L'ARCHITECTURE
L'architecture de l'Orient chrétien se partage entre deux grandes traditions caractérisées par un signe extérieur très net : le parement. Les peuples orientaux revêtent leurs murs de pierres de taille ajustées les unes aux autres; les Grecs des cités hellénistiques et, après eux, les Byzantins emploient la brique. Chacune de ces traditions a ses structures propres, son mode de décoration. Leur domaine n'est pas exactement limité : les Slaves ont hésité entre TOrient et Byzance. Sans doute ils ont reçu de Byzance le culte même; mais l'Eglise, exclusive sur le choix des images, encore attentive au plan des édifices, restait en tous cas indifférente à leur décoration architecturale et laissait chaque peuple libre de l'emprunter ou de l'élaborer suivant son génie propre. Aussi l'architecture de l'Orient chrétien, du xii*" au xvi^ siècle, offre-t-elle une assez grande diversité.
Architecture byzantine. — Un Irait nouveau caractérise l'architecture byzantine du xni* au xvi* siècle : Constantinople a cessé de produire les œuvres les plus importantes. Les Paléologues songèrent avant tout à réparer les ruines des Croisés. « Andronic, dit un historien, jugeait qu'il valait mieux améliorer les églises existantes que de les laisser tomber et d'en bâtir de nouvelles. » Il ne suivit point l'exemple des princes macédoniens et des Comnènes, qui attachaient chacun leur nom à quelque grande église, proposée comme modèle à la province; mais il encouragea les constructions dans sa capitale et dans tout l'Empire; il suscita en particulier une grande ville au pied du château franc de Mistra ; et, sur ce rocher détaché du Taygète, s'élevèrent, jusqu'à la conquête turque, des églises, des chapelles, des palais et des villas, qui lui font aujourd'hui une magnifique parure de ruines.
La plupart des églises qui nous restent de ce temps appartiennent à la tradition provinciale. Chaque région a son type préféré. A Arta, c'est la basilique voûtée. En Laconie, c'est l'église à coupole en forme de croix, non pas le type complexe élaboré par Constantinople et consacré par les Comnènes (voir T. I, p. 147), mais un type plus simple où le sanctuaire se trouve placé sous le berceau de l'Est, un type plus ancien qui domine sur
la périphérie du domaine byzantin, partout où les constructeurs, comme en Crète par exemple, ont travaillé sur les données de Tancien art chrétien.
Toutefois si la province se montre indépendante de Constantinople, elle a reçu d'elle, à Salonique, àTrébizonde,lemodèledes églises les plus importantes, et ailleurs les formes intéressantes, celles où Ton peut saisir un effort de création et d'originalité. Voici deux exemples :
La Parigoritissa d'Arta reproduit la structure réalisée deux siècles plus tôt par les architectes impériaux à Ghios, mais avec une complication et une témérité presque inconcevables. Plusieurs étages de colonnes avan-
phot. G. Millet.
FiG. 526. — Église de la Parigorilissa, à Arta.
cent en encorbellement Tun sur l'autre, soutenus par de puissants fûts qui sont couchés à travers les murs. Ces colonnes, groupées dans chacun des angles du carré central autour d'une niche, se rapprochent à mesure qu'elles s'élèvent et finissent par former comme un gigantesque pilier découpé et suspendu dans le vide. Ces supports inquiétants contrastent avec l'aspect solide et bien assis des façades, la puissante masse cubique, les galeries à deux étages qui enchâssent l'édifice de trois côtés. On croirait que l'architecte a voulu évoquer l'image d'un palais italien surmonté de coupoles byzantines et d'un belvédère à chapiteaux gothiques.
A Mistra, la tradition de la province se trouve combinée avec celle de la capitale : sur les arcades d'une basilique à trois couples de colonnes est posée la structure supérieure d'une église en forme de croix à cinq coupoles de pur type constantinopolitain. L'architecte qui a le premier coordonné ces deux plans, dans l'église du Brontochion, au début du
m) HISTOIRE DE L'ART
XIV* siècle, s'est montré, par la correction des lignes, par la beauté des droportions classiques, un véritable artiste, habile et personnel, et fut sans poute amené de Constantinople par un higoumène de Cour. C'est aussi à Constantinople, la ville aux innombrables ejjlSoXo»., la gardienne fidèle de la tradition hellénistique, qu'il a pris ces portiques qui allègent et découpent non seulement la façade occidentale de Téglise, mais aussi le côté tourné vers la plaine, et qui encore aujourd'hui attirent de loin le regard sur la Pantanassa, dorée par le soleil, comme sur un bijou (fig. 528).
