LA PEINTURE EN ESPAGNE AU XI\« ET AU XV« SIÈCLE
La fin des premières influences françaises. — La peinture espagnole, de même que la miniature, avait été au xiii*" siècle un prolongement de l'art français. L'expansion de cet art vers le Sud atteignit les dernières limites des royaumes chrétiens. Séville Tadopta, au lendemain de la Reconquista, et le fit sien. Vers la fin du siècle, un groupe de miniaturistes, établis sans doute dans TAlcazar royal, enluminèrent abondamment les manuscrits des œuvres d'Alphonse X le Savant. Le plus grand et le plus riche de ces manuscrits est celui des Cantigas en l'honneur de la Vierge, conservé à la Bibliothèque de l'Escurial; les miniaturistes qui se sont succédé pour illustrer l'énorme volume, s'inspiraient manifestement de modèles parisiens, dont ils ont su conserver l'élégance nerveuse; mais ils se souvenaient, à l'occasion, des miniatures de chroniques musulmanes, et ils savaient regarder autour d'eux, dans la rue et dans les maisons. Ces vignettes, fidèles transcriptions des historiettes qui font intervenir la Vierge dans les scènes les plus populaires et parfois les plus scandaleuses, forment un tableau pittoresque et' bigarré au possible de la vie andalouse; courtisans, moines, religieuses,juifsetmoresy sont pris sur le vif avec une
\. Par M. Emile Berlaux.
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verve spirituelle qui fait de ce manuscrit un premier et charmant essai de réalisme « sévillan », — plus de trois siècles avant les maîtres.
La peinture monumentale n'a pas laissé à Séville une œuvre qui puisse être comparée à ce petit monde de figurines. Trois vieilles images de la Vierge debout avec TEnfant se sont conservées sur les murs de trois églises. Les traditions pieuses font remonter ces peintures, par delà la conquête musulmane, jusqu'au temps des Wisigoths. La fameuse Virgen de la Antigua est un morceau de la mosquée dont saint Ferdinand fit la cathédrale de Séville. Replacée dans la cathédrale neuve, avec le pan de mur qui la portait, elle a été complètement repeinte. La Vierge, sculpturale sous ses draperies toutes blanches, a la tête couverte d'un voile, à la manière des Vierges byzantines; mais les plis curvilignes du manteau et le « hanchement » léger sont visiblement imités des modèles français. La peinture originale n'était pas antérieure au xiv'' siècle : elle devait être à peu près contemporaine de la Virgen de liocamador, peinte sur une paroi, dans l'église de San Lorenzo. Ici le style du modèle est reconnaissable, malgré les repeints, jusque dans les traits menus de la Vierge et sur les visages des anges volants qui soutiennent sa couronne. Cependant le nom du pèlerinage français et celui de Notre-Dame sont écrits en castillan ; c'est un Espagnol qui a gravé l'inscription en gothique cursive et qui a incisé dans la pierre les ornements du nimbe et du manteau, avant de les dorer. La mieux conservée et la plus française des trois grandes V^ierges peintes de Séville est celle de San Ildefonso, la Virgen del Coral, Le visage est très fin, avec de grands yeux en amande; les mains longues et nerveuses. Le corps est si violemment rejeté à gauche par le hanchement forcé qu'il semblerait cassé, s'il n'était comme soutenu par les plis ondes du manteau.
Tandis que les traditions de la peinture française se maintiennent à Séville, des peintres français continuent d'aller travailler en Navarre, comme au xiii'' siècle (voir t. II, i" Partie, p. 418). Leur œuvre est encore représentée dans le cloître de la cathédrale de Pampelune par des silhouettes au trait et des taches claires. A côté d'un Arbre de Jessé, dont les figurines ont la svelte souplesse du dessin français, une suite de scènes de la Vie de la Vierge, qui décore le tombeau d'un évêque mort en 1364, montre les architectures légères et les couleurs gaies des fresques siennoises : c'est l'art italien d'Avignon, traduit par des mains françaises, qui passe les Pyrénées.
La peinture de style siennois dans le royaume d'Aragon. — Dès la première moitié du xiv® siècle, la peinture italienne, toute brillante de sa vie nouvelle, avait trouvé des imitateurs à Majorque et en Catalogne. On peut voir dans la sacristie de la cathédrale de Palma et dans le Musée archéologique de la Société « Lullienne » deux grands tableaux d'autel
représentant une sainte debout, flanquée de petites scènes de sa légende : ces tableaux archaïques sont exactement semblables à ceux qui se trouvent dans les Galeries de Sienne et de Pise. Les peintres catalans suivirent pas à pas les progrès de la peinture siennoise. Le frontispice du Livre des Privilèges de Majorque, signé par un prêlre de Manresa, Romcu Despoal, et daté de 1334, a les lignes harmonieuses et le coloris chantant d'une fresque de Simone Martini (fig. 432).
