Ch. Robert, Numismatique de Cambrai, p
8»8 [HSTOIRK 1)1-: L'ART
optimi\ Il est évident qu'il s'agit là d'une trouvaille de monnaies dor romaines.
Mais si le latin medalia et l'italien medaglia ont le double sens que nous venons de déûnir, il n'en est pas de même du français inaille qui resta exclusivement l'appellation générique de la plus petite des monnaies courantes, même au figuré, comme dans l'expression « ni sou ni maille ». On ne l'emploie Jamais pour désigner les vieilles monnaies romaines dont on ne s'occupait guère, d'ailleurs, avant la fin du xiv*^ siècle, au moins en France. Quand se propagea, chez les amateurs français d'objets d'art, le goût de ces pièces de curiosité et de collection, suivant une mode venue d'Italie et dont Pétrarque paraît avoir été l'un des principaux propagateurs, on eut recours, pour nommer ces anciennes monnaies, à l'italien medaglia qui devint le français médaille^ et ce terme, nouveau chez nous, y eut vite droit de cité, avec son sens propre, sans jamais se confondre avec le mot maille qui avait pourtant la même origine étymologique.
Effectivement, Philippe de Commynes, le premier auteur qui emploie dans notre langue le mot médaille^ entend par là les vieilles pièces d'un médaillier et nullement certaines espèces de monnaies en circulation. Dans la partie de ses Mémoires rédigée vers 1497, Commynes, parlant des riches collections d'antiquités de Pierre II de Médicis, qui l'émerveillèrent à Florence, dit que ce prince possède : « plusieurs beaux pots d'agate et tant de beaux camayeuls bien taillez que merveilles ... et bien trois mille médailles d'or et d'argent, bien la pesanteur de quarante livres; et je crois bien qu'il n'y avait point autant de belles médailles en Italie ».
C'est seulement à la même époque, c'est-à-dire vers la fin du xv'* siècle, que nous voyons l'italien medaglia et le français médaille s'enrichir, à leur tour, d'un sens tout nouveau, dérivé naturellement du précédent. Ces termes sont appliqués aux pièces de tout métal, monétiformes, mais bien nettement distinctes des espèces courantes, que les artistes contemporains fabriquaient, à la demande des particuliers qui les voulaient garder à titre de joyaux précieux et de pièces non destinées à la circulation monétaire. C'est l'acception moderne et actuelle: la médaille est une pièce commémorative ou de curiosité, de piété ou de souvenir, une œuvre d'art monétiforme, ornée souvent d'un portrait, d'une image allégorique ou de fantaisie, d'un emblème, d'une inscription, qui rappellent certains événements ou certaines légendes, les traits ou la mémoire de personnages vivants ou morts ou connus dans l'histoire, dieux, héros, princes ou particuliers. La fabrication de ces objets d'art constitue l'art du médailleur.
En Italie, le mot medalha, medaglia est usité avec ce sens probablement dès avant le milieu du xv*" siècle; les expéditions de Charles V^III et
1. Chronicon Palavinwn, d.ins Miiralori. AnliquUales flalirœ, éd. de 1741 ^ t. l\\ roi. 1146.
LKS ohi(;i.m:s dk laht du médauj.kur hou
de Louis XH au delà des Alpes rimporlèrent en France et c'est avec cette acception, c'est-à-dire désignant des pièces commémoratives, de fabrication contemporaine et actuelle, que le mot médaille figure dans un acte du Consulat de Lyon en 1494, et dans une délibération des échevins de la commune de Vienne en Dauphiné, du 1(5 février de la même année.
La genèse du mot, telle que nous venons de la déterminer, va conlribuer à nous éclairer sur les origines lointaines de la chose. Nous allons constater qu'il exista des médailles, dans le sens moderne, longtemps avant que le mot fut formé; nous verrons, d'autre part, que les deux sens du mot médaille dérivent l'un de l'aulre et que c'est par imitation des vieilles monnaies romaines, — sur lesquelles on admirait les effigies des empereurs et où les érudits, comme Pétrarque, retrouvaient des types rappelant les principaux épisodes de l'histoire romaine, — que les gens du Moyen Age et de la Renaissance eurent l'idée de fabriquer des pièces analogues, avec l'effigie de personnages contemporains et des types allusifs aux événements du jour ou à des souvenirs personnels. Gomment donc et à quelle époque précise naquit cet usage destiné à prendre, à partir de la Renaissance, une si grande extension et à devenir si populaire jusqu'à nos jours?
Les Romains et le haut moyen âge. — Si nous laissons de côté quelques séries fort peu nombreuses de pièces spéciales, telles que les médailles lalismaniques, les médaillons contorniales, les tessères, — monuments que le Moyen Age ne connut guère, qu'il était incapable d'interpréter et que, dans tous les cas, il ne put avoir l'idée d'imiter, — on peut dire que les Romains ne connurent pas la médaille distincte de la monnaie. Les particuliers, quelle que fût leur situation sociale, les hauts fonctionnaires eux-mêmes ne firent jamais fabriquer de médailles à leur effigie. Ce privilège était réservé aux empereurs et à quelques-uns des membres de la famille impériale, et encore convient-il d'observer que ce sont les monnaies qui, d'ordinaire, se trouvèrent investies par les princes, à la fois du double rôle de médailles commémoratives et de numéraire circulant. La monnaie impériale porte toujours l'effigie d'un empereur, d'une impératrice, d'un césar, et souvent un type de revers allusif à un fait contemporain, glorieux pour l'État ou pour le souverain, avec une légende explicative. Exceptionnellement, lorsqu'il se produisait un événement considérable ou auquel l'empereur attachait une importance plus grande, on frappait des pièces de souvenir qui, par leurs types, leurs légendes, leur. aspect général n'étaient, le plus ordinairement, que des monnaies de plus grandes dimensions, c'est-à-dire d'un module et d'un poids supérieurs à ceux de l'unité. normale. Ces monnaies agrandies étaient ornées de types analogues à ceux des pièces ordinaires ou seulement un peu plus com-
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pliqués dans les détails des scènes reproduites ou dans les légendes explicatives, et les Romains les comprenaient si bien dans le numéraire courant qu'ils n'avaient pas de noms spéciaux pour les désigner. Ils les appelaient, suivant leurs dimensions et leurs poids, des monnaies doubles, triples, quadruples, centuples, etc. [biniones, ierniones^ qualeimiones, foi^ue cenlenarise, formœ bilibres).
Frappées dans les ateliers monétaires, par les mêmes ouvriers et les mêmes procédés que la monnaie, ces grandes pièces, si rares et si recherchées de nos jours par les collectionneurs qui les désignent sous le nom , factice et moderne de médaillons^ étaient destinées, la plupart du lemps, aux largesses impériales; ceux qui en étaient gratifiés les portaient suspendues à des colliers, comme nos médailles de dévotion. Aussi sont-elles parfois entourées de cercles d'orfèvrerie ouvragée, munies de bélières, ou souvent simplement percées de trous de suspension. Nous ne saurions mieux les comparer qu'à nos pièces d'or de 100 francs, en admettant que celles-ci fussent capricieusement serties dans une monture d'orfèvrerie.
