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II. — DEUXIÈME MOITIÉ DU XV*^ SIÈCLE

Les Florentins.

Le trait essentiel de l'art de la Renaissance dans la seconde moitié du XV* siècle est l'abondance, l'exagération de l'ornementation sculptée. Dans le développement de la Renaissance, comme on n'empruntait rien aux formes mêmes de construction de l'antiquité et que l'imitation

portait surtout sur les parties décoratives, il était à prévoir que révolution se ferait de ce côté et que Ton copierait de plus en plus les fragments romains, que Ton chercherait de plus en plus à décorer, à enrichir la surface des monuments. Les architectes du début du siècle s'attachent à retrouver les proportions de la colonne, la forme des bases et des chapi-

Phol. Alinari.

FiG. 280. — Intérieur de la cathédrale de Faenza.

teaux, les dimensions de Tentablemenl avec ses divisions régulières et les couronnements à Taide de frontons; ils ont une prédilection pour les pilastres cannelés ; les ornements sont presque toujours limités au décor des corniches, des arcs et des plafonds. Vers le milieu du siècle, c'est au contraire Tornement qui prédomine; il semble que le principal effort des architectes consiste à chercher des prétextes pour étaler le fin réseau de leurs arabesques. Celle parure charmante, cet embellissement et cet amollissement correspondent aux idées qui régnent dans le milieu volup-

i98 HISTOIRE DE L'ART

tueux de la cour de Laurent de Médicis. Tout devient plus gracieux, mais en même temps plus petit, moins puissant ; la force de la nation florentine s'affaiblit.

Et nous allons voir Florence commencer à perdre sa suprématie artistique. Elle n'est plus seule et le premier rang est près de lui échapper. A ce moment, Venise, par ses nombreux édifices religieux et civils, surtout par les constructions nouvelles du Palais ducal, l'emporte sur tout ce qui se fait à Florence; Milan, parla Chartreuse de Pavie, représente le plus puissant efl'ort religieux de la fin du xv^ siècle, et déjà apparaissent les premières œuvres de Bramante.

Un des traits particuliers de cet âge est la prédominance de Tarchitecture civile sur Tarchilecture religieuse. C'est Tépoque de la plus grande richesse des petits princes qui gouvernent les diverses régions de l'Ilalie : à la domination de Laurent de Médicis, d'Alphonse d'Aragon, du duc de Montefeltro, des Sforza, des Doges, correspond non plus la construction de grandes églises, mais celle de palais et de forteresses. Les principaux événements artistiques de cet âge sont l'édification du Palais d'Urbino par Luciano de Laurana, des villas royales de Naples par G. da Majano, du Château des Sforza, à Milan, de l'intérieur du Palais ducal, à Venise; et quelques architectes, tels que Baccio Pintelli, passent la plus grande partie de leur vie à bâtir des forteresses. A la fin du siècle, en s'ad ressaut à Louis le More, Léonard de Vinci invoquera pardessus tout ses talents comme ingénieur militaire.

Le nom qu'il faut citer le premier dans l'étude de cet âge, n'est pas celui d'un architecte, mais celui d'un sculpteur. C'est Desiderio da Settignano (1428-14()4), qui, par le Monument Marsuppini et par le Tabernacle de San Lorenzo, inaugure une ère nouvelle dans l'art de la décoration; qui, par l'emploi de l'arabesque, des guirlandes de feuilles et de fleurs, par la délicatesse de toules les parties de son œuvre, crée vraiment un art difl'érent de celui de Brunelleschi, de Michelozzo et d'Alberti.

La fin du xv* siècle a compté à Florence deux grands architectes, Giuliano da Majano et Giuliano da San Gallo; malheureusement, ils ne nous sont connus que très incomplètement, car leurs plus beaux édifices n'ont pas été conservés.

