‹ Histoire de l'art (volume 4)Chapitre 94 sur 119 · I.'ART EN PORTUGAL · texte numérisé non relu

I.'ART EN PORTUGAL

Christ s’enlève haut dans une gloire de lumière mysLiqucqui caresse divinement l’assistance extasiée. Il suflit de cette inspiration heureuse pour tirer Sequeira hors de pair, et lui faire pardonner ses inégalités et ses erreurs.

Son contemporain, \ ieira Portuense, s’il n’était pas mort si jeune, aurait pu l'égaler, peut-être le dépasser; mais, dans le groupe de ses autres camarades et émules de Rome et de Lisbonne, parmi lesquels on peut citer Cirilo Yolkmar Machado (1748-1825), José da Cunha Taborda

Phot. du Musée.

Fig. 538. — Ant. de Sequeira : Descente de croix.

(Musée de Janelas Verdes, Lisbonne.)

(1706-1854), Maximo Paulino dos Reis 1780-1854), < j u i collaborèrent avec lui à la décoration du Palais d’Ajuda, il n’en est pas un qu'on puisse lui comparer. Yolkmar et Taborda ont plus de mérite comme historiens de l’art de leur pays que comme peintres; on doit au premier des Hegras da arle da Pintura 1815), avec des notices sur une centaine d’artistes portugais, cl au second une Collecçào de Ur marias relalivas as vidas dos pinlores e escultores, etc. (1825), qui est un répertoire non moins utile.

La mort de Sequeira, en 1857, est une date importante. Sa génération fait place à la génération romantique. Si Antonio Manuel da Fonseca (1796-1881), imitateur de Raphaël, est encore un peu, comme Sequeira lui-même et comme le Portuense, un peintre de transition, Francisco Auguslo Metrass (1825-1861), José da Silva Cristino (1829-

8ifi

1877), Tomas José (la Anunciaçào (1818-1874) apportent à leur art un esprit tout nouveau. Le premier s'adonne au paysage. C’est le moment où la nature, assez longtemps dédaignée ou devenue simple accessoire, reprend un grand intérêt dans les préoccupations des artistes comme des écrivains; si d’ailleurs les paysages ne sont plus composés, comme ceux de Poussin ou de Claude Lorrain, mais pris plus à vit* dans la réalité, il faut pour ainsi dire qu’ils aient une âme, ou mieux un sentiment, el (pie ce sentiment s'accorde avec celui des humains. De là, le plus souvent, une interprétation poétique qui ne manque pas de charme, et enchante le public d'alors. Un certain José Francisco, professeur suppléant de paysage à Lisbonne, ayant ex posé en 1840 un Soleil levant, la Revista Universal Lisbonense décrivit ainsi ce bel ouvrage ; « Au sein de l'onde fraîche d’un ruisseau bordé d’hortensias et de marguerites, deux beaux cygnes, blancs comme le lis, innocents comme les rossignols perchés sur la tendre branche, saluent l'aube matinale. Le firmament, peint de cette couleur rose que montre le rubis à la rosée du malin, apparaît au loin, bordé de lésions el des arbustes d'un printemps enchanteur, tel (pie celui de notre pays. C'est un avril Henri, une parfaite émaillure de mille produits champêtres que ce tableau » Cristino, sans aller à cet excès d'enthou-

siasme champêtre dans le plus important tableau que conserve de lui le Musée moderne, Le passage du troupeau, n'a pas non plus toutes ces grâces un peu trop étudiées et factices, mais l’œuvre plaît par le choix pittoresque du sile cl la chaude lumière vesperline qui le dore. D'un tout autre caractère est la petite toile : Cinq artistes à Cintra, où des paysans regardent travailler le peintre Anunciaçào ; la nature y est arrangée et romantisée avec plus de fantaisie que de sincérité.

Les animaux vont avec le paysage ; Anunciaçào est le premier animalier de cette époque. Le Jeune veau el surtout Le Relier et /’ agneau exposés au Musée Moderne sont étudiés avec une précision aiguë, el peints d'une touche si large et si grasse qu'on les dirait de date tout à fait récente.

En revanche, la peinture d’histoire n'a plus le secret d’inspirer les peintres. Mclrass nous apparaît bien mollement sentimental dans son Camoëns dans la grotte de Macau, qui a fâcheusement poussé au noir, et trop théâtral dans So Reus, où est représentée une mère roulée par les Ilots avec sa fille, quelque scène du déluge universel. José Rodrigucs ne montre pas plus de goût ni de talent dans son Aveugle jouant du violon ; c'est, du reste, un travail de la jeunesse du peintre, et l’on doit dire à sa décharge, comme à celle de Melrass, qu'ils sont sans doute assez mal représentés l'un et l’autre dans ce musée d'organisation encore toute récente, et que, d'autre part, il est difficile de se faire actuellement une idée exacte de leur œuvre dispersée.

