‹ Histoire de l'art (volume 4)Chapitre 72 sur 119 · ARCHITECTURE ET SCULPTURE · texte numérisé non relu

ARCHITECTURE ET SCULPTURE

Dans ces deux domaines rien de grand ni d'original n’a paru en Russie pendant le quart de siècle qui s’est écoulé entre 1890 et 1917.

Les architectes les plus en vue de cette période : Domine, Joltovski, Chtchousev, rejettent la friperie pseudo-moscovite des slavophiles pour revenir à la sévérité hautaine du style Empire pétersbourgeois. Le granit, qu'ils emploient volontiers en revêtement, impose une sobriété dans les lignes et les couleurs qui s’accorde à merveille avec leur idéal palladien.

Peu ou point de sculpture monumentale. En revanche, la petite sculpture d’appartement est brillamment représentée par un Russe cosmopolite, né en Italie d’une mère américaine, habitué de Rome et de Paris : le prince Paul Petrovitch Troubetskoï. C'est un pur impressionniste, habile à saisir au vol les attitudes fugitives, les expressions changeantes de ses modèles. Les statues d’Antokolski sentaient la pose; les

L’ART DANS LES PAYS SLAVES ET BALKANIQUES

figurines du prince Troubetskoï sont des photographies instantanées. Pour exprimer le mouvement, le buste ne lui suffit pas; il se spécialise dans le genre du portrait-statuette, qu’il a porté à sa perfection. Rien de plus nerveux que ses croquis en bronze de Tolstoï à cheval, du Comte Witte assis, un setter entre les jambes, de D' Annunzio et de Rodin. Son monument massif et presque caricatural d' Alexandre III montre les limites de son talent : on dirait une statuette démesurément agrandie.

L’influence de Rodin est sensible sur les autres sculpteurs russes de cette génération, dont plusieurs se sonl fixés à Paris : Soudbinine, Iourievitch,

Mme Ghana Orlov.

PEINTURE

Comme à l’époque précédente, la peinture l’emporte de beaucoup en richesse et en variété sur les autres arts plastiques. L'avantgarde se compose de trois artistes de grand talent : Wroubel, Levitane et Sêrov, qui sont avec Rèpine les meilleurs peintres russes de la seconde moitié du xixe siècle. La génération suivante, celle de Benois et de Bakst, s’est surtout consacrée au décor de théâtre.

Mikhaïl-Alexandrovitch Wroubel 1856-1910), le plus génial de tous, avait, comme les trois quarts des artistes russes, du sang étranger dans les veines. Son père, marié à une Danoise, était un officier polonais qui servait dans l’armée russe. Par son tempérament nerveux, impressionnable, par son goût pour le fantastique, il s’apparente à Grottger et Wyspianski.

Passionné pour toutes les formes de la décoration picturale et sculpturale, il débuta par une série de fresques à l’église Saint-Cyrille de Kiev, où se mêlent des réminiscences des mosaïstes byzantins et des Pri-

Fio. 488. — Prince Paul Troubetskoï : Tolstoi à cheval. Statuette en bronze.

(Musée du Luxembourg, Paris.)

mitifs vénitiens; il eût fait merveille à la cathédrale Saint-\ ladimir, si Vasnetsov ne s'était attribué la part du lion.

Dans ses aquarelles et dans ses tableaux, il orchestre des harmonies colorées d'un raffinement exquis. La Princesse Cygne et la Reine de la mer, poétiques illustrations d'un conte en vers de Pouchkine et d'un opéra de Rimsky-Korsakdv, s'irisent de tons de nacre et d'opale; les Lilas de la Collection Ostrooukhov à Moscou éblouissent comme une prestigieuse coulée d’améthystes. Mais il est un sujet auquel il revient sans cesse avec un acharnement de maniaque : c'est Le Démon chanté par Lermontov, Lucifer, l'ange révolté, tantôt assis, les mains aux genoux, tantôt planant au-dessus des cimes neigeuses du Caucase. Dans les dernières variantes de ce thème obsédant, on pressent les approches de la folie <pii faisail délirer son imagination de visionnaire : le Démon aux

Fig. 489. — Wroubel : Le Démon

ailes chatoyantes comme des pierres précieuses devient une sphinge aux seins de femme, el ses yeux dilatés sont agrandis par l’épouvante.

Enfermé dans une maison de santé à partir de 1902, le malheureux Wroubel, à moitié paralysé, pais aveugle, se survécut jusqu’en 1910.

Isaac-llitch Levitane (1860-1900) était, comme l’indiquent assez son nom et ses prénoms, un coreligionnaire du sculpteur Antokolski. Fils d’un pauvre instituteur juif, il y a dans son œuvre un fond de tristesse élégiaque qui est encore plus israél i te que slave. Et cependant, par un paradoxe singulier, c'est à ce Juif né aux confins de la Prusse qu'il était réservé d’exprimer, mieux qu’aucun Slave orthodoxe, la poésie mélancolique du paysage russe et la paix des monastères aux bulbes dorés.