Le principal titre de gloire de Giuliano da Majano (145'2-I490) était le Palais (le Poggio reale, résidence des rois de Naples, qui a été détruit de fond en comble, mais dont nous possédons le plan. La grande évolution à faire dans l'architecture civile, évolution commencée par Michelozzo et par Alberti, était de passer de la forteresse au palais, et il semble que G. da Majano, au service des rois de Naples, ait créé l'œuvre qui devait être la plus significative de l'architecture civile à la fin du xv*" siècle. Seule, à Naples, la Porte Capuana (1484) peut nous donner une idée du style de

G. da Majano, qui élait plein de richesse sans s'éloigner de la distinction florentine. Mais une autre œuvre, heureusement subsislante, suffit à marquer sa place, c'est la Cathédrale de Faenza (fig. 280), dans la(|uclle, en vérilable disciple de Brunelleschi, il reprend le thème de San Lorenzo et de San Spirilo, mais avec le désir de le compléter, de l'embellir, tentant la difficile entreprise de voûter une basilique, c'est-à-dire d'adopter lu voûte sans renoncer au support léger des colonnes. La nef est couverte, non d'une voûte en berceau, mais d'une série de calolles, portant sur de minces piliers qui allernent avec des colonnes. Moins gothique que la Cathédrale de Pienza, elle représente plus que fout autre l'harmonieuse association des formes de la Renaissance avec les formes de l'église chrétienne du Moyen Age.

Sa dernière œuvre, la Basi' lique de Notre- Dame-de-Loret le est inspirée de la même volonté :

voûter la basilique de Brunelleschi. Et l'on y voit aussi l'idée d'associer franchement une haute et vaste coupole à l'élégant vaisseau de la basilique. La coupole, qui correspond non pas seulement à la nef centrale, mais aux trois nefs, est soutenue par

Hhol Alinari

de légers piliers peu encom- Fig. 281. - Chapiteau du Palais Gondi.

brants et par trois absides aux

chapelles rayonnantes, dans une forme qui est une interprétation libre du dôme de Florence. La mort ne laissa pas à Giuliano da Majano le temps de terminer son œuvre; c'est Giuliano da San Gallo qui l'acheva en 1500, en en construisant la coupole.

L'art de Giuliano da Majano apparaît comme un résumé idéal des recherches italiennes, que Ton pourrait définir ainsi : voûter une église en élevant un dôme au-dessus de Tautel et en ménageant dans l'intérieur de l'église de vastes espaces, non encombrés de lourds piliers; le résultat est obtenu par le maintien des murs, par l'emploi d'excellents matériaux et une grande habileté de construction. C'est le même problème qui avait été abordé, dans une conception gigantesque, au dôme de Florence, œuvre du pur esprit florentin ; il n'avait pu être résolu que par l'emploi de la voûte d'arête, legs de l'art gothique. Le jour où Bramante imposera les voûles à berceau et rendra nécessaires pour les soutenir d'énormes masses de piliers, substituant ainsi la lourdeur de l'architecture romaine à la grâce de Tarchitecture florentine, un véritable recul se produira sur les conquêtes du Moyen Age.

Plus encore que G. da Majano, Giuliano da San Gallo (1445-1510) se rattache à Brunelleschi, ainsi 'que nous le voyons dans la M adonna délie Carceri de Pralo. Depuis longtemps, deux types principaux avaient été adoptés pour les plans d'églises : la croix latine et la croix grecque. Dans le type à croix latine, la nef, en raison de sa longueur, devenait l'élément essenliel; la logique voulait que tout lui fût subordonné et que Ton ne

donnât pas trop d'importance à la coupole surmontant la croisée du transept. Dans la croix grecque, au contraire, c'est celte croisée qui devient le véritable centre du monument et, de là, par une conséquence naturelle, s'ensuit la prédominance de la coupole.

Réunir les deux conceptions, comme on l'a fait au Dôme de Florence et à Saint-Pierre , est un système mixle qu'une rigoureuse logique pourrait contester. Brunelleschi avait tour à tour essayé les deux types. A San Lorenzo et à San Spirito, il développe sa nef sans chercher à y ajouter une grande coupole; à la Sacristie de San Lorenzo et à

Ptiot Aliiuiri.