Les Byzantins perpétuèrent cet usage, et, sans insister sur l'antiquité, nous rappellerons les énormes médaillons d'or, du poids d'une livre, que, suivant Grégoire de Tours, le roi franc Chilpéric avait reçus en cadeau de l'empereur de Constanlinople et qu'il montrait si orgueilleusement à l'historien qui nous le rapporte.
Il semble que les Francs mérovingiens aient essayé de perpétuer la tradition de ces monnaies-médailles, car nous possédons une pièce d'or de ce genre que fit frapper le roi Dagobert, dans l'atelier monétaire de Limoges. C'est une grande monnaie qui a, au droit, une effigie barbare, rappelant le buste impérial, et, au revers, une croix entourée de la légende : Doninus DagobeiHus^ rex Franconun, Ce curieux bijou est entouré d'un triple cercle de perles d'or, qui témoigne de son emploi comme médaille décorative et non plus comme monnaie. D'autres monnaies mérovingiennes sont percées d'un trou ou munies d'une bélière soudée après coup, particularités qui ne laissent aucun doute sur l'usage décoratif auquel ces pièces furent appliquées. A cause du type du revers, qui est généralement une croix ou un autre emblème chrétien, on les utilisa le plus souvent comme médailles de dévotion, suivant une coutume qui remontait elle-même jusqu'à l'époque constantinienne, ainsi que nous l'apprend un épisode de la Vie de sainte Geneviève. Le port de semblables médailles-monnaies s'est perpétué à travers tout le Moyen Age.
Quelques belles pièces d'or de l'époque carolingienne, d'un poids et d'un module exceptionnels, attestent, comme le bijou du roi Dagobert, le ressouvenir des grands médaillons commémoratifs et honorifiques des Romains : ce sont des doubles sous, à la légende Munus divinum^ qui pèsent plus de 7 grammes. Le métal, l'absence du nom d'atelier, cette légende
insolite, Teffigie impériale, lout dans ces pièces tend à démontrer qu'elles furent frappées à l'occasion d'un événement considérable dont on voulut consacrer le souvenir et qu'elles furent, sans doute, offertes en cadeau. Dans les derniers temps carolingiens, on en fabriqua des imitations en or altéré, même en plomb doré, avec des légendes barbares, indéchiffrables : là encore, dans ces grossières médailles monétiformes, il faut reconnaître la persistance de la tradition romaine.
Ce même caractère de monnaie-médaille ne saurait être méconnu plus tard encore dans les remarquables et si insolites pièces d'or appelées augustales^ que Tempereur Frédéric II (H98-1250) fit frapper vers 1231, probablement à Amalfi, à l'imitation des anciens aurei romains. Ces pièces ont, au droit, le buste impérial drapé et, au revers, un aigle éployé. On a peine à croire, — étant donnés l'originalité du style et le relief accentué des types, leur sporadique apparition au milieu des suites monétaires du xiii® siècle, dont la technique et le caractère gothique sont si différents, — que Frédéric II n'ait voulu qu'émettre un denier d'or nouveau, sans songer à le revêtir du caractère que nous avons reconnu à la monnaiemédaille romaine et qui, dans les temps modernes, a encore été celui des Denkmûnzen de la Suisse et de l'Allemagne, comme il fut, à la fin du Moyen Age, celui des oselles de Venise, c'est-à-dire des monnaies de circonstance, plus grandes et plus fortes que le numéraire ordinaire et portant des types commémoratifs tout différents des types usuels.
Ainsi, la tradition romaine de la monnaie-médaille n'est pas tout à fait oubliée au Moyen Age. Elle réapparaît de loin en loin, comme un souvenir qu'on revivifie, lorsque des circonstances exceptionnelles permettent à des princes ambitieux de se croire les héritiers et les dignes successeurs des empereurs dont les effigies monétaires pouvaient encore être placées sous leurs yeux. Mais il y a loin, — il est à peine besoin d'insister sur ce point, — de ces monnaies-médailles à la médaille moderne telle que nous l'avons définie, telle que les temps contemporains en voient la propagation et l'épanouissement. Cette nouveauté, c'est encore l'antiquité, sans aucun doute, qui en fournit les premiers modèles et qui l'inspire, mais elle s'en affranchit par un côté essentiel et qui devait être le principe de son développement artistique et de l'infinie variété de ses manifestations : c'est que la médaille cesse totalement d'avoir le caractère monétaire. Ce divorce entre la monnaie et la médaille qui, dans les termes, n'apparaît qu'à la fin du xv^ siècle, comme nous l'avons constaté, se produit dans les monuments et les faits dès avant les dernières années du xiv*.
. Les médailles des seigneurs de Carrare. — A la fin du xiv"" siècle, rompant brusquement avec la tradition tant de fois séculaire dont nous venons d'esquisser l'évolution, voici que des artistes ont, soudain, l'idée
00t> HISTOIRE l)K L'ART
de remonter d'un bond le cours des âges et de fabriquer des pièces analogues, par leur aspect extérieur, aux plus grandes monnaies du premier siècle de Tempire romain; et ces pièces, sans nom encore, sont telles par leur forme, leurs types, leur relief, leur dimension, leur fabrique, qu'elles ne sauraient prendre place dans les suites monétaires. Elles ne sont plus, en quoi que ce soit, des monnaies contemporaines agrandies; ce n'est pas nécessairement l'autorité officielle qui en décrète l'émission pour servir au commerce public. Ce sont des pièces de plaisir, décorées de types commémoratifs, fabriquées suivant le caprice d'un prince, d'un grand seigneur ou même d'un artiste, et elles ne relèvent en rien des pouvoirs publics : ni les Romains ni le Moyen Age avant la fin du xiv^ siècle n'ont connu ce genre de monuments monétiformes.
Cette révolution dans Part se produit d'abord en Italie. La première
médaille italienne conçue d'après ces principes nouveaux est à l'effigie de Francesco II Novello ou Junior^ seigneur de Carrare et de Padoue. Elle a été exécutée, ainsi que nous l'apprend sa légende, pour
célébrer la reprise de Padoue
Fk;. 517. - Fmnrosco II NonpIIo, de Canaip. par ce princc, le 15 juin 1390.