La Parigoritissa d'Arta et le Brontochion de Mistra montrent qu'au xiii^ et au xiv* siècle, les constructeurs byzantins ont recherché de nouveaux effets, et des effets très différents, par une interprétation personnelle, parfois hardie et subtile , des formes traditionnelles. Lorsqu'ils se sont bornés à reproduire les formes anciennes, ils n'ont pas craint de leur imprimer le cachet de leur temps. Ils remplacent volontiers les voûtes d'arêtes et les calottes par les voûtes en berceaux, qui fournissent de grandes surfaces unies, sans ressaut, plus propices aux grandes compositions iconogra- ^ ,.,, , .. . ^ . phiques. Les berceaux permettent
Fig. 5i/. — hglise des Sainls-Apôtres, à Salonique. * \ ■• ^ .
(Millet, Ilaules-lhudes, cm.) . ^USSi d'alloUgCr IcS Ucfs Ct l'édificC
cesse d'être ramassé avec symétrie autour de la coupole. Il y perd parfois de sa solidité; il y perd surtout son caractère. Les types se rapprochent les uns des autres : l'église à trompe d'angle arrive à se confondre presque avec sa voisine à croix grecque. Ce n'est point seulement l'équilibre du plan qui se trouve rompu : à Mistra, les nefs qui s'ouvrent, étroites et hautes, sur le transept, comme par une coupe; aux Saints-Apôtres de Salonique (début du XIV* siècle), l'élégance svelte des cinq coupoles, la saillie hardie des grandes nefs au-dessus des bas côtés, donnent à ces édifices un peu de l'élan de nos cathédrales gothiques.
Du XI* au XIV* siècle, l'aspect extérieur des églises change de caractère comme leur structure. On s'est lassé des parements simples et réguliers; on a cherché le pittoresque et l'imprévu. Le goût nouveau s'affirme partout, mais, suivant les régions, il produit des effets très divers. Parles parements, mieux encore que par les plans, se manifeste la diversité fon-
cière des écoles byzantines. Cette fois, c'est Salonique qui donne Timpulsion. Celte grande cité semble avoir employé de préférence le parement hellénistique tout en brique. Voici deux églises du même type, datées Tune et Tautre par des inscriptions. La Kazandjilar-Djami, de Tannée 1029, est simple; aucun ornement ne rompt la monotonie des assises, mais les arcades qui dessinent la structure, les demi-colonnes saillantes aux endroits où aboutissent les poussées, animent la façade par le relief et le jeu de la lumière. Aux Saints-Apôtres, au début du xiv* siècle, le relief s'atlénue ou
Phot. G. Millet.
FiG. 528. — Église de la Pantanassa, à Mislra.
disparaît. En revanche les absides aux faces nombreuses, faiblement creusées par d'étroites arcades décoratives, sont fort pittoresques : des corniches en zigzags, des frises d entrelacs brisés, des rosaces, des quadrillés, des suites de Z allongés, des grecques, des arcs de cercle se chevauchant revêtent les parois comme d'un tapis. A côté de Salonique, de vastes régions qui, au xiii^ siècle sous les Doucas, auxiv^ siècle sous les Serbes, eurent une destinée commune, la Thessalie, Arta, Ochrida, tirent aussi un merveilleux parti de la brique, mais la combinent avec la pierre et s'inspirent d'un autre goût. En revanche la brique tient beaucoup moins de place à Constantinople et à Mistra. Constantinople, au début du XIV* siècle, décora brillamment les absides et les façades de Fétiyé-Djami en y multipliant les niches. Mislra abandonne peu à peu et comme à regret le sévère et ferme parement de la Grèce médiévale, où la brique encadre des carreaux exactement taillés. Au xv^ siècle, sur les absides de la Pan-
tanassa , Tenduit peint se combine de façon très pittoresque avec des ornements de tuf: colonnettes, arcades brisées et découpées en festons, droites ou renversées, larges fleurons, où Ton a quelque peine à discerner Tinfluence de l'Occident et celle de Tlslam. Au surplus, des flacons de poterie émaillée de vert, aux larges bords plissés, étaient plantés comme des fleurs épanouies sur les archivoltes du porche.