FiG. 282. — Tempiello de Malleo Civilali, à Lucques. la Chapelle Pazzi, c'estau

contraire la coupole qu'il adopte pour surmonter une croix grecque, et, de son œuvre, c'est surtout ce dernier type qui va survivre, qui sera le plus utilisé et le plus fécond en conséquences. C'est ce motif que G. da San Gallo reprend et développe dans laMadonna délie Carceri : il place quatre petites nefs autour du carré portant la coupole et il grandit celle coupole en Télevant sur un tambour. C'est aussi l'élève de Brunelleschi que nous reconnaissons dans la SacîHslie de San Spirito^ charmante construction octogonale, où il associe habilement à la forme des arcs la ligne droite de l'entablement et des pilastres cannelés.

A Florence, Tœuvre la plus caractéristique de San Gallo est le Palais Gondi^où nous trouvons dans la balustrade et les voûtes de Tescalier, dans le vestibule et le grand salon du premier étage, le style brillant et surchargé qui est la marque de ce second i\ge de la Renaissance italienne.

11 est difficile aujourd'hui de se rendre très exactement compte de Timporlance d'un artiste tel que G. da San Gallo, parce que beaucoup de ses œuvres ont été détruites ou n'ont pas été exécutées. 11 vit à un moment troublé, où les artistes sont conduits à faire beaucoup de projets sans pouvoir les mener à terme.

Parmi les œuvres disparues de G. da San Gallo, nous citerons le Couvent des Auguslins près de la poiie San Gallo, qui avait été élevé aux frais de Laurent de Médicis, et qui fut détruit en 1529, à Tapproche des troupes impériales, — le Palais des Médicis^ construit à Milan, par ordre de Louis le More, et le Palais de Savane^ fait pour le cardinal Julien de la Rovere. Mais il faut surtout penser aux œuvres qu'il projeta sans pouvoir les exécuter : à la Façade de San Lorenzo. à Florence, ., ,,^,- n . i i *:- n i i .^ . "^ x "* '

' ' iMO. îi8,>. — Porte de la Salle des Lys au Palais \ieiix,

aux projets pour Sainl-Pierre à Florence.

de Rome et au Palais pour le

roi de Naples^ dont le plan est à la bibliothèque Barberini. Ce palais est une œuvre colossale, qui ne ressemble en rien aux palais florentins et qui est bien vraiment la demeure d'un roi.

G. da San Gallo a vécu très âgé el, comme son contemporain, Bramante, il a appartenu à deux époques. Après avoir été un des maîtres les plus éminents du xv* siècle, nous le voyons transformer son art

502 HISTOIHK DE L'ART

lorsqu'il quitte Florence pour s'installer à Rome. Là, il fut avec Bramante un des créateurs du nouveau slyle, et nous devrons reparler de lui lorsque nous étudierons le wi"" siècle.

A la lin du xv* siècle, Tœuvre capitale qui se crée à Florence est le Palais Slrozzi que Ton attribue au grand sculpteur Benedelto da Majano, et auquel il est certain que Giuliano da San Gallo a collaboré. Après le Palais des Médicis, de Michelozzo, et le Palais Ruccelai, d'Alberti, où des idées gracieuses, correspondant aux formes nouvelles de la société florenline, commençaient à apparaître et pouvaient faire prévoirie dévelop-

Fir.. 28i. — Palais Manzoni, à Venise.

pement d'un art nouveau, nous trouvons dans le Palais Strozzi comme un véritable recul. A voir ce palais aux énormes murailles, à la construction <-yclopéenne, qui a le rude aspect d'une forteresse et qui, dans l'histoire de l'art, semblerait se placer aussitôt après le Palais Pitti de Brunelleschi, on pourrait croire que nous avons sous les yeux une œuvre qui, bien qu'exécutée à la fin du xv® siècle, Taurait été d'après un modèle datant d'une époque plus ancienne ! C'est là, au moment où à Florence tout est grâce et sourire, comme la résurrection d'un art depuis longtemps disparu. Et c'est, il faut le dire, une œuvre de la plus rare perfection qui, aujourd'hui, plus que le Palais Pitti qui a été trop défiguré, représente la grande maison forte des puissantes familles florentines obligées de se défendre contre les risques des guerres civiles.

