II. — LE MONDE ARTISTE
(Ml R ISKOUSSTVA)
Les Ambulants, constatant que l'art académique restait complètement étranger à la nation, s’étaient donné pour mission de créer un art populaire : et, pour mieux atteindre le peuple, ils n'avaient pas craint d'abaisser l’art à son niveau. Or le peuple répondait mal à cet apostolat. Devant l'incompréhension des masses illettrées, les apôtres les plus fervents se prenaient à douter de leur mission et d’eux-mêmes. De cette crise de confiance résulta vers 1890 une seconde Sécession qui détermina une nouvelle orientation de l'art russe, encore persistante aujourd’hui, malgré la Révolution de 1917.
Le Monde artiste n'est pas une association homogène et disciplinée comme Yartel qui fut le noyau de la Société des Expositions ambulantes : c'est un groupement beaucoup plus lâche d’artistes et de littérateurs attirés les uns vers les autres par des affinités et des sympathies mutuelles plutôt que liés par un programme commun. La revue qui leur sert d organe, les expositions qu ils organisent se présentent sous le vocable de Mir Iskousstva (littéralement : le Monde de l’Art).
Nom banal en apparence, mais très significatif à la réflexion. Sous l'inspiration de leurs deux chefs : Alexandre Benois et Serge Diaghilev, qui ne sont pas, comme Kramskoï et Perov, des peintres purs, d’horizon intellectuel assez borné, mais des écrivains et des critiques d’une vaste culture, les artistes de cette génération, excédés du nationalisme intolérant et stérile des Ambulants, aspirent à réintégrer l’art russe dans le monde de l'art. Ils abattent la muraille de Chine qui les isolait des civilisations germaniques et latines; ils ouvrent toutes grandes les fenêtres sur l Occident, que le tsar Nicolas Ier s'était efforcé d’aveugler.
C’est surtout Y art français qui a bénéficié de cette reprise du libre échange. Après le règne d Alexandre Ier, linfluence française, combattue à la fois par le nationalisme russe et par la prussomanie de Nicolas Ier, avait perdu momentanément du terrain. Les Académistes romantiques et les Ambulants avaient été chercher à l'école d’Overbeck et de Knaus, d’Achenbach et de Bôcklin des leçons qu'il eût mieux valu demander à Delacroix et à Corot, à Courbet et à Manet. A partir de 1890, tout change. Les artistes du Mir Iskousstva, s'apercevant que leurs prédécesseurs ont fait fausse route, délaissent Rome, Munich et Düsseldorf et reprennent, comme au temps de Catherine II, le chemin de Paris. En même temps, de riches marchands de Moscou, les Stchoukine. les Morozov, consti-
tuenl d’admirables collections de peinture française moderne, supérieures à certains égards à notre Musée national du Luxembourg, qui répandent en Russie le goût de l’art vivant.
Ce mouvement devait avoir les etTets les plus heureux sur la qualité de l'art russe. Les Ambulants, préoccupés avant tout de la portée sociale de l’art, ne s’intéressaient guère qu’au sujet. Le Mir Iskousstva, sans nier la légitimité d'un art national et populaire, rétablit la notion de l'art tout court, qui ne peut guère s'adresser qu’à une élite et qui doit répudier toute tendance politique et sociale. L’art est une fin en soi : il n'est pas fait pour l’édification, mais pour la délectation; il a rempli toute sa mission lorsqu’il a fait œuvre de beauté. D'où il suit que le sujet n'a qu’une importance secondaire et que la qualité de l’exécution prime tout.
De ces principes essentiels découlent des conséquences que nous ne pouvons ici qu'indiquer et qui ont donné à l’art russe contemporain sa physionomie. En architecture, renoncement au style pseudo-russe en faveur d’un style plus universel, inspiré de la tradition Empire de Pétersbourg ou de la Renaissance. En sculpture, élargissement du répertoire des sujets et des formes, et technique impressionniste. En peinture, goût marqué pour le rétrospectivisme, c’est-à-dire pour les évocations du passé, préférées au spectacle de la vie moderne, essor prodigieux de la décoration et principalement du décor de théâtre, favorisé par le succès universel des Ballets russes qui pour la première fois dans l'histoire — fait d'une importance capitale — propagent en Occident l'art russe, lequel avait jusqu’alors subi tant d influences étrangères sans en exercer aucune.