L’ART EN PORTUGAL

En revanche, si le mieux doué assurémenl de leurs contemporains, Miguel Angelo Lupi ('1820-1889), ne réussit pas à nous intéresser à son I). Joào de Portugal, où est représentée une scène du deuxième acte du Fr. Luiz de Sousa , drame de Garrett, grande composition obscure par la couleur comme par 1 idée, ni à son Baiser de Judas ; si nous ne goûtons qu à demi, malgré sa belle tenue, le grand tableau officiel, Le Marquis de Pombal présidant à la reconstruction de Lisbonne, que le public admire à la Casa Municipal, ou telle ou telle autre grande composition du môme genre, Lupi du moins se révèle à nous, au Musée moderne, comme un grand portraitiste. L'effigie de Madame de Sousa Martins, qui tien I à juste litre une place d'honneur, est l’œuvre d'un excellent réaliste qui, sans chercher à flatter son modèle, sait en reproduire sans cruaulé < I e franchise les traits usés el fatigués, et eu même temps le caractère de calme et intelligente bonté. La dame anglaise de Soares dos 1 ï e i s , la dame portugaise de Lupi éclairent le Musée d’un double rayon de beauté. On comprend d'ailleurs que Lupi ail pu réaliser ce que d’aucuns ont pu appeler le chef-d’œuvre de la peinture portugaise, si l'on examine par exemple les parfaites tètes d’étude conservées au Musée municipal de Porto.

A côté de ces quatre artistes, qui à des titres divers el inégaux occupèrent les premiers rangs, il serait injuste de ne pas signaler quelques peintres de genre, comme Manuel Maria Bordalho Pineiro 1 8 1 A- 1 880) ou Alfrcdo Ivei 1 (1851-1907), d’origine allemande, qui, dans de petites toiles d'un art ingénument aimable, spirituel ou élégant, nous initient aux mœurs populaires ou nous font connaître quelques monuments de leur pays.

A côté de ces morts ou illustres ou notoires se place Antonio Carvallio da Silva Porto 1850-1890), par qui se sont ouvertes de nouvelles voies aux paysagistes portugais. Son œuvre n’a plus trace de romantisme; il peint la nature telle qu’elle est, ou, si l'on préfère, telle qu il la voit, et veut qu'elle ne doive qu'à elle-même la beauté, le pittoresque ou le charme qu’on lui trouve en ses tableaux. Les grands paysagistes fiançais ont été ses maîtres ou ses guides. Ici, nous représentant dans l'or d'un champ moissonné une charrette à bœufs où deux paysans chargent des gerbes, il nous rappelle Posa Bonheur; là, nous peignant les bords de l’Oise, car la France l'a toujours attiré, il nous invite à évoquer Daubigny; et là encore, la Lande de Bêlas (Charneca de Bêlas), délicat effet crépusculaire, nous fait songer à la poésie rustique de .Iules Breton. Surtout, dans une série de petites toiles que le Musée de Lisbonne a raison de conserver, il nous donne des impressions plus ingénument personnelles, toujours d'une vivante poésie : c’est d'ordinaire un coin d'eau bleue dans la verdure, avec quelque simple maison, bien placée et d'un ton juste parmi les frondaisons légères.

Les autres peintres contemporains les plus aimés et les plus clignes de I ci re sont encore vivants. Nous n’avons pas à leur distribuer la louange ou le blâme; mais nous pouvons et devons dire que les peintres qui fleurissent en ce premier quart de notre siècle sont en train d'écrire une belle page au livre d or de l’art portugais. Certes, on voudrait que, comme il arrive heureusement en Espagne, les jeunes artistes se dérobassent avec plus de courage aux influences étrangères, et suivissent plus librement les inspirations du pays et des aïeux, qu'ils en revinssent au naturalisme de juste et profonde observation qui fut la grande force des glorieux maîtres d’autrefois, au lieu de se laisser trop souvent séduire par toutes les dangereuses nouveautés qui conviennent mal à leur tempérament et à leur esprit. Certains ont une grande vertu d’imagination el d<“ rares visions du coloristes : Carlos Reis, Malboa, Sousa Lopes, Conslnntino Eernandes, José Costa, José Veloso Salgado, Antonio Carneiro, Sousa Pinto, Frein*, et nombre d’autres, forment une élite brillante et hardie, prête à démentir ce jugement un peu trop sommaire de M. Raynaldo dos Santos, (pie, « dans l’art portugais, il y a toujours un peu de timidité, de naïveté el de retenue, et qu’il lui manque un large sentiment de la composition, tandis qu'il vaut surtout dans les impressions, les pochades ou le portrait réaliste ».