Lucqucs, à ce moment, est une dépendance de Florence, et Malieo Civitali (1435-1501) est un vrai Florentin. Il a créé à rinlérieur du Dôme de Lucques, dans le petit Temple rond (lig. 282) qui sert de chapelle et comme de reliquaire h une insigne relique, un modèle d'élégance qui est, pour Tart du xv* siècle, ce que le Tempietto de Bramante est pour Tart du xvi*.

On peut terminer Thistoire de l'architecture florentine au xv* siècle

FiG. 285. — Palais Vendramini, à Venise

avec le Cronaca (1454-1509), qui montra une véritable originalité dans toutes ses œuvres, dans la robuste corniche du Palais Slrozzi, dans le gracieux vestibule de la Sacristie de San Spirito, dont la voûte en berceau, portée par des colonnes, est décorée des jolis bas-reliefs d'Andréa Sansovino, dans le Palais Guadagni où nous trouvons un des premiers et des plus charmants exemples de façades décorées par des graffiti, et dans cette église de San Salvaiore al monte, qui nous paraît bien modeste, mais dont la simplicité plaisait comme une nouveauté aux esprits de cette époque,et que Michel-Ange admirait particulièrement en rappelant « la belle villageoise ».

A côlé des purs architectes, il faut à ce moment encore, comme dans la première moitié du siècle, faire une place aux sculpteurs, à ces admirables décorateurs, qui dans leurs petites œuvres ont créé les plus délicieux bijoux de Tarchitecture florentine. Je dois me contenter de signaler leurs noms, d'indiquer Timportancc de leurs œuvres et de dire que, si elles sont antiques par le détail de leurs formes, elles sont profondément modernes et italiennes, par leurs caractères essentiels, réalisant un idéal de finesse et de grâce que l'antiquité n'a jamais aussi pleinement atteint. Nous avons fait une place à part à Desiderio da Setlignano, mais il faudrait encore citer toutes les œuvres de Mino da Fiesole, d'Antonio Rossellino, surtout celles de Benedetto da Majano, sans oublier les maîtres delà céramique, Andréa et Giovanni délia Hobbia, et les orfèvres, les sculpteurs sur bronze, tels que Verrocchio et Pollaiuolo. Pour donner une idée des richesses de cet art, nous reproduisons une œuvre de B. da Majano, la PoiHe de la Salle des Lys (fig. 283), au palais de la Seigneurie, unique par son beau couronnement de statues et par sa fine décoration d'arabesques. C'est par Tétude de toutes ces œuvres décoratives, plus peut-être que par celle des grands monuments, que l'on peut comprendre tout ce qu'il y avait dedistinclion et de raffinement artistique dans l'esprit des maîtres de la Renaissance florentine.

La Renaissance en dehors de Florence.

Dans cette seconde moitié du xv^ siècle, la Renaissance se répand partout, et la division de l'Italie est telle, les écoles artistiques sont si diverses, qu'il n'est pour ainsi dire pas une région où ce mouvement ne revête un caractère individuel. Partout, nous trouverons des formes nouvelles, difl'érentes les unes des autres, d'autant plus intéressantes que nous serons dans un milieu plus riche et plus actif.

Naples, toutefois, reste longtemps une colonie florentine. Au début du siècle ,nous avons déjà noté le tombeau, si capital dans l'histoire de l'art, que Donatello fit en 1427 pour le cardinal Brancacci et l'Arc de triomphe d'Alphonse d'Aragon, fait en 145*. A la fin du siècle ce sont deux Florentins, A. Rossellino et B. da Majano, qui dotent Naples d'importants monuments, un grand Retable et le tombeau de Marie d'Aragon (1 470) dans l'église de Monte Oliveto. Mais Naples prit surtout une place prépondérante dans l'évolution de la Renaissance, par les travaux que G. da Majano fit pour Ferdinand T" et pour son fils le duc de Calabre : la Porte Capuana (1484) et les deux célèbres villas de la Duchesse et de Poggio reale (1487). L'histoire de l'architecture à Naples doit comprendre aussi le projet du Palais royal de G. da San Gallo. Les deux plus grands archi-

lecles florentins de ce temps ont fait leurs œuvres les plus importantes pour des princes de la maison de Naples. Plus lard, c'est un élève de G. da Majano, Giovanni Mormando, qui construisit les premières églises en style Renaissance : San Severino et Santa Maria délia Stella ; mais ce ne sont que des transplantations attardées du style toscan, sans aucune manifestation d'un style local ou personnel.