Des aspects de la terre russe, Levitane retient avec prédilection ceux qui s'accordent avec sa tristesse intime, avec sa désespérance hébraïque : miroirs glauques des étangs reflétant la chevauchée des nuages, infini des steppes mornes, bouquets de bouleaux frêles et trileux qui frissonnent sous la bise aigre; au flamboiement de midi, il

L’ART DANS LES PAYS SLAVES ET BALKANIQUES

préfère la douceur des crépuscules, à l'allégresse du printemps la mélancolie de l’automne.

Ainsi ces paysages nous émeuvent par une sorte de lyrisme contenu; mais — et ceci est encore plus nouveau — ils valent aussi par la qualité de l'exécution. Levitane avait fait en 1889 un séjour à Paris, à l’occasion de l’Exposition Universelle. 11 y découvrit, avec un enthousiasme qui l’arracha pour un moment à son hypocondrie habituelle, les maîtres du paysage français, qui étaient alors tout à fait inconnus en Russie : les romantiques de Barbizon et aussi les impressionnistes, et ce

Fin. 490. — Isaac Levitane : Journée d’automne. Galerie Treliakov, Moscou.)

sont les leçons de Corot et de Rousseau, de Daubigny et de Dupré, de Cazin et de Monet qu’il mit à profit dans ses paysages de la \ olga, où, pour la première fois en Russie, un sentiment profond de la nature s alliait à un beau métier de peintre.

Valentin-Alexandrovitch Sêrov (1865-191 1) a été lui aussi un paysagiste raffiné; mais c’est avant tout un portraitiste, le meilleur qu ait produit la Russie depuis Levitski.

Fils d'un musicien de talent et d’une mère très cultivée, d'origine israélite comme Levitane, il subit à Paris l'influence de Bastien-Lepage, très sensible dans ses premiers portraits intimes : Vêra Mamontova en robe rose, la Jeune fille sous un arbre , le portrait posthume de son père au visage glabre encadré de longs cheveux gris, debout devant un haut pupitre encombré de partitions.

A partir de 1897, il devient le portraitiste à la mode et peint, avec un brio presque égal à celui du Suédois Zorn et de l'Américain Sargent, toute une série de portraits officiels et mondains : le tsar Nicolas II , la Princesse Iousoupov, la Comtesse Orlov. Ses efligies d'actrices et de danseuses : tda Rubinstein dont la nudité maigre a l’élégance efflanquée d’un lévrier, la Pavlova dont les bras graciles s’arrondissent au-dessus d’un nuage de tulle, tiennent du style de l’affiche et trahissent un tempérament

de décorateur.

M a rie B a c h k i r t s e v (1860-1 884) est partie également de l imitation de Bastien-Lepage dont elle fut l’élève enthousiaste à Paris; mais sa trop courte vie ne lui laissa pas le .temps de s’en dégager.

Les peintres de la génération suivante sont des artistes plus délicats que vigoureux, qui fuient le spectacle de la vie moderne et se réfugient, par réaction contre la vulgarité des Ambulants, ces commis-voyageurs de l'art .

dans l'évocation du passé.

Alexandre Benois, le porteparole du groupe, critique et écrivain d'art de grande valeur, d'origine française, comme Brullov et Gay, s'éprend du parc de Versailles, puis de Tsarskoe Selo, le Versailles russe. Constantin Somov est un charmant petit-maître, de la lignée des Baudouin et des Lavreince, dont 1 imagination volontiers érotique hante avec prédilection le xvin" siècle français. Nicolas Rœrich lient sans doute de ses origines suédoises un goût nostalgique pour les mœurs plus rudes des Vikings et des Variagues.

A côté de ces rêveurs anémiques, réfugiés dans le « rétrospectif », qui continuent la tradition de l'art aristocratique de Pétersbourg, Philippe Maliavine fait l’elTet d'un rustre sanguin. 11 avait commencé par être novice dans un couvent du Mont-Athos; mais son tempérament fou-

Fig. 491. — Valentin Sèrov : La Princesse Iousoupov.

L’ART DANS LES PAYS SLAVES LT BALKANIQUES

in y

gueux u était pas tait pour la vie monastique. Il jeta le froc aux orties et se mit à I école de Répine. C’est le peintre des paysannes aux châles

bariolés, accoutrées de cotonnade rouge, qui rutilent, au seuil de leurs isbas, comme de gigantesques coquelicots, ou dansent en plein air, en faisant tournoyer leurs jupes ballonnées. Cette orgie de couleurs vives, ce mouvement endiablé

F,„ IM. - Valentin Sêrov : 1,1a Kubinstein. “C P0UVi,ient maIKlUer

(Musée rassi’, Leningrad.) tle séduire les CUriCUX

de couleur locale, et

valurent au Rire, au Tourbillon , un succès européen.

Page 1