Ou ils suivent pour cela l’exemple du vaillant vétéran qui, au faîte de la plus juste renommée, s’occupe avec un si noble dévouement à réunir dans le Musée admirablement organisé et présenté par ses soins les meilleures et plus significatives œuvres des jeunes. M. Columbano Bordalo Pinheiro, Columbano, pour lui donner son nom de gloire, né en 1857, a connu mieux que personne la peinture étrangère et particulièrement la peinture française, mais il en a profité et s’en est inspiré en maître, à preuve qu'en France il passa pour un révolutionnaire non moins qu’en son pays. A Paris, en 1882, fut exposé son Concert d' Amateurs, que le peintre a trop modestement placé aujourd’hui en mauvaise lumière dans son Musée. Columbano avait vingt-cinq ans quand il osa montrer, dans celte scène qui semblait plutôt ressortir à la peinture de genre el demander des proportions réduites, des personnages de grandeur naturelle, et cela avec une grande audace de naturalisme. Peint à la manière sombre de Ribot, avec qui Columbano avait alors tant d’affinités sans peut-être le connaître, le tableau est à la fois étonnant de verve et d’observation, non sans une pointe d’esprit satirique. Il y avait là plus qu’une promesse, et l’on ne s’étonne pas (pie le jeune homme passé maître ait sans larder conquis la première place parmi ses émules. Sa production intarissable s’est répandue par tout le Portugal, mais surtout à Lisbonne où il a fait œuvre de grand décorateur dan> les principaux édifices publics ou privés. Le théâtre National lui doit le plafond de la grande salle;

L'AIIT EN PORTUGAL

il a décoré les Pas-Perdus du Palais du Congrès; il a travaillé dans plusieurs des importantes salles du Palais de Bélem, aujourd'hui résidence du Président de la République; au Musée d’artillerie, il a peint entre autres deux plafonds, celui de la Salle (l'Europe et celui des Campagnes de la Liberté: l’Ecole Médico-chirurgicale montre, en sa salle du Conseil, de beaux portraits de professeurs, exécutés par le maître. A l’Hôtel de Ville, on remarque, au milieu de trop nombreuses médiocrités, sa décoration du grand escalier, et de bons portraits dans plusieurs salons. Il a de plus exécuté des plafonds et des dessus de portes au petit palais des comtes de Armoso et au Palais de Beau-Séjour, propriété du baron de Gloria. Partout sa personnalité vigoureuse s’affirme et le distingue, qu’il se livre à sa fantaisie décorative, qu’il célèbre les grands hommes et les hauts faits de sa patrie, ou bien que, luttant à armes qu’on ne trouve pas trop inégales avec Murillo, il s’efforce à baigner dans une lumière divine, émanée de l’Enfant Jésus, l’enchantement mystique d’un pauvre moine vulgaire, saint Antoine de Lisbonne.

Columbano, plus et mieux que tout autre, est bien dans la tradition réaliste et idéaliste à la fois par quoi, grâce à lui, l’on doit souhaiter que revive l’art national portugais.

BIBLIOGRAPHIE

Espagne. — Voir tome VII, seconde partie, p. 771. — Otto Schubert. El Barroco en Espana, trad. de l’allemand par Manuel Hernandez Alcade, Madrid, 1924. — Arquitecluru espanola, 1925 et suiv., Madrid. — J. Rincon Lascan. U istoria de lus Monumenlos de la villa de Madrid , Madrid, 1909. — Luis Marra Cabello Lapiedra. La Casa espanola, Madrid, 1920.

— 1. M. M. El Panthéon de hombres ilustres de la Basilica de Atocha, A. B. ('., Lr nov. 1925.

— Monograp.as de Arte, Director Gregorio Martinez Sierra, Édit. Estrella, Madrid. — El Conbe de las Almenas. I.ibro de Oro de la Exposicién hispano-francesa de Zaragoza. 1919.

— José Yxart. Forlung, Barcelone, 1891. — A. de Beruete y Moret. Catdlogo de la Exposiciôn de relratos de mujeres espanolas par ariistas cspanoles anteriores a 1850, Madrid, 1918.

— P. La fond. Un disciple de Goya, Eugenio Lucas, Bévue de l'Art ancien et moderne, 1900, II, p. 57; I d . , ibid., 1905, II, p. 254. — Muséum , Barcelone, 1910 et suiv., passim, et particulièrement tome X', p. 85, Angel Vegué, Pinturas espanolas de la primera mitad del siglo XIX. el. p. 105, Margarita Nelken, Las Pinturas espanolas de la primera mitad del siglo XIX.

Portugal. — Voir tome VII, seconde partie, p. 771. — Guia de Portugal. I, Generalidades. Lisboa e arredores (seul paru), Biblioteca Nacional de Lisboa. 1924. — JoséAugusto Correa. Cidades de Portugal. Lisbonne, 1907. — Lusilania, Bevista de Estudos PoHugueses, Lisbonne, 1924 et suiv., passim. — Antonio de Lé.vios. Notasd’arte, Porto, 1900. — Bolelim de Arle et Ari/ueologia , Lisbonne, 1921 et suiv. — P. Jousset. L'Espagne el le Portugal illustrés , Paris, Larousse, s. d. — Paul Lino. A nossa casa , Lisbonne, 4e cd.. s. d. — Muséum , II, p. 102, B. Balsa de la Vega, Exposicion nacional de Belles Arles. Madrid, 1912.

T. vin.

Page 1