Avec une bien plus grande originalité, la Henaissance se développa

FiG. 286. — Scuola di San Marco, à Venise.

dans le nord de l'Italie, à Venise et à Milan. La raison en est que ces deux villes furent au xv^ siècle, avec Florence, les cités les plus florissantes de ritalie et les plus actives au point de vue artistique. Lorsqu'elles acceptent les idées nouvelles de la Renaissance, elles ont déjà créé depuis longtemps un style propre, véritable image de leur civilisation, et, sans y renoncer, elles se contentent d'y ajouter le décor de la Renaissance; elles parviennent ainsi, sans effort, à créer des formes très originales, les seules que l'on puisse mettre en parallèle avec l'art florentin.

L'architecture à Venise est celle d'une ville où règne la plus entière sécurité, tandis qu'à Florence c'est une architecture de défense : maisons ouvertes d'un côté, maisons fermées de l'autre. A Venise tout est à jour;

506 HISTOIRK DE L'ART

dès le rez-de-chaussée les murs sont sans épaisseur; les diiTérenls étages ne sont que des suites de fenêlres, et partout courent des balcons, signe le plus caractéristique de la Aie tranquille. Tout est créé pour la fête des yeux. La richesse, le goût du plaisir se marquent par le luxe des

l*liol. Nava.

FiG. 287. — l^orle de l'église des SS. Giovanni e Paolo, à Venise.

matériaux, par Téclatanle coloration des marbres; c'est le soleil de l'Orient qui luit sur toutes les demeures. La Renaissance, à son aurore, ne pouvait trouver des édifices mieux faits pour recevoir son décor que les palais vénitiens, où elle disposa sans peine ses pilastres cannelés, ses chapileaux, ses corniches, toutes les formes légères de son ornementation, tandis que ce fut pour elle un véritable tour de force d'employer ces éléments délicats à la décoration des forteresses florentines. Le Palais Dario et le Palais Manzoni (fig. 284), de Tullio Lombarde, avec leurs déli-

cals pilastres, leurs frises décorées de guirlandes, leurs médaillons en marbres de couleur, sont les premiers palais construits en style Renaissance et comptent parmi les plus fins joyaux de Tart vénitien. Ce style, dans Texagération de sa richesse, aboutira à la Cour intérieure du Palais ducal (1483), de Rizzo, Tœuvre la plus importante, sinon la plus parfaite de la première Renaissance vénitienne, où Ton admire la plus magnifique

Fir.. 288. — Chartreuse de Pavie.

décoration qui se puisse voir, mais où Ton doit regretter que la parlie purement archilecturale ne soit pas à la hauteur du décor. Vers la fin du siècle Tart simplifiera cette polychromie et cette décoration sculptée, pour s'acheminer vers les formes plus rigoureusement architectoniques qui domineront au xvi* siècle ; le Palais Cornei' Spiîielli et le Palais Vendramini ( fig. 285) sont le point de départ de ce nouveau style.

L'architecture religieuse a les mômes caraclères et subit la môme évolulion. D*abord, toutes riantes, Joules couverles de fieurs, les églises brillent au soleil dans leurs riches atours polychromes : c'est Sainte- Marie-des Miracles, de Pietro Lombardo, et plus tard la Scuola di San

Marco, si séduisante, malgré sa complication et Tétrangeté des bas-reliefs en perspective qui en décorent la partie inférieure. Puis Tarabesque

sculptée s'ajoute à la couleur, et nous avons toutes les dentelles de San Michèle, à Murano, de San Giobbe et du Chœur de Sainte- Marie-deS'Miracles, Mais alors, sous l'influence de Tesprit classique, le style devient plus grave, plus architectural, avec la magnifique Façade de San Zaccharie et Tinlérieur de San Salvatore, de Tullio Lombardo. Il faut considérer comme étant d'un caraclère tout à fait exceptionnel la Porte majeure de V église des SS, Giovanni e Paolo, où nous trouvons, à une époque déjà tardive, une si curieuse survivance des éléments gothiques, qui s'unissent avec un art admirable aux formes de la Renaissance pour former un ensemble de la plus somptueuse richesse.