11 est manifeste que l'artiste qui a modelé le buste de François II s'est inspiré des monnaies du Haut- Empire romain. On a même cru, mais sans raison, comme nous le dirons tout à l'heure, pouvoir préciser en disant qu'il avait copié un grand bronze de Vitellius. François II Novello est représenté dans l'attitude des empereurs romains sur leurs monnaies. Ses traits qui, effectivement, rappellent un peu ceux de Vitellius, sont rendus avec une finesse et une sincérité d'expression qui attestent, quoi qu'en aient dit certains critiques, que l'artiste s'est, avant tout, préoccupé de la ressemblance. Ce n'est pas un pastiche romain; c'est un portrait sincère qu'il a voulu faire et qu'il a exécuté avec une étonnante habileté; Francesco, né en 1359, avait trente et un ans lorsque fut exécutée la médaille; autour de cette remarquable image est gravée cette légende en lettres gothiques :
:EF1GIESDN1FHANCISCIILNI0RISD'CARARIA-PAD'
{Effigies domini Franciaci Junioris, de Carariâ (et) Paduâ),
L'inscription du revers n'est pas moins explicite :
•l390:DIEI9IViNlI:RE(:VPERAVIT:PAD\AM-ECETA (1390, die deciino nono Junii rccuperavit Padumn, et cœlera).
LES ORKilNKS I)K L'AHT Dl' MKDAILLKIH 00'»
Le type est une soric d'écusson aux contours festonnés, portant un chariot à quatre roues qui fait allusion au nom de Carrare : ce sont des armes parlantes.
Une autre médaille fut exécutée à la même époque et dans les mêmes circonstances par ordre de François II Novello, au nom et à Teffigie de son père François I®'. Au droit :
FRANCISCI-DE-CARRA- RIA, autour du buste du prince de profil à gauche, une draperie nouée sur Tépaule, comme le paluda- ^ ..„ ., . . .,
* ' Fir.. ol8. — Iraiicosro I do (.arrare.
mentum des empereurs romains. La légende du revers est pareille à celle de la médaille de François H. Le type est le char carrarais dans une couronne de tulipes; dans le champ, les lettres F R.
On retrouve dans cette pièce créée par le fils en l'honneur de son père, toutes les qualités de style et de finesse d'expression que nous avons indiquées dans la médaille du fils : c'est sûrement l'œuvre du même artiste, et non moins que dans la première médaille nous avons affaire à un portrait d'une vérité d'accent qui surprend. Comparez les deux effigies, l'une et Tautre imberbe; elles sont bien personnelles et individualisées, tout en conservant Tair de famille qui convient aux traits du père et du fils; mais dans Teffigie du père, il n'y a plus le moindre rapport de physionomie avec les médailles romaines de Vitellius, ainsi qu'on Ta prétendu pour le fils.
Les deux pièces que nous venons de décrire sont en argent. On connaît une troisième Fig. 519. — François II Novello, (le Carrare.
médaille, — celle-ci en bronze,
— qui ne porte pas d effigie, mais seulement, sur une face, le chariot carrarais à quatre roues que nous avons rencontré sur les pièces précédentes, et sur l'autre face, un écusson accosté des lettres F F et surmonté d'un casque héraldique ailé. Les légendes sont ici : Au droit ifFRANCISCVS. D. CARARIA; Au revers : f SEPTIMVS. DVX. PADVE.
Ainsi, François II de Carrare se pare du titre de septième duc de Padoue, après avoir repris cette ville en 1590. Particularité curieuse et qui mérite d'être signalée : l'exemplaire unique de cette médaille fut retrouvé naguère dans les fondations d'une église des environs de Padoue, où il avait été
placé dans une tirelire, lors de la pose de la première pierre de cet édifice, à titre de pièce commémora tive.
Il serait superflu de reprendre ici les discussions prolongées auxquelles les deux premières médailles dont nous venons de parler ont donné lieu. Longtemps on les prit pour des pièces de restitution fabriquées bien plus tard, au xv!*" siècle. Le premier, Julius Friedlaender soutint, dès 1868, que les médailles des seigneurs de Carrare remontaient bien à la fin du xiv* siècle, comme les princes dont elles portent les noms et la date*. Cette opinion rencontra des incrédules, au premier rang desquels s'enrôlèrent Eugène Miintz et Alfred Armand.
Pour expliquer dans quelle mesure le scepticisme de Mûntz et d'Armand pouvait paraître fondé, il convient d'observer d'abord que Friedlaender, en soutenant sa thèse, n'a pas bien fait la distinction nécessaire à établir entre les pièces originales et les pièces de restitution postérieures; il a confondu celles-ci avec les premières. Expliquons-nous : dès le XV' siècle et surtout au xvi*, temps où, comme chez bien des amateurs de nos jours, sévissait l'engouement pour la série^ divers artistes, dans le but de satisfaire cette passion, ont exécuté de nombreuses médailles de restitution, copié ou surmoulé à satiété d'anciennes pièces, inventé môme des portraits en médailles de personnages imaginaires, de rois de la Fable ou de patriarches bibliques, ou bien de personnages historiques morts depuis longtemps. C'est ainsi que nous possédons les portraits prétendus, en médailles restituées, de toute la lignée des ancêtres de François P' de Carrare, depuis Jacopo I da Carrara, mort en 13'24. Mais ces portraits imaginaires n'empêchent pas que des médailles de François I*"" et de François II aient été réellement exécutées de leur temps. Elles furent les prototypes des imitations et des pastiches qui en furent faits ultérieurement et qu'il faut bien se garder de confondre avec elles.
En effet, nous constaterons tout à l'heure qu'elles furent connues en France dès avant 1402, c'est-à-dire quelques années seulement après leur exécution en Italie, et cette constatation coupe court à toute discussion chronologique, dans ce sens que tels ou tels exemplaires peuvent bien être, — cela va de soi, — des restitutions des xv"" et xvi® siècles, mais il est avéré que les exemplaires originaux, c'est-à-dire les prototypes de toutes les restitutions postérieures, ont bien été fabriqués dès la fin du xiv'' siècle.
La seule question qu'on doive désormais se poser, au point de vue chronologique, est celle-ci : Ces médailles de 1590 sont-elles bien réelle-
i. Dans lo Periodico di mimismatica e sphrayislini perla slorui dllalia, de Carlo Strozzi, 1" fascicule, 1868 {Quali sono (e prime medaglie del medio a?ro?).
ment les plus anciennes de la Renaissance italienne? On s'étonne à bon droit, avec Eugène Mûntz, que les petits seigneurs de Carrare et de Padoue aient devancé les grands foyers d'art, tels que Florence, Milan ou Venise, dans Timilation des modèles antiques. Toutefois, il ne faut pas oublier que les princes carrarais se montrèrent particulièrement curieux de l'antiquité, qu'ils attirèrent à leur cour Pétrarque, grand collectionneur de monnaies romaines; enfin que leur orgueil et leur faste naissant provoquèrent la jalousie de leurs puissants voisins. Florence, Milan, Venise se coalisèrent pour ruiner et détruire les seigneurs carrarais et padouans. François P% qui était devenu maître de Padoue dès 1355, vaincu par les Vénitiens et les Milanais, fut enfermé en léî88 dans le château de Como où il mourut en 1393. Quant à François II, il réussit bien à reprendre Padoue, comme le disent ses médailles, le 19 juin 1390; mais deux ans plus tard, Jean Galéas Visconti s'étant ligué contre lui avec les Vénitiens, il succomba. Fait prisonnier, il fut traîné à Venise, où le Conseil des Dix le fit étrangler avec ses fils, en 1405.
