IV. — LA DÉCORATION ET LE MOBILIER
Le mélange des styles el l'emploi de matières trompeuses caractérisent la décoration et le mobilier de 1850 à 1890. Dès le début du Second Empire, quelques hommes dénoncèrent la décadence el indiquèrent les remèdes. Le rapport de M. de Laborde sur l’union des arts et de l’industrie (1856), la fondation de 1 Union centrale des Arts décoratifs marquent le début de la réaction. Des architectes comme Davioud et Sédille, en 1875, montrent combien fut ruineux pour le bon goût le divorce de l’architecture et des arts iudusl riels ; ils demandent <( la création d'une école des arts appliqués et l’admission des compositions de l’industrie ornée dans les expositions des Beaux-Arts ».
Leurs idéesse heurtèrent à l’intransigeance des classiques qui ne pouvaient convenir qu’un ébéniste ou un orfèvre pût être, en son genre, un artiste comme un peintre d’histoire, aux intérêts des fabricants qui trouvaient plus économique de copier un modèle ancien, à la routine des architectes qui avaient fixé pour chaque pièce un style immuable : Henri II pour la salle à manger, Louis X\ pour le salon et Louis XVI pour les chambres, à la vanité prétentieuse des bourgeois enrichis qui croyaient acquérir des quartiers de noblesse en couchant dans un lit Pompadour, en fumant leur pipe dans un fauteuil Régence.
La rénovation commença par les petits objets. L’art japonais rappela les artistes à l’observation de la nature. Bracquemond fut un des pre-
Fhot. cumin, par Aï. Branrdt.
Fig. 300. — « Les Cigognes d’Alsace ».
l’orle en fer forgé, motif bronze ciselé, par Fdgar Brandi, maître ferronnier à Paris.
miers artisans de celle réforme <|ue Bing, un autre japonisant, poursuivra plus tard à « L'Art nouveau » avec de Feure et Gaillard. Les tentatives de Buskin et de William Morris furent appréciées en France^ Fn 1889, Grasset, qui devait beaucoup au moyen âge, Gallé, qui était un botaniste, exposèrent leurs premières œuvres. Dans ses mobiliers intitulés « la Montagne », « la Forêt lorraine », Gallé montrait son souci du symbolisme alors à la mode et sa connaissance de la plante. A Nancy, une école se forma avec Majorelle et Prouvé.
A Paris, quelques architectes, Plumet, Selmersheim, Sorel, I b. Lam-
Phot. comm. par M. Ruhlmann.
Fig. 501. — Salon, par Ruhlmann. Exposition des Arts décoratifs, 1925.
bert, L. Magne, quelques peintres comme Bellery-Desfontaines, tles sculpteurs, tels Charpentier, Carabin, Dampt, dessinèrent des meubles, composèrent des décorations, dont Loger Marx se lit le héraut.
L’Exposition de 1900 révéla le « modem styl » au public. Dans leur désir tle rompre avec le passé, les artistes avaient parfois montré quelque outrance. Les formes en coup de fouet devenaient vite un poncif, les ondulations des lianes, les devions des tiges étaient contraires à la construction des meubles. Les chaises n’étaient pas toujours stables, ni les fauteuils confortables. Néanmoins le « modem styl », par ses exagérations mêmes, avait piqué la curiosité : la question était posée.
Les salons de la Société des Artistes décorateurs , fondée en 1900, les expositions du Musée Galliera, les salons d’automne permirent d’assister
L'ARCHITECTURE EN FRANCE
à un effort continu. Bien avant la manifestation de l’art munichois de 1910, le nouvel art français était né. Toutefois l’exemple de la discipline germanique ne fut pas inutile. 11 fortifia la croyance à la nécessité des ensembles. Les décorateurs surent désormais obéir à l'architecte, qui reprit sou rôle traditionnel de maître de l’œuvre. Tous les éléments de la décoration, tentures, meubles, lampes, coussins, furent établis suivant un programme et procurèrent une impression d'harmonie.
C’est pourquoi le souci de l’ordonnance architecturale reparaît, non plus seulement dans les grands salons, dans les chambres de musique des demeures somptueuses, mais dans les appartements les plus modestes :
Fig. 502. — Salle à manger, par Lalique. Pavillon de Sèvres. Exposition des Arts décoratifs, 1025.
des bandes de bois divisant les murs en panneaux, une Irise blanche audessus d'un papier coloré, une alcôve, un soffite soutenu par deux piliers, deux portes semblablement décorées, une large fenêtre, tout cela sulfil a montrer que l’architecte ne s'est pas désintéressé de l'aménagement intérieur. Les boiseries naturelles ou cirées, fréquentes vers 1900, sont plus rares. On aime les étoffes chatoyantes, lampas, damas d'or ou d argent, les toiles imprimées ou les papiers qui ne cherchent pas, comme jadis, a imiter le cuir ou la soie, mais qui amusent par leurs couleurs gaies et leurs motifs bien ordonnés, où se mêlent un orient de ballet russe, un xvme siècle de comédie ou simplement les Heurs et les fruits de chez nous. Une cheminée ornée de grès, un radiateur de fer forgé avec motifs de cuivre par Subes, Robert, Brandt ou Szabo, complètent le décor.
T. VIII. — f)4
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Chaque artiste a ses tendances particulières. Parmi les dessinateurs de meubles, les uns sont des fantaisistes qui, tels Süe et Mare, aiment encore le capiton et le Biedermayer, qui, tel Martine, imaginent des formes paradoxales, coupent les pieds des tables ou garnissent une pièce de coussins pour aimées — ce sont là caprices de la mode. D’autres se plaisent aux polychromies, couvrent leurs meubles de laques, font chatoyer les ors sur les noirs. Il en est, comme Clément Mère, qui travaillent les matières précieuses et incrustent des cabinets d’ivoire, de cuir ciselé, de nacre, (h' turquoises. Quelques jeunes construisent des meubles, comme leurs
camarades peintres établissent des tableaux cubistes : ce ne sont que polyèdres, volumes à peine équarris, cristallisations a ux arêtes aiguës. Presq uc tous se réjouissent à la vue des beaux bois bien assemblés, les loupes de noyer et d’amboine, l’ébène macassar, le thuya, le sycomore. Ils garnissent les murs de verre incrusté comme M. L a 1 i que ou de produits nouveaux qui cherchent à rivaliser avec la laque, avec les marbres. Est-ce à dire qu'ils réservent leurs productions aux riches amateurs? Beaucoup ont essayé de réaliser, d’accord avec les grands magasins, des meubles en série qui valent par la simplicité des formes et la sincérité des matières. Comment nommer tous ces décorateurs? Mais comment ne pas citer hollot, Dufrène, Jallot, Fréchet ou Buhlmann?
Depuis 1910, on retrouve dans l'architecture, dans la décoration, dans le mobilier les qualités à la fois de simplicité et de sobre richesse, de fantaisie et de sérieux qui apparaissaient dans les styles anciens. Les vrais classiques ne sont pas les pasticheurs qui reproduisent les formes d autrefois, mais les artistes qui comprennent l’esprit du passé. Le style actuel, de quelque nom qu'on l’appelle, nous a libérés d’un académisme désuet et de la routine du faubourg Saint-Antoine. Il a repris la tradition, parce qu il a osé rompre avec les traditions.
Phot. conim. par M. Clément Mère.
Fie. 303. — Meuble en ébène Macassar et cuir, par Clément Mère.
L’ARCHITECTURE EN FRANCE
BIBLIOGRAPHIE
Pour les ouvrages généraux, voir le Chapitre Premier, tome VIII, lre partie.
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