Les frontons circulaires, si particuliers à Part vénitien, sont une suile des formes adoptées au début du xv* siècle pour le couronnement de Saint-Marc.

Les Milanais, qui étaient restés insensibles à Tart délicat mais trop simple pour eux de Michclozzo, et qui n'imitèrent rien du palais qu'il avait construit pour les Médicis, ne se résolurent à adopter l'art de la Renaissance qu'en le modifiant pour le conformer à leurs propres traditions; ils en firent un art tout imprégné de l'esprit gothique, surchargé de statues et d'ornements. Les sommes énormes dont les artistes disposèrent pour la Façade de la Chartreuse dePavie{lig, 288 et 289j leur permirent de pousser jusqu'à l'excès cet art somptueux phoi Aiinaii qui a toujours été une des caractéristiques

FiG. 289. — Détail (je la façade , .,•'.,. ., . , .. • p,

de la chaiireuse de Pavie. du riche milieu milanais. La partie infé-

rieure de la façade, qui, à l'exception de la porte, est l'œuvre des Manlegazza et d'Amadeo, est, dans son ensemble, encore toute gothique; on n'y voit ni pilastres, ni colonnes, ni chapiteaux, ni architraves; les fenêtres, fît; lormes très hautes, sont géminées comme

les fenêtres du Moyen Age; sur la façade, la division dos nefs est indiquée par de légers piliers qui se renforcent aux angles, selon le véritable esprit gothique, pour se terminer par des pinacles. Seuls les détails de rornemenlation sont empruntés au style de la Renaissance; mais ils sont prodigués avec un luxe qu'un Florentin eût blâmé et dont un maître du nord se fût réjoui. C'est un des plus intéressants exemples du style de transition qu'on puisse trouver en Italie, et il se produit dans les dernières années du XV* siècle. La partie supérieure de la façade, faite un peu plus tard, est plus simple, plus froide, mais plus architectonique, et se rattache aux influences de l'art vénitien.

C'est dans le même esprit, avec des détails d'ornementation de la plus rare beauté qu'Amadeo a fait la Chapelle du Colleone, à Bergame. Mais ici on sent combien les artistes sont désemparés dès qu'ils veulent se détacher de leurs traditions pour inventer des formes nouvelles ; rien de plus étrange que les fenêtres de cette chapelle où i'artiste uniquement préoccupé d'entasser autour d'elles des formes décoratives,

en grandit démesurément le p,,;. m. - Détail du petit cioiire do la ciiarireûTÔ motif, le prolonge jusqu'au ^<' i^avie.

sommet du monument, inutilement, sans raison, enfouissant ainsi la porte d'entrée qui, toute petite, disparaît derrière les masses énormes qui l'étouffenl. Tous ces artistes sont de merveilleux décorateurs, bien plus que des architccles.

Ce style jouit d'une grande faveur et se poursuit avec les mêmes qualités et les mêmes défauts entre les mains des Rodari et de leurs élèves, qui créent des œuvres plus surchargées encore, de formes plus lourdes, telles que les Portes latérales et les Tabernacles de la façade de la Cathédrale de Côme^ la Porte du Palais Stanga de Crémone, aujourd'hui au Musée du Louvre, etc. '*

510 HISTOIRE DE WXRT

L'emploi de la terre cuile si fréquent en Lombardie, qui permetlait à peu de frais de somptueux décors, encouragea encore le luxe de cet art. Les plus admirables spécimens de Fart de la terre cuile dans le nord de ritalie se voient dans le petit et dans le grand cloître de la Chartreuse fie Pavie (fîg. 290). Cet art ne tarda pas à succomber, en produisant des œuvres fatigantes par la monotonie de leur surcharge, telles que la Madone des Miracles, à B rescia.