Il ne serait pourtant pas surprenant, convenons-en, qu'on découvre soit quelque médaille italienne antérieure à celles de 1390, soit quelque document d'archives qui en fasse mention. Qui sait si Ton n'établira pas, quelque jour, que Pétrarque (f 1374), qui envoyait avec tant d'enthousiasme des monnaies à effigies romaines, à l'empereur Charles IV à Mantoue, pour l'engager à en faire exécuter de semblables, — qui sait, dis-je, si Ton ne parviendra pas à établir que Pétrarque fut le promoteur de cet art nouveau?
Quoi qu'il en soit, les médailles de François II Novello, en 1390, sont bien les plus anciennes médailles italiennes que l'on ait signalées jusqu'ici, et de leur temps même, — il est utile de le remarquer, — ces médailles paraissaient une nouveauté bien extraordinaire, puisque leur réputation parvint en France et que, dès la fin du xiv® siècle, le duc Jean de Berry voulut en posséder une reproduction : ce fait important nous amène directement à l'origine de la médaille en France, origine qui a ses antécédents en Italie, comme le terme même de médaille^ ainsi que nous l'avons précédemment démontré.
Les Inventaires de Jean, duc de Berrv. Médailles italiennes. — Dans les précieux inventaires des richesses artistiques du duc de Berry, frère du roi Charles V, parmi lesquels le plus ancien est daté de 1401-1402, M. Jules Guifi^rey, leur savant éditeur, a relevé la mention suivante : « 560. Une empraincte de plomb, où est le visaige de François de Carrare en un coslé, et en laulre, la marque de Pade (Padoue)* ».
I. J. GuiFFREY, Revue numismatique, \HQ\^ p. 21; Inventaires de Jean^ duc de Berry, t. I,
T. III. — lU
Ainsi, on n'en saurait douter, dès avant 1402, le duc Jean de Berry, le grand Mécène français de la fin du xiv® siècle, avait dans sa collection une réplique en plomb d'une des médailles exécutées à Padoue en 1390. Celle constatation est fondamentale, car elle prouve non seulement qu'il y eut des médailles de François de Carrare dès Tannée 1390 qui est inscrite à la suite de leur légende, comme nous l'avons vu, et que par conséquent nous avons pu légitimement affirmer, avec MM. Friedlaender et Guifl'rey, que les plus anciennes de ces pièces n'étaient nullement des restitutions des xv'^-xvi^ siècles, mais elle nous montre le goût de la médaille artistique commémora tive, de la médaille à portrait, — bien nettement distincte de la monnaie, — s'introduisant en France, à la mode italienne, dès la fin du xiv* siècle.
Pour préciser ce point essentiel, ouvrons encore les Inventaires du duc de Berry.
La médaille à Teffigie de François de Carrare n'était pas la seule que possédât l'opulent prince français. On relève, en effet, dans son Inventaire de 1402, les mentions suivantes :
« 195. Un grant denier d'or bien pesant, ouquel est contrefait au vif le visaige de Julius César, garni entour de IIII saphirs el VIII perles, pendant à une chaienne ployant où il a deux perles.... ».
D'après cette description, il est permis de soupçonner que ce denier (Vor, qui ne nous est pas parvenu, n'était nullement une restitution médiévale. C'était bien plutôt un aureus romain à l'effigie de Jules César, comme les monnaies romaines envoyées par Pétrarque à l'empereur Charles IV et provenant d'une trouvaille; un orfèvre de la fin du xiv* siècle l'aura enchâssé dans une riche monture, suivant une mode que nous avons signalée tout à l'heure comme remontant jusqu'aux Romains. Cette conjecture est autorisée par la qualification de « denier d'or bien pesant », donnée à cette pièce, tandis que celles qui vont suivre et qui, elles, sont bien des restitutions exécutées par des orfèvres du Moyen Age, portent uniformément dans l'Inventaire la qualification de « joyaux d'or », le terme de médaille n'existant pas encore, comme nous l'avons démontré, dans le sens de pièce commémorative sans caractère monétaire.
« 197. Un petit joyau d'or roont, où est d'un costé le visaige de Thibèrc de haulte taille, et y a escript : Thiberius César Angustus imperii noslri anno XV!"", garni entour de III balaiz, III saphirs à jour et de VI perles; et de l'autre costé dudit joyau a un ymaige de femme, de haulte taille, où il est escript : Phaustina anno ab Urbe condila DCCLXXXII; garni entour de grenaz et d'esmerauldes.... ».
p. 153. Le iiremier inventaire, commencé par Guillaume de Ruilly, le 2 décembre 1401, a été achevé seulement au commencement de 1403. La même mention figure dans les Inventaires, rédigés en 1414 et 1416, ce dernier, après la mort du prince.
LKS ORIGINES DK L'ART DU MÉDAII.LELR 1)07
Ici, nous sommes certains qu'il s'agit, dans ce « joyau d'or », d'une médaille fabriquée par un artiste du Moyen Age copiant ou, plus exactement, imitant Tantique. En effet, il n*a pu exister de monnaie romaine de Tibère qui réponde à la description si précise donnée par Tlnventaire; tous les numismates s'en rendront compte sans hésitation : il serait superflu d'insister sur ce point. Il s'agit donc bien d'une médaille médiévale, pour la fabrication de laquelle l'artiste se sera inspiré, à la fois, d'une monnaie de Tibère pour le droit, d'une monnaie de l'une des deux Faustine, femmes d'Antonin le Pieux et de Marc Aurèle, pour le revers, tout en composant, au pourtour de ces effigies, des inscriptions fantaisistes qui n'ont jamais pu exister sur une monnaie antique.
Pour les mêmes raisons on doit, sans hésiter, reconnaître des médailles de fabrication médiévale dans les numéros suivants du même Inventaire de 1402.
« 198. Un autre joyau d'or roont, où est d'un costé le visaige d'Octovian, de haulte taille, et a escript à l'environ : Oclovianus César Augustus imperii nostri anno XL; garni en tour de III balaiz, III esmeraudes et XVI perles, et au-dessus, a un tableau ouquel a escript : magnus ab integro seculorum nascitur ordo\ garni d'un balay et une perle; et par dessus ledit tableau a un fermaillet ouquel a XIII perles, VI esmeraudes et IV grenaz; et de Taulre costé dudit joyau a une femme de haulte taille, tenant en une de ses mains une estoille, et en l'autre un fuel, et a escript à l'environ d'icelle part : Lilia (pour Livia) anno ab urbe condila DCCL\ garni entour de grenaz et d'esmeraudes.... ».
Une médaille d'Octave ou Auguste, au revers de Livie, avec de semblables légendes et attributs, n'a jamais pu exister dans l'antiquité. Ici encore, nous surprenons à l'œuvre l'artiste du xiv'' siècle copiant l'antique en le défigurant. Poursuivons notre enquête, à la suite de M. Guiffrey.