De même Tornement sculpté se transforme. Les marbriers du xiv' siècle se sont inspirés d'une double tradition : les uns, quoique sans atteindre l'admirable finesse des iconostases de Saint-Luc et de Siamari, restèrent pourtant fidèles au goût classique et surent modeler, à Kahrié- Djami et au Brontochion de Mistra, des rinceaux et des suites de palmettes avec aisance, largeur et fermeté. Les autres imitèrent, sur les linteaux de Chilandari et Tambon d'Ochrida, les entrelacs fleuronnés des modèles arabes. Puis, au xv' siècle, à la Pantanassa de Mistra, de larges feuilles aux lobes arrondis, d'un travail délicat, d'un faible relief, forment des compositions savantes et compliquées qu'on croirait imaginées par un orfèvre. Nous les retrouverons aux façades des églises serbes.
On se demandera quelle influence l'Occident a pu exercer sur l'architecture byzantine du xiii* au xv* siècle. Au xiu* siècle, elle n'est qu'accidentelle. A Arta, le despote Nicéphore, qui avait pris pour gendre Philippe de Tarente, fit sculpter par des marbriers italiens, pour la Parigori tissa, les suites de figures suspendues au bord des grandes arcades, les arcatures gothiques à fleurs de lys dressées dans les angles, les chapiteaux à crochets des colonnettes, enfin les monstres, les chevaux affrontés, les aigles, d'un fort relief, d'un modelé vigoureux, parfois tourmenté, qui servent de consoles. Au xiv*" siècle, à Mistra, l'architecture civile emploie souvent pour les fenêtres l'arc en tiers-point. Au xv* siècle, la grande salle du palais des Despotes était revêtue à l'extérieur d'enduit à l'italienne, et les fenêtres s'ouvraient au milieu d'un cadre de tuf et d'arcs mixtilignes suivant le goût vénitien. L'architecture religieuse se montra plus réservée. Les clochers mêmes, dont l'usage se répand alors, n'affectent qu'au xv*^ siècle des formes nettement occidentales; à la Pantanassa de Mistra, des arcs brisés, des clochetons, des ouvertures tréflées dans les remplages et les balustrades, donnent un faux air gothique à un type byzantin élaboré sur place. L'influence de l'Occident fut limitée, tardive et superficielle.
Architecture russe. — Les Russes ont connu d'abord l'art somptueux de rOrient par les marchands arabes qui apportaient aux Khazars et aux Bulgares de la Volga les tissus, les objets d'or et d'ai^ent fabriqués en Syrie ou en Egypte. C'est plus tard, avec le Christianisme, qu'ils ont reçu de Byzance un art monumental. L'influence byzantine ne se
fait vraiment sentir chez eux que depuis le milieu du xi* siècle. Les mosaïques de Kief marquent à cet égard une date précise.
Les églises construites au xi*" et au xif siècle dans la Russie de rOuest, à Kief, Tchernigof, Vitebsk, Polotsk, Pskof et Novgorod ont un parement byzantin, mais, sauf celle de Tchernigof, une structure étrangère à Constantinople. Elles sont allongées comme des basiliques; la coupole s'appuie aux murs du sanctuaire et deux travées prolongent les trois nefs vers TOuest ; la dernière est pourvue d'une tribune et joue le rôle du narthex, qui, en règle générale, manque aux églises russes; les bas côtés sont très élevés et donnent, à Tédifice Taspect d'une masse cubique; sur les façades, des piliers et des arcades dessinent les lignes de la structure. Autaiit de traits géorgiens.
Vers le milieu du xii* siècle, les Russes transportèrent vers l'Est, dans la région de la haute Volga, le centre de leur activité politique. Ils construisirent à Vladimir (1158), à Souzdal (1222), de grandes églises sur le plan qui leur était familier, mais en s'écartant plus encore du goût byzantin : la grande abside devenue ronde fait moins de saillie sur les petites; les arcades déco-
*■ Phol. Barlchevski.
ratives des façades tendent à se fig. 529. — ouspenski sobor, a viadimir.
niveler; enfin, par les parements en
pierres de taille, l'architecture russe entre franchement dans la tradition de l'Orient.