Bramante mit un terme à ces excès et, le première ce momeni, créa à Milan un vérilable style architectural. Mais nous nous réservons de parler de ce maître lorsque nous étudierons le xvi* siècle.

Quoique Turin soit tout près de Milan, cette ville ne prend aucune part au mouvement artistique de la Lombardie. Pendant tout le

Phot. AliMri.

Fir.. '291. — Oriieinenls du Palais d'L'rbino.

XV* siècle, Turin ignore la Renaissance. En 1498 seulemeni, en construisant la cathédrale, dont l'intérieur est encore tout gothique, Meo del (^aprino sculpte sur les portes quelques arabesques dans le style de la Chartreuse de Pavie.

Il était réservé à des régions situées entre Florence et Venise, à des villes telles que Bologne, Urbino et Vérone, qui surent unir la légèreté des constructions vénitiennes à la puissance des palais florentins, de créer un style intermédiaire réunissant les qualités des deux arts.

A Bologne, Tarchiteclure de la Renaissance apparaît, après 1475, à la Madone di Galliera, dans les belles terres cuites de Sperandio, à la Chiesa délia Santa et surlout au Palais lievilacqua (1484) dont le corlile, avec ses deux rangées d'arcs superposés, est d'une si charmante délicatesse. Un des caractères particuliers de l'architecture bolonaise es! la prédominance des portiques extérieurs.

Par le Palais d'Urbino, Luciano da Laurana transforme le style de Michelozzo et d'Alberli, pour créer le type de la maison d'un grand seigneur italien du xv*" siècle. C'est ici une véritable œuvre d'architecture, une des plus belles qui aient été faites au xv*" siècle en dehors de Técole

florentine; œuvre de la plus rare élégance, où les masses de la conslruction tout en conservant leur force, éveillent dans Tespril, par leurs détails, la plus charmante idée d'une vie heureuse. Les arabesques qui décorent Tinlérieur du palais sont au nombre des plus parfaites que nous ait laissés la Renaissance (fîg. 291).

Non moins important est le Palais du Conseil, à Vérone (1476). La façade, avec sa polychromie et ses dorures, avec son léger porlique, ses larges et gracieuses fenêtres, ses frises et ses pilastres décorés de fines

Phot. Alinari

FiG. '2î)2. — Palais du Conseil, à Vérone.

arabesques, représente plus que tout autre la joie de la Renaissance. C'est dans le même esprit que se créera Tarchilecture française du xvi*^ siècle, dans un style où Ton saura conserver les traditions nationales en les unissant au fin décor de la Renaissance. L'auleur du Palais de Vérone, Fra Giocondo, sera le messager du nouveau style et créera, avec le Château de Gaillon, une œuvre qui a suiïi à féconder tout un siècle.

Nous nous réservons de parler de Ta rchi lecture à Rome, à la fin du xv*" siècle, dans le volume suivant, lorsque nous chercherons à préciser comment et pour quelles raisons le milieu romain suscita un nouveau style en modifiant si profondément Tart qui, précédemment créé à Florence, avait régné pendant tout un siècle.

51^2 HISTOIRP: de L'ART

Ml. — CHRONOLOGIE DES ŒUVRES

Nous croyons intéressant de donner une liste chronologique des monuments de la Renaissance italienne au xv*" siècle. Cette liste est aussi complète qu'il nous a été possible de le faire pour la période antérieure à 1470. A partir de cette époque, les monuments devenant très nombreux, nous n'avons catalogué que les principaux.

Dkcadk dk U2(). - FLOREM'E : HApital dos Iiinoceiils, 1420 (Briinellesclii). - Coupole du Dôme, 1425-56 [Id.). — Tabernacle des Changeurs, 1422 (Gliiberti). — Tond)e du pape Jean XXIll, li25 (Donatello et Michelozzo).