Les médailles-joyaux dont nous venons de signaler l'existence dans les collections du duc de Berry ne nous ont pas été conservées; aucun exemplaire n'en est arrivé jusqu'à nous. Voici, à présent, des mentions portant sur des médailles qui nous sont parvenues en original ou par des copies voisines des originaux :
« 199. Un autre joyau d'or roont, de haulte taille, ouquel est contrefait d'uH des costez Constantin à cheval, et a escript à l'environ : Conslantinus in Christo Deo fidelis imperator et moderaior Romanorum et semper Augustus; et de l'autre costé a deux femmes, et ou milieu d'icelles une fontaine où il a un arbre, et dedans ledit arbre une croix, et a escript à l'environ : Mihi absit gloriari nisi in cruce Domini nostri Jhesu Christi. Et est ledit joyau garni entour de deux balaiz, deux saphirs et de vint grosses perles tout à jour; et pend à une chaiennete d'or.... »
Cette médaille de Constantin n'est pas, comme les précédentes,
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imitée de Tanlique : elle est inventée complètement, types et légendes, face et revers, par Tartislc du Moyen Age. Nous y reviendrons tout à l'heure, car un exemplaire original a échappé à la destruction.
« 200. Un autre joyau d'or roont, de haulte taille, où il a, d'un costez, la figure d'un empereur appelé Eracle,en un croissant, et son tiltre escript en grec, exposé en françois en ceste manière : Evade en Jhesu Crist Dieu, féal empereur et modérateur des Romains, videur et triumphateur toujours Auguste; et de ce mesmes costé a escript en latin : Illumina vuUum-tuum
Deus ; super tenebras nostras militabor in gentibus; et de Tautre est la figure dudit empereur tenant une croix, assis en un char à trois chevaux et dessus sa leste, a plusieurs lampes, et ou milieu du cercle où sont les dictes lampes, a escript en grec exposé en françois ce qui s'ensuit : Gloire soit es cieulx à Jhesu Crist Dieu qui a rompu les portes d'enfer et rachatée la croix sainde^ imperant Eracle. Et estledit joyau garni entour de quatre saphirs et
Vu\. .V20. - McWlaillc de Constantin le (iraml (fare). quatre grOSSCS perles et
pend à une chaiennete d'or engoulée de deux testes de serpent. »
Comme la précédente, cette médaille est une création médiévale; le texte de sa description suffirait à le prouver, mais l'examen de Toriginal qui nous est possible, en confirmant cette induction, va nous permettre de présenter d'intéressantes remarques.
On reconnaîtra sans peine la médaille d'or de Constantin (n° 199 de l'Inventaire) dans la grande pièce d'argent suivante :
^ CONSTANTINVS • IN XPO • DEO • FIDELIS • IMPERATOR • ET • MODERATOR • ROMANORVM • ET • SEMPER • AVGVSTVS •
L'empereur Constantin, s'avançant à cheval au pas; il a une longue barbe et une haute couronne de feuilles lancéolées; la croix est sur sa
LKS ORIGINES DE L'ART DU MÉDAILLKUR 909
poitrine et il est vêtu d'un long et ample manteau dont les plis recouvrent ses jambes et ses pieds. Sous le cheval, on lit le chiffre 234.
K. • : 4. MlHl : ABSIT : GLORIARI : • • : NISI : IN : CRVCE : • • : DOMINI : NOSTRI : IHV : XPI : •
La scène qu'entoure celte légende est une allégorie mystique se rapportant à TExaltation de la Croix transformée en source vivifiante entre deux feinmes qui représentent sans doute la Foi et TEspérance, suivant lexplication de Scaliger.
Dans le champ, le chiffre 255, qui fait suite au chiffre 234 de Tautre face, n'est sans doute qu'un numéro d'ordre se référant à la fabrication de la médaille.
La médaille d'or d'Éracle ou Héraclius in'» 200 de l'Inventaire) est non moinsaisémentreconnaissable dans le remarquable monument d'argent reproduit ci-dessous (fig. 521 et 521 bis).
Au droit, le buste
de 1 empereur Héra- j,^^. .^y^f^-^ Médaille i\e Constantin le Grand (revers).
clius (016-641) avec
une longue barbe qu'il caresse de ses deux mains; il est coiffé d'une tiare enrichie de pierreries, de feuilles lancéolées, et de fleurs de lis formant couronne; supportant le buste impérial, un grand croissant sur lequel on lit rinscription : SVPER TENEBRAS NOSTRAS MILITABOR IN GENTIBVS. Dans le champ, devant la bouche d'Héraclius, on lit : • ILLVMINA • VULTVM TVVM • DEVS et l'on voit une gerbe de rayons qui sont projetés du ciel sur le visage de l'empereur. Derrière sa tête, AnOAINIC. Enfin, en légende circulaire, une longue inscription grecque :
+ HPAKAEIOC + EN + XÛ ^. TÛ 612 -^ niCTOO + + BACI -h KAI + AVTO -h PQ -h NIKITCH 4- KAI + ABAOBETHC + AEI + AVrOVCTOC.
Au revers, l'empereur est assis dans un char attelé de trois chevaux
qui s'avancent au pas, dirigés par un personnage qui se lient debout à côté d'eux; Héraclius lient une croix de la main droile et le char est surmonté d'une sorte de dais dont les draperies sont écartées de chaque côté
Km;. 5*21. — Médaille crHêraclius (face).
deTempereur; au-dessus, une rangée de quatre lampes et rinscription :
AOZA • EN • VU-ICTIC • Xli • TO eii • OTl • AIEPPIHE • CIAÏ PAC niAAC • KAI • EAEVëE PiiCE -h AHAN • BACl • HP AKAE.
En légende circulaire, on lit :
^ SVPER • ASPIDEM ^ ET + BASILISCVM ^ AMBVLAVIT ^ ET + CONCVLCAVIT ^ LEONEM + ET + DRACONEM +.
Tout le monde a reconnu dans le type de cette médaille Tempereur byzantin Héraclius rapportant triomphalement le bois de la vraie Croix
et la restituant à Téglise de Jérusalem d'où le roi de Perse Chosroès II Tavait enlevée. La médaille de Constantin et celle d'Héraclius se font en quelque sorte pendant et Ton ne peut douter qu'elles furent exécutées
Fk;. 521 bia. — Médaille (l'iléraclius (rever>5).
pour célébrer l'Exaltation de la Sainte Croix, puisque Tune se rapporte à rinvention de la Croix par sainte Hélène, sous Constantin, l'autre à la délivrance de la précieuse relique par Iléraclius*.
Les curieux monuments dont nous venons de relever la description dans les Inventaires du duc de Berry provoquent diverses questions parmi lesquelles nous insisterons de préférence sur celles qui se rapportent à l'histoire de l'art.