La pierre de taille appelle le relief et la sculpture pour animer ces grandes surfaces où manque la couleur. On voit apparaître d'abord de simples arcatures romanes sur consoles (Péréïaslavets-Zalieski, 1152- 1157), puis des colonneltcs portant ces arcatures, des animaux ou des têtes humaines sculptés sur les consoles (Ouspcnski-Sobor, à Vladimir, 1158), en dernier lieu des bas-reliefs dans les tympans. Ces bas-reliefs forment une composition encore très simple dans la petite église de l'Intercession sur la Nerli, délicate réduction de l'Ouspenski-Sobor; mais quelques années plus tard, dans la cathédrale de Saint-Démétrius (Dmitrievski-Sobor, à Vladimir, 1193-97), une profusion de figures, d'animaux et de plantes, de petites scènes, sculptées chacune sur une plaque spéciale, garnissent toutes les places libres, soit dans les tympans, soit entre les colonnettes de la coupole ou celles des arcatures.
Ces images sont bien russes. Elles reflèlenl en effet des croyances et des légendes que la Russie a reçues de Byzance, mais qu'elle a développées, dont elle a composé sous une forme poétique une sorte d'encyclopédie mystique à Tusage du peuple (Goloubina-Kniga). On imaginait que Salomon avait écrit une sorte d'histoire naturelle; aussi il prophétise en haut de chacun des tympans, tandis qu'autour de lui s'agite le monde, mais non le monde réel, car le prophète-roi, figure de la Sagesse divine, trône parmi les figures du monde céleste. Ces figures sont étranges : griffons à tête d'aigle, à corps de lion, centaures, basilics, sirènes, lions rugissants, à la crinière épanouie et battant leurs flancs de leur queue
fleuronnée, animaux entrelacés, monstres à deux ou trois corps pour une seule tète.
Ou bien ce sont des chasses, des combats d'hommes ou de monstres; c'est « l'arbre merveilleux du Paradis avec des oiseaux qui chantent d'une voix douce », le bois d'or aux feuillages qui ne s'épuisent pas, la coupe toujours pleine ou boivent les colombes; c'est la reine, assise sur un lion, ainsi que la décrit l'Apocalypse; ce sont les quatre Fio. 530. - Dmitrievski-sobor, à Vladimir!^"'''''" cavalicrs dc Daniel. Enfin,
au milieu de ces êtres fantastiques. Dieu apparaît aux hommes dans les eaux du Jourdain.
Ces sculptures sont d'un travail malhabile : les proportions maladroites, le modelé presque nul, la facture sèche et minutieuse dans le détail sont le fait d'artistes encore inexpérimentés. L'exécution, aussi bien que l'idée, est donc russe. Mais cette jeune école semble avoir égalé assez vite la maîtrise byzantine, lorsqu'elle a sculpté pour une église aujourd'hui disparue certains morceaux vigoureux disséminés sans ordre sur les façades à lourief-Polski. L'église d'Iourief-Polski (1250) avant ce remaniement était entièrement couverte jusqu'au socle par des sculptures d'un faible relief, de goût géorgien : rinceaux, entrelacs et cercles enfermant de larges feuilles, des fleurons, des oiseaux et des monstres.
Ainsi tout un système de décoration architecturale s'est constitué peu à peu sur le sol même de la Russie. L'étranger n'en a fourni que les éléments. Les chroniques rapportent qu'André Bogolioubski, qui fixa la
résidence princière à Vladimir, y appela des maîtres de diverses régions. En vinl-il de l'Occident? L'art roman a pu prêter les frises d'arcatures; mais les bas-reliefs ne rappellent que par une analogie lointaine ceux de la Lombardie, du Tyrol et de TAllemagne. La source commune est rOrient, qui depuis longtemps avait familiarisé les Russes avec le style zoomorphique. VioUet-le-Duc a déjà relevé, sur la cathédrale de Saint- Démétrius, tel motif syrien, louranien ou hindou. A lourief-Polski, la frise de colonnettes porte des arcades aiguës de type arabe. Mais avant tout la Géorgie put apprendre aux Russes, avec la pratique même du parement de pierre, Tart de le décorer : elle sculptait alors sur les façades de ses églises des bas-reliefs que Ton croirait de style russe. Des rubans sinueux qui se croisent sur une archivolte de Vladimir paraissent copiés d'après une église d'Ani, l'ancienne capitale de l'Arménie.