L'art siennois a fleuri vers 1350 à Barcelone, dans toute sa pureté et dans tout son éclat. Il est encore représenté aux portes de la ville par un grand ensemble de peintures murales :
le cycle de scènes de la Vie de la Vierge et de la Passion, qui était resté caché à tous les yeux dans la clôture du couvent de Pedralbes, où il vient d'être découvert par D. S. Sanpere y Miquel'. Au milieu des compositions classiques de Tart siennois, où quelques traits de réalisme familier se mêlent au récit pieux et attendri, une Vierge glorieuse, qu'entoure le chœur des anges, apparaît, avec son nez busqué, sa bouche en cerise, et ses grands yeux, comme une Maesiâ, qu'aurait pu peindre Lippo, le frère de Simone. Or, le contrat authentique est retrouvé :
les peintures de Pedralbes sont l'œuvre d'un Catalan, Ferrer Bassà, qui était
" l'hot. Pons-Fâbregues.
peintre du roi d'Aragon, et qui pei- fig. 432.- Frontispice du uvre
ÉTÉ A 1 L i i -1 1 1 11 des Privilèges de Majorque, enluminé en 133i
gnil en 1044 le retable de la chapelle par Uomeu Despoal, de Manresa.
royale, dans le palais de Barcelone.
Les seules peintures de style siennois qui soient comparables, hors d'Italie, aux peintures de Pedralbes sont celles qui ont décoré le Palais des Papes d'Avignon et l'église des Doms. Aujourd'hui que les fresques peintes de la main même de Simone Martini sur la façade de cette église n'ont laissé que des traces noirâtres, il n'y a plus à Avignon une seule figure peinte où l'art exquis de Simone se reflète aussi fidèlement que dans les fraîches peintures du monastère barcelonais. Ferrer Basse a dû travailler sous les yeux du maître siennois. A-t-il été attiré dans la ville papale avec tant d'artistes, venus de pays plus lointains? Aucun document ne le prouve; il est certain que Romeu Despoal, qui signe une miniature
1. Ces fresques sont encore inédiles. M. Sanpere y Miquel doit en publier les photographies dans l'ouvrage qu'il prépare sur la Peinture catalane avant le xv" siècle.
en 1354, n'a pu connaître par Avignon Tart de Simone Martini, qui en 1355 n'avait pas quitté Sienne; mais il est possible que l'enseignement des peintres siennois ait pénétré dans le royaume d'Aragon à la fois directement et indirectement, d'abord par les voies de mer, puis par l'intermédiaire d'Avignon. Cet art a été importé en Catalogne exactement en même temps que la sculpture toscane : le sarcophage de sainte Eulalie a été achevé à Barcelone par un disciple de Giovanni Pisano en 1559*. Mais,
tandis que les œuvres de sculpture italienne qui apparaissent en Calalogne y restent isolées, la peinture siennoise y fait école. Elle étend bientôt son domaine depuis les provinces maritimes du royaume d'Aragon jusqu'au pied des Pyrénées.
Le siècle qui suivit l'annexion du royaume insulaire de Majorque au royaume d'Aragon (1343) a été le plus florissant pour l'art de la peinture dans les Baléares. Un certain nombre de panneaux qui remontent à ce temps ont été conservés dans les villages ou recueillis dans les deux petits musées de Palma, le Musée municipal de la Lonja et le Musée archéologique de la Société « Lullienne », au collège de la Sapience. Le seul peintre du xiv* siècle dont une œuvre signée ait été retrouvée dans l'île de Majorque est un Mallorquin, et non un Italien. Joan Daurer pintor ma pinlada lay MCCCLXXIIl : telle est l'inscription qui se lit au pied d'une grande image de la Vierge debout avec l'Enfant, dans la petite église d'Inca. Le peintre a donné à la Vierge siennoise, fine et longue dans sa robe d'or, une raideur d'icône. Un Couronnement de la Vierge, au Musée archéologique de Palma, a la môme richesse et la même dureté : on peut l'attribuer à Daurer.
Phot. E. BerUiix.
FiG. 433. — Polyptyque de l'église de Monlesiôn, à Palma de Majorque (vers 1400).