D'abord, ces médailles, exécutées à la fin du xiv* siècle et possédées par un prince français, sont-elles de travail français? Certainement non; car, h la suite de la description de plusieurs d'entre elles, les Inventaires nous informent que le duc de Berry les acheta à des marchands italiens, l'un Michiel de Paxi, et Tautre Antoine Manchin, de Florence, tous deux
L CeUe médaille d'Hérarlius est déjà reproduite on 1594, dans le traité de Juste Lipse.de Criice; les deux médailles d*HérarIius et de ('.onstanlin figurent dans la dissertation sur les monnaies du Bas-Empire de Du Gange, insérée à la suite de son Glossaire.
fixés à Paris*. Il est donc infiniment probable que ces médailles furent fabriquées en Italie, comme celles de Francesco Novell© de Carrare, et qu'elles furent apportées en France par les marchands italiens nommés dans rinventaire, et qui étaient les pourvoyeurs artistiques du prince.
L'opinion de M. de Schlosser, qui a voulu considérer ces médailles comme d'origine flamande, est sans fondement. Il faut récuser aussi l'opinion de ceux qui voudraient faire de la médaille d'Héraclius un monument d'origine byzantine, sous prétexte que celte pièce a plusieurs de ses légendes en grec. Rien dans le style, les types ou la technique des œuvres d'art de Byzancc ne peut êlre invoqué comme ayant inspiré l'artiste inconnue qui Ton doit celte médaille, et Thistoire des copistes de manuscrits grecs, en particulier, est là pour attester qu'une inscription grecque a pu fort bien ôtrc copiée sur une médaille en Italie sans qu'on fût obligé de faire intervenir un graveur de Byzance. Au surplus, il est aisé de constater que la médaille d'Héraclius et celle de Constantin où Ton sent déjà l'italianisme pénétrant et absorbant le gothique, sont des œuvres d'un même artiste et procèdent de la même inspiration : comparez, sous ce point de vue, le costume de Constantin à cheval avec le costume d'Héraclius dans son char. Or, si les deux médailles ont été exécutées par le même médailleur, celui-ci ne saurait être byzantin : la médaille de Constantin ayant des légendes exclusivement latines ne saurait venir de Byzance. Pour toutes ces raisons et en considération de ces rapprochements, nous devons tenir toutes les médailles décrites dans l'Inventaire du duc Jean de Berry, dont nous avons parlé jusqu'ici, comme étant italiennes d'origine et de fabrication.
Mais si ces médailles ne sont pas de travail français, il nous est possible de signaler Tinfluence que ces pièces exercèrent sur l'art français dès le temps même du duc Jean de Berry. Ce prince les fit copier et imiter par les artistes à sa solde dans les miniatures de ses plus beaux manuscrits. Le char d'Héraclius, en particulier, est aisément reconnaissable dans plusieurs de ces miniatures et sur ce point spécial, M. Paul Durrieu a fait les remarques suivantes :
« C'est d'après le char d'Héraclius du médaillon, que Pol de Limbourg et ses collaborateurs ont imaginé le char du Soleil parcourant les signes du zodiaque, dans le calendrier des Très riches lièvres de Chantilly. Ils ont surtout absolument copié ce char dans une miniature d'un autre livre d'Heures du prince, les Belles Heures appartenant à M. le baron
1. Ce Mirhiol de Pasli ou mieux de Pazzi élait peut-être de la môme famille que le célèbre médailleur, peintre et architecte italien du milieu du xv siècle, Matteo de' Pasti, de Vérone (A. Armand, Les médaillcurs iudiejn*, t. I, p. 17). Quant à Antoine Manchin, qui fait le voyage de Paris à Bourges, pour apporter des médailles au duc de Berry, son nom italien devait êlre Antonio Mancini.
Edmond de Rothschild, pour représenter précisément le même sujet d'Héraclius rapportant la Vraie Croix. Le char d'Héraclius dérivé du médaillon est donc un motif typique, très en faveur dans l'entourage et au temps du duc de Berry. » Or, ce motif, iM. Durrieu a encore constaté que Jean Fouquet, à son tour, l'utilisa dans la miniature du livre IX des Antiquités judaïques de Josèphe qui représente le roi d'Assyrie Salmanazar emmenant en captivité les dix tribus d'Israël : « Sur cette page, la disposition du char de Salmanazar, la place du monarque assis sur le siège, la forme du véhicule, l'arrangement des tentures, l'attelage des chevaux et jusqu'à la présence d'un guerrier qui marche à côté du char, tout rappelle absolument la miniature ci-dessus mentionnée des Belles Heures du duc de Berry représentant le Retour cVHéraclius^ »
Célèbres dès leur apparition, les deux médailles de Constantin et d'Héraclius furent propagées par le surmoulage, par des copies, des imitations, des altérations, dans le détail desquelles nous ne saurions entrer ici. La plupart de ces pièces ont disparu, mais celles qui nous sont parvenues et les images qu'en ont données les anciens auteurs permettent de curieuses et utiles comparaisons qui nous édiGent sur le sans-gêne avec lequel des artistes des xv* et xvi® siècles étaient capables de modifier leurs modèles et d'en fournir, en quelque sorte, des éditions successives avec des variantes inattendues aussi bien dans les scènes figurées que dans les légendes explicatives*.
Médailles de travail français. Miciielet Saulmon. — Le duc de Berry, qui, dès 1401, avait, dans sa collection de curiosités et d'objel s d*art, une reproduction en plomb de la médaille de François de Carrare, un aureus antique de Jules César et des médailles modernes d'Auguste, de Constantin et d'Héraclius qu'il faisait copier par des miniaturistes, ne devait pas tardera demander aux artistes qu'il entretenait à sa cour de Bourges, de lui fabriquer des médailles analogues à celles qui lui étaient venues d'Italie ; or, ces pièces nouvelles exécutées sur Tordre du duc de Berry, à la mode italienne, sans doute, mais par des artistes français, sont bien réellement les premiers essais de médailles françaises qui aient jamais été tentés.
Pour établir l'existence de ces médailles de travail français imitées
1. P. Durrieu. Les Très Riches Heures du duc de Berry ^ p. 205 et p\. XXXVII; le mémo. Les antiquités judaïques et le peintre Jean Fouquet^ p. 115; cf. H de La Tour, Bulletin de la Société des antiquaires de France, séance du 29 juillet 1905, p. 296.
2. Par exemple, sur la médaille d'Héraclius, le mot AFIOAINIC est tantôt présent, tantôt absent; il ne flgure pas sur l'exemplaire que possédait le duc de Berry, si nous nous en rapportons à la description de l'inventaire. Sur ces curieuses variantes, voyez J. GûilTrey, Revue numismatique, 1890, p. 106 et surtout la médaille de la pi. VI; L. Courajod, Limitalion et la contrefaçon des objets d'art antiques, p. 108.