Les Géorgiens avaient alors un art florissant et entretenaient avec les Russes des relations politiques : un fils d'André Bogolioubski épousa leur reine Thamar. Mais si les artistes russes s'étaient formés au Caucase, ils ne tardèrent pas à faire œuvre Phot Bartchevski.
personnelle. ^^^- ^*- ~~ Bas-relief sur l'église d'Iourief-Polski.
L'invasion mongole vers 1240 brisa leur élan. Dès lors Vladimir cessa de compter. Novgorod et Pskof, demeurées indemnes, continuèrent à construire. Au xiv® siècle elles cherchèrent à donner un aspect nouveau à leurs églises, en dressant à la manière allemande un pignon unique sur chacune des façades, en y modifiant le dessin des arcatures, en décorant un peu plus richement les parements de brique. Pendant ce temps Moscou grandissait; elle continuait la tradition de Vladimir, la modifiait même suivant le goût oriental, en substituant l'accolade au plein cintre, un ornement de faible relief et de style géorgien aux frises d'arcatures (église de Zvénigorod) ; mais sous la domination de la Horde d'or elle fit œuvre éphémère. C'est plus tard, après le milieu du xv* siècle, qu'elle devint, dans la Russie afl'ranchie, le vrai centre de l'art. En 1471, l'Italien Fioraventi fut appelé à régénérer la technique des constructeurs moscovites, mais il n'apporta presque rien de son pays; il reproduisit sur le Kremlin (Ouspenski-Sobor) la cathédrale de Vladimir, sous son aspect
primitif, avec les trois nefs de son plan géorgien, ses frises d'arcatures et ses frontons. En 1509, Alevisi de Milan refit sur ce même plan TArkhanguelski-Sobor, mais avec une façade Renaissance en briques apparentes, rehaussées de pilastres^ de chapiteaux et de corniches en pierre blanche. Pas plus qu'en Grèce, cette importation étrangère ne fit fortune. Les autres églises du Kremlin venaient d'être construites, suivant la tradition de Vladimir combinée avec celle de Pskof, et cette tradition resta classique en Russie.
Un peu plus tard, en 1521, les profils italiens se combinent avec une
structure qui leur est encore plus étrangère. A Kolomenski, près de Moscou, une sorte de haute tour se dresse au-dessus d'une galerie basse. A mesure qu'elle s'élève, elle se rétrécit par une suite d'encorbellements et se termine par une haute pyramide octogonale. Elle produit une impression puissante.
On y a reconnu les formes de la construction en bois; mais il est clair qu'un temple semblable à une tour ne peut venir que de l'Inde. L'architecture hindoue groupe volontiers des tours secondaires autour d'une grande tour centrale. Ainsi ont fait les Russes à Diakovo Phot.B..ichevs.. (^529) et surtout dans la célè- FiG. 532. — Sculpture sur la façade de l'église bre église de Vasili Vlagennoï, d'Iourief-Polski. ^^^ ,^ p,^^^ j^^^^^^ ^ Moscou
(1554) : là l'Inde et l'Islam ont combiné leurs procédés, leurs formes et leurs couleurs en un ensemble étrange et tumultueux.
Architecture serbe. — Les princes serbes groupèrent toujours leurs églises autour de leur centre d'action : les premiers Némanides, à la fin du XII* et au xiii* siècle, dans la vallée de l'Ibar et les territoires voisins; puis, au xiv% Miloutine (1275-1521) et Douchan (1333-1355), dans la région d'Uskub et la Macédoine; enfin Lazare, le héros de Cossovo (1389), et son fils Etienne Lazarévilch (1389-1427), dans leur propre domaine, au confluent des deux Moravas. Ainsi l'art serbe a laissé sur le sol de la Serbie actuelle ses premières et ses dernières œuvres : il a semé les plus
I;ART chrétien D'ORIENT DU MILIEU DU XIV AU MILIEU DU XVI' S. 937
nombreuses cl les plus considérables, les vrais témoins de sa grandeur, à travers Tancien Empire byzantin.
Chacune de ces trois époques a son caractère propre ; mais la première et la troisième, qui échappent presque au rayonnement de Byzance, ont beaucoup de traits communs. Les églises n'ont qu'une nef, ou bien les nefs latérales sont si étroites que les coupoles secondaires débordent sur les murs (Ravanitsa, Manassia, xv*s.). Sur les côtés du carré central que couvre la grande coupole, on attacha d'abord, au xif siècle, de petits vestibules (Kourchoumlia, Stoudénitsa); puis, au xiii% une sorte de transept bas (Jitcha, Gradats, Arilié) ; enfin, au xv% les absides latérales du plan tréflé. Des arcades saillantes séparent la coupole des berceaux voisins; en outre des arcs en encorbellement, ou bien une sorte d'anneau viennent la rétrécir à sa base et la surélever. Les trois sanctuaires communiquent largement entre eux ou se confondent en un seul.
Enfin le narthex atteint parfois les proportions ou même affecte la forme d'une véritable église (Manassia). La plupart de ces procédés, étrangers à Tart byzantin, se retrouvent en diverses régions de l'Orient chrétien. , p»>oi. c. jiiiiet.
Fio. 333. — Église de Krouclievals.
Ln revanche, au xiv* siècle, en territoire byzantin, Miloutine et Douchan édifièrent leurs grandes églises, à Gratchanitsa, Nagoritcha, Matéitsa, en forme de croix, d'après le type constantinopolitain. Mais ils l'interprétèrent à leur manière. A Gratchanitsa, on copia la belle église qu'à Salonique le patriarche Niphon venait de consacrer aux Saints Apôtres (fig. 527); mais on en modifia la structure. Le plan byzantin n'est plus reconnaissable : il a perdu sa clarté et sa simplicité. A l'extérieur tous les membres de l'édifice semblent dédoublés, les étages se superposent comme pour porter la coupole jusques aux nues; à l'intérieur l'église se partage en compartiments étroits, où les peintures se perdent à des hauteurs que l'œil ne peut atteindre.
Ainsi Byzance et l'Orient ont concouru à la formation de l'architecture serbe. Le sentiment national s'est affirmé par la combinaison des éléments, par les proportions élevées que n'atteint aucune église byzantine de cette époque, par un caractère remarquable de fermeté et de fierté, enfin par le choix de la décoration.
La décoration fut d'abord italienne. La belle et célèbre église de Stoudénitsa est revêtue de marbre; elle a des portes et des fenêtres
romanes, des arcades décoratives qui montent le long des pignons, des consoles finement sculptées d'animaux et de têles humaines, comme en Russie à pareille époque, et qui pourraient presque rivaliser avec celles de Ruvo. Encore en 1555, à Detchani, dans la Vieille Serbie, un franciscain de Caltaro couvrit les façades d'assises alternantes de marbre multicolore et fit sculpter, sur les tympans des portes et sur les consoles des arcatures, des figures d'un travail plus habile encore qu'à Stoudénitsa. Mais ces emprunts à TOccident furent accidentels.
Les églises de Miloutine et de Douchan ont un parement byzantin. Le
Ptaot. U. MiUet.
FiG. 53i. — Église de GralchaniUa.
type des coupoles, des tympans. et des fenêtres vient de Constantinople par Salonique. La brique y joue un rôle gracieux, mais plus mesuré qu'à Salonique et à Arta. Les artistes serbes avaient trop de sens de la tradition romane et orientale pour ne pas réserver une large place aux arcades décoratives que les Comnènes et les Paléologues avaient mis en honneur à Constantinople même.
Sous Élienne et Lazare, le parement byzantin, par un singulier mélange des traditions, se combine avec la sculpture. De fines ciselures encadrent les portes, suivent Tarchivolte des arcades; des rosaces à claire-voie garnissent les tympans ; des poteries en forme de quatre-feuilles débouchent sur les façades. L'église de Krouchevats (fig. 555), dégagée et rafraîchie par une restauration intelligente, produit une impression d'élégance et de
I;ART chrétien DORIENT du milieu du XII- AU MILIEU DU XVP s. 959
richesse. Cette sculpture continue la tradition des Géorgiens et des Russes : ce sont les mêmes animaux fantastiques, entrelacés ou affrontés. Plus qu'à Ani, plus aussi qu'à Vladimir, les rubans sinueux se croisent en des combinaisons multiples. Comme parfois en Arménie, l'entrelac forme une suite de nœuds reliés par des tiges. Les bandes de faible relief encadrant les fenêtres, les cercles ajourés, surtout les feuilles grasses mêlées aux entrelacs et aux animaux, sont d'origine géorgienne. Ainsi Torncmentation romane orientale, qui avait fleuri à Vladimir, pousse un dernier rejeton, après deux siècles d'intervalle, sur les bords de la Morava. Elle s'y trouve mêlée à des motifs d'art musulman. Par exemple, des suites de fleurons reliés par des tiges se trouvent ciselés sur une porte du palais des Khans mongols à Bakou (1455-56), avec autant de flnesse qu'à Lioubostinia. Ces motifs musulmans ont fini par évincer le style zoomorphique : à Lioubostinia, à Roudénitsa, les animaux et
l-hol. G. Millet
les monstres disparaissent, et avec fig. 555. -PcnéircUerégiisedcKniinitch. eux dans une certaine mesure les
feuilles grasses. Nous voyons aussi la tradition romane orientale mourir après une dernière floraison.