T. m. — Mo
ou HISTOIRE DE L'ART
des médailles italiennes, il suffit de continuer à parcourir les Inventaires du prince. Nous relevons d'abord dans celui de 1402 :
« 201. Un joyau d'or roont, contrefait d'un costé et d'autre à la semblance d'un autre joyau d'or ci-devant rendu en la seconde partie du fueillet précédent, ouquel est Constantin empereur; lequel joyau mondit Seigneur a fait faire ; et n'y a point de pierrerie. »
Ainsi, voilà une médaille qui n'était qu'une copie de la médaille de Constantin signalée plus haut, et cette copie, c'est le duc de Berry qui la fil exécuter.
« 202. Un autre joyau d'or roont, contrefait de toutes pars à la semblance d'un autre joyau d'or ci-devant rendu en la dernière partie dudil fueillet ouquel est la figure de Eracle empereur ; lequel mondit Seigneur a fait faire, et n'y a point de pierrerie. >;
Voilà encore une copie — copie de la médaille italienne d'Héraclius, — qui fut exécutée à la cour du duc Jean de Berry.
On pourrait sans doute se demander si ces pastiches étaient de travail français, ou si le duc de Berry ne les fit pas plutôt exécuter par des artistes italiens venus en France, comme les marchands auxquels furent achetées les pièces originales. Mais un nouvel article, cette fois de l'Inventaire après décès, de 1416, va lever tous les doutes: il est des plus précieux pour l'histoire de l'art français. Le voici :
« 254. Un joyau d'or rond, non garny, ouquel a, en l'un des costez un ymagede Nostre-Dame tenant son Enfant et quatre angelos portant un paveillon sur ledit ymage; et de l'autre costé, a un demi ymage fait à la setnblance de Monseigneur tenant en sa main un tableau d'or, pesant 1 marc XV onces, f^quel joyau Monseigneur acheta de Michelet Saulmon, sonpaintre ».
Ainsi, nous avançons graduellement dans la découverte des origines de la médaille française. Le duc de Berry, on le voit, ne se contente plus, comme tout à l'heure, d'acheter des médailles fabriquées en Italie, de faire copier ces médailles par les artistes qu'il entrelient à sa cour de Bourges ; il ne se borne plus à faire pasticher des médailles romaines ou byzantines. Le voici qui fait fabriquer une médaille portant, sur une face, l'image de la Vierge ; sur l'autre face, son propre portrait en buste, « un demi-ymage fait à sa semblance ». Nous atteignons ainsi, d'étape en étape, chez le duc de Berry, à la médaille artistique avec portrait, c'est-à-dire, en un mot, à la médaille moderne telle que nous l'avons vue naître en Italie avec François Il de Carrare, dès 1590.
Et qui donc exécute pour le duc de Berry cette médaille à son effigie? Est-ce un artiste italien, un émule de celui qui a exécuté les médailles de F'rançois Novello de Carrare? Non point : l'Inventaire nous le dit formellement : c'est un artiste français, Michelet Saulmon, nom bien français, le peintre officiel du prince. Qu'on ne prétende pas que nous forçons l'in-
LES ORIGINES DE L'ART DU MEDAILLEUR Dlô
lerprélalion du texte parce que le duc Jean, y esl-il mentionné, acheta la médaille à Michelet Saulmon, lequel n'aurait été, dira-t-on peut-être, qu'un simple marchand comme les Italiens Michiel de Paxi et Antoine Manchin. Non! il s'agit d'une médaille à Teftigie du duc, et qu'il a commandée. A qui a-t-il fait la commande, a son peintre, et il est naturel qu'il la lui ait payée, autrement dit qu'il l'ait achetée. Et qu'on ne s'étonne pas du litre de peintre donné à cet artiste chargé de reproduire sur mêlai les traits du Mécène de qui il recevait les encouragements. Les artistes de ce temps aussi bien en Italie qu'en France et pendant toute la Renaissance, étaient à la fois peintres, sculpteurs, orfèvres, graveurs, médailleurs. Nous en connaissons des centaines d'exemples. Nous ne rappellerons ici, à ce point de vue spécial, qu'un seul nom, celui d'un des plus habiles et en même temps du plus ancien médailleur connu de la Renaissance italienne, Vittore Pisano ou Pisanello, que nous retrouverons dans un autre chapitre et qui fut à la fois peintre, sculpteur et médailleur, comme notre Michelet Saulmon; il signe ses médailles : Opus Pisani pirtoris. L'analogie est donc complète, irrécusable.
Mais il y a plus. Nous ne sommes pas entièrement dépourvus de renseignements historiques en ce qui concerne Michelet Saulmon. Des recherches de M. Jules GuifTrey, il résulte qu'il fut effectivement non pas un marchand vulgaire, mais un artiste au service de Jean de Berry et particulièrement en faveur auprès de ce prince. Dans des comptes qui nous sont parvenus, Michelet Saulmon prend le litre de « peintre et varlet de chambre » du duc de Berry. Une fois, il reçoit pour l'exercice de son art, « quatre papiers de fin or battu » ; dans d'autres circonstances, le duc lui fait cadeau d'un anneau d'or avec, au chaton, « un camaïeu à une teste de dame », ou bien une pierre de jaspe; on lui paie, une fois, 5.17 livres 10 sols tournois, une autre fois, 15 livres. On a attribué à Michelet Saulmon une miniature qui représente le duc Jean distribuant des robes aux chanoines de la Sainte-Chapelle de Bourges ; on lui a aussi attribué les peintures de cette chapelle du palais. Nous sommes, dans tous les cas, certains que Michelet Saulmon, dont la figure sortira peut-être de la pénombre, un jour, comme celle de Jean Fouquet, fut un artiste dans différents genres, qui travailla longtemps pour le duc de Berry qu'il paraît avoir précédé dans la tombe*.
N'est-ce pas grand dommage, dirons-nous à présent, que la médaille d'or du duc Jean de Berry, très vraisemblablement exécutée par Michelet Saulmon, ne soit pas parvenue jusqu'à nous? Quel prix n'atteindrait-elle pas dans une vente publique, si, par miracle, elle venait à être retrouvée!
I. Sur Michelet Saulmon, voyez rimportante note de M. GuifTrey. Inventaires du dur de Berry, t. II, p. 28, note 3.
C'est dans des cas comme celui-là que se comprend, s'explique et se justifie Tengouement passionné des amateurs au goût intelligent et aftiné. Les dales, ici, ont leur éloquence. Les premières médailles italiennes qu'on signale jusqu'ici sont de 1590 : nous n'en connaissons pas les auteurs. Nous constatons qu'on les recherche en France et qu'on les copie dès avant 1402. La mention de la médaille à l'effigie du duc Jean de Berry, exécutée par son peintre Michelet Saulmon, figure dans l'Inventaire du prince, dressé après sa mort, à la fin de Tannée 1416, mais elle n'existe pas encore dans les Invenlaires antérieurs, rédigés du vivant du duc de Berry et dont le premier remonte à 1402 et le dernier à 1413. Que conclure de là? sinon que ce fut dans les dernières années de sa vie, entre 1415 et 1416, que le duc de Berry fit exécuter sa médaille-portrait par Michelet Saulmon que nous pouvons saluer du titre glorieux de premier médailleur français, vingt ans seulement après les médailles de Francesco Novello, trente ans avant Vittore Pisano.