Architecture Moldave et Valaque. — Les Roumains arrivent à la vie politique au xiv* siècle : la Valachie se constitua vers 1290, la Moldavie vers 1343. Les plus glorieux de leurs princes furent en même temps de grands constructeurs. Mirtchéa (1586-1418) et Néagoïé (1512-1521), en Valachie; Alexandre le Bon (1400-1432) et surtout Etienne le Grand (1457- 1504), en Moldavie.
Les deux principautés eurent chacune leur architecture propre. La Valachie adopta le plan en forme de croix et le parement des Byzantins. Telle est l'église de Saint-Nicolas-Domnesc à Courléa d'Ardjèche, attribuée au fondateur de la principauté, Radou Négrou. Plus tard, au x\f siècle, à Targovichté, on copia avec élégance les hauts tambours des coupoles de l'Athos.
La Moldavie, au contraire, crée un type original : c'est une église à nef unique partagée par un mur ou des arcades en deux parties presque
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équivalentes, le naos et pronaos. Le pronaos est voûté en calotte, tandis qu'au-dessus du naos un ingénieux système d'encorbellement, inspiré de Tart arabe, permet de dresser une coupole très étroite et très haute : en effet, à l'intérieur d'un premier tambour cylindrique, quatre niches déterminent suivant un axe diagonal un carré plus petit où elle est inscrite. Par leurs absides latérales, autant que par leur nef unique et leur coupole surélevée, les églises moldaves ressemblent aux églises serbes.
Les parements sont en pierres; des arcades se creusent à l'extérieur des absides et de la coupole, parfois sur toute la hauteur de l'édifice, le plus souvent au-dessus et au-dessous d'un puissant tore horizontal qui
partage la façade. La décoration est sobre, les portes et les fenêtres petites, ébrasées, parfois en arc brisé et encadrées de moulures saillantes les unes sur les autres, comme en Arménie et en Occident.
Etienne le Grand, en 1466, consacra ce type à Poutna, où il édifia une des plus grandes églises de la Moldavie (38 mètres sur H";5).Plustard,auxvi*etau XVII* siècle, la structure est ^ ^ , , un peu plus complexe, Tor-
Phol. comm. par M. Tafrali. ^ ^ r '
Fie. 53(i. - Église de Courtéa d Ardjèche. ncmcut pluS richc, mais le
principe demeure le même.
Néagoïé s'en est aussi inspiré pour construire en Valachie, la célèbre église de Courtéa d' Ardjèche (consacrée en 1*517). Il a simplement développé le pronaos, qui a trois coupoles et un péristyle. Mais le parement de marbre est d'un luxe tout à fait inconnu aux Moldaves, On y peut admirer les arcatures et les tores saillants, les encadrements finement ciselés des églises géorgiennes, les larges surfaces revêtues d'ornements qui distinguent l'église russe d'Iourief-Polski. On y est surtout frappé par Tabondance et la variété du décor musulman : frises de stalactites, couronnement de fleurons, mouvement hélicoïdal des petites coupoles, surtout ces innombrables cercles sculptés, qui garnissent le champ des arcades comme dans les églises serbes, mais sont ornés de figures géométriques, d'arabesques ou de fleurs, d'exécution aussi fine et légère qu'au palais mongol de Bakou (1435-36). Néagoïé, qui était artiste, put apprécier ce style, lorsqu'il résida à la cour des sultans. Mais son goût personnel répondait aux
tendances de Tépoque, puisque Tart grec et Tart serbe au xv*", comme Tart russe au xv*^ et au xvi® siècle, subirent plus ou moins Tinfluence de Tlslam.