L'apparition de l'art du médailleur en Italie, dès 1590, et peu après en France, à la cour du duc de Berry, n'a pas lieu de surprendre quand on songe aux merveilles d'art que produisaient alors les orfèvres, les graveurs de sceaux, les graveurs de pierres fines. Sans insister sur ces autres branches voisines de la fabrication des médailles, il est évident que les artistes inconnus auxquels on doit les beaux sceaux en bronze et les splendides gemmes gravées du xiv* siècle, étaient capables d'exécuter des médailles s'ils le jugeaient bon : il suffisait que l'idée leur en vînt, leur fût suggérée par un Pétrarque ou que la commande leur en fût faite par un François de Carrare ou un Jean de Berry. Tous ces arts mineurs, y compris môme celui de la miniature, se tenaient, pour ainsi dire, par la main, étaient pratiqués par les mêmes artistes qui étaient à la fois peintres, miniaturistes, graveurs de sceaux et de gemmes, orfèvres et médailleurs. Et si Michelet Saulmon est à la fois miniaturiste et médailleur, quoi d'étonnant, dès lors, que son puissant protecteur ait fait copier par lui et par d'autres artistes, dans les miniatures de ses plus beaux livres, le char triomphal d'Héraclius qu'il venait d'acquérir en « joyau d'or » ?
Michelet Saulmon, que nous avons appelé le premier des médailleurs français, était-il, en tant que médailleur, isolé en France au début du XV® siècle? On a pensé qu'on pouvait lui donner au moins un émule dans la personne d'un artiste du nom de Jacquet de Lyon, dont la date, malheureusement, n'est pas bien déterminée. Sur ce point, nous devons laisser la parole à Natalis Rondot :
" Au commencement du xv"" siècle, dit le savant lyonnais, un dorier, — c'est-à-dire un orfèvre — de Lyon, nommé Jacquet, fit unjoyel cVor rond.., auquel est... et (Vautre costez le visaige de Monseigneur. »
C'est, comme on le constate, une mention assez analogue à celle que
nous avons relevée dans l'inventaire du duc de Berry, concernant Michelet Saulmon. Celle-ci se trouve consignée dans un mandement sur parchemin, malheureusement très mutilé et dont la date ne peut être déterminée que par conjecture. Rondot nous retrace ainsi la carrière de cet artiste.
<c Jacquet ou Jacquemin de Lyon, maître dorier à Lyon en 1582. Il entra au service de Louis d'Orléans, duc de Touraine, frère de Charles VI, et raccompagna en Italie. Il grava à Asti en 1587 le grand sceau de gouverneur pour le duc. Il était de retour à Lyon en 1588. Il prenait en 1426, le titre d'orfèvre de menuiserie du Roy >>.
Les orfèvres de menuiserie ou de menuerie étaient ceux qui, reconnus d'une habileté particulière, étaient choisis pour exécuter de menus ouvrages d'or ou d'argent, c'est-à-dire les bijoux, pendants d'oreilles, enseignes de chaperons, bagues, médaillons, en un mot, tous les objets délicats que Benvenuto Cellini, un siècle plus tard, appelle encore iV/atw^o di minvteria. Rondot a puisé ses précieux renseignements sur Jacquet aux archives de Lyon ; ils sont malheureusement incomplets en ce qui concerne la médaille exécutée par cet artiste: c'était, nous dit-il, « un médaillon soil du Roi, soit du frère ou d'un des oncles du roi Charles VI ».
La ruine de la France, conséquence de la folie du roi Charles VI et du désastre d'Azincourt, le 25 octobre 1515, arrêtèrent brusquement le magnifique essor artistique que nous venons de voir éclore, et dont les gemmes gravées aussi bien que les quelques médailles que nous venons de citer nous montrent deux aspects originaux. Ce mouvement si intéressant fut, par suite de nos malheurs publics, sans lendemain et sans conséquences. Il n'y a plus rien en France à partir d'Azincourt; non seulement les artistes, ne trouvant plus de Mécènes, ne travaillent plus, passent à l'étranger, mais les révolutions intérieures elles guerres contre les Anglais détruisent avec sauvagerie les œuvres d'art accumulées. Ce n'est qu'après l'expulsion définitive des Anglais, au milieu du xv® siècle, que nous assisterons à une nouvelle floraison et que l'art du médailleur renaîtra de ses cendres.
Les Sesto de Venise. — Les numismates savent qu'à partir du gouvernement du doge Andréa Contarini (1568-1582), les matapans de Venise portent en abrégé la signature des artistes qui en ont gravé les coins et que des documents d'archives fournissent des renseignements assez abondants sur ces graveurs de la monnaie vénitienne. On constate par là qu'à la fin du xiv*" siècle, la charge de graveur était occupée par les membres d'une famille d'orfèvres appelée Seslo, lesquels se succédèrent de père en fils dans cet emploi. Le plus ancien que l'on connaisse est Bernardo Sesto. Viennent ensuite ses deux fils, Lorenzo Seslo et Marco
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Seslo, qui sont qualifiés dans un document de 1394 : incisori ai roni daiT arijento. Plus lard, au commencement du xv'' siècle, on Irouve dans les mêmes fonctions Giacomo et Alessandro Seslo; enfin, un autre membre de la môme famille, Girolamo Seslo, était déjà mort en 1447. Nous n'avons point à enregistrer ici les autres Seslo graveurs de la monnaie de Venise après le milieu du xv * siècle.
Plusieurs de ces artistes, dont Thabileté technique peut déjà ôlre
appréciée par l'examen des monnaies vénitiennes, ne se contentèrent pas d'appliquer leur talent à la confeclion de coins dont la nécessaire uniformité ne leur permellait guère de s'écarter du convenu traditionnel. Plus ingénieux Fir;. .V2t>. -- Mt'dnillo de (iallia ^^^ d'autres, ooussés sans doute par la
par Lot'en/.o Seslo. * ^ ^ * »
curiosité que Pétrarque avait encouragée, ils s'exercèrent à copier des monnaies antiques, à les pasticher, à les imiter; puis ils osèrent, comme les artistes carrarais ou padouans, fabriquer des médailles modernes avec des sujets de leur invention, inspirés du goût antique. C'est ainsi que nous avons des médailles de restitution d'après Tantique, qui sont signées de Lorenzo Seslo, de Marco Sesto et d'Alessandro Sesto. Ce fut encore le mérite de J. Friedlaender d'avoir attiré l'attention des savants sur ces curieuses pièces, dont les dates, — car deux d'entre elles sont datées, — sont singulièrement éloquentes, ainsi qu'on va le constater par les descriptions suivantes. Voici d'abord une pièce de l'empereur romain Galba signée Lorenzo Sesto, mais sans date :