Décade de 1450. -— FLORESCE : Sacristie de San Lorenzo, vers 1450 (Brunellesclii). — Transept de San Lorenzo (/(/.). — Lanterne du DAme, après 1456 [M.]. — Sainte-Marie-des-Anges (Id.). — Plan de San Spirito, 1450 (A/.).— Couvent de Saint- Marc, 1457-45 (Michelozzo), — Chapelle du chœur de Saint-Marc, 1458 (/</.). — Cantoria du Dôme, 1450-40 (Donatello).

AREZZO : Misericordia (|)arlie), 1455 (Bernardo Rossellino).

PRATO : Chaire, 1455 (Donatello et Michelozzo).

MOSTEPULCIASO : Façade de Sanl'Agostino, après 14."0 (Michelozzo).- Tombe Araga/ziji50(/rf.).

('ASTI(iU(K\E d'Olonna : Chiesa di villa (style de Brunelleschi).

PIOMBISO : Chapelle de la Citadelle 1

DÉCADE DE 1440. — FLORENCE : Chapelle Pazzi, finie en 1445 (Brunelleschi).— Palais Pitti (Id.). — Palais du Parti Guelfe (Id.). — Chaire de Sainte-Marie-Nouvelle, 1445 {///.). — Palais de (Bosnie de Médicis, 1444 (Michelozzo). — Palais Vieux, intérieur (Id.), — .Noviciat de Santa (h'oce, 1445 (Id.) — Chapelle du ('rucifix, à San Miniato (Id.). — Chapelle de l'Annunziata, 1448 (Id.). — Chapelles de l'imprunela (/rf.). — Tabernacle de Peretola, 1442 (Luca délia Robbia). — Lavabos des sacristies du Dôme, 1440 (Buggiano). — Tombe de Leonardo Bruni, 1445 (B. Rossellino). — Palais Pazzi, 1445-1474.

PES(IA : Madone di Pie di Piazza, 1447 (Buggiano).

RIMIM : Temple des Malatesta, 1447-50 (Alberti).

ROME : Vatican de Nicolas V, 1447.

DÉCADE DE 1450. — FLORENCE : Tombe Marsuppini, 1455 (Desiderio da Seltignano). — Tabernacle de la Mercanzia à Or San Michèle (Michelozzo). — Second cloître de Santa Croce. — Palais Strozzino, 1457.

URBISO : Porte de San Domenico, 1451 (Maso di Bartolomeo).

GtyES : Chapelle de Saint-Jean, 1451 (Domenico Gaggini).

BOLOGXE : Palais Bolognini, 1454 (Pagno di Lapo).

PESriA : Chapelle Cardini, 1451 (Buggiano).

FERRARE : Piédestaux des statues des Ducs (Meo di Checo).

MILA\ : Hôpital, H56 (Filarete). — Palais des Médicis. 1457 (Michelozzo).

\APLES : Arc de triomphe d'Alphonse d'Aragon, 1452.

ROME : Palais de Saint-Marc, 1455. — Saint-Pierre, 1452 (Alberti et Rossellino).

ViroVARO : Chapelle octogonale, 1450-1470.

VENL^E : Porte de l'Arsenal, 1457-60,

MANTOUE : Saint-Sébastien, 1459 (.\lberti).

PÊROFSE : San Bernardino, fini en 1461 (Agostino di Duccio).

DÉCADE DE U60. — FLORENCE : Chapelle Portogallo, à San Minialo, UCl (Manclti). — San Lorenzo (achèvement) (/d.). — Tabernacle de San Lorenzo (Desi derio da Setlignano). — Façade de Sôinte-Marie-Nouvelle, finie en U70 (Alberti). — Chœur de l'Annunziata, U60 (Id.), — Palais Rucellai, vers U60 (Id,). — Loggia Rucellai, U68 (Id.). — Saint-Sépulcre, 1467 (Id.) — Badia de Fiesole.

SIENNE : Loggia du Pape, 1460. - Chapelle du Palais Public (frise), 1460. — Casino dei Nobili, 1464. - Sainte-Catherine, 1464-73 (Ant. Federighi). — Palais Piccolomini (Bernardo Rossellino).

P1ENZA : Église et Palais (Bernardo Rossellino).

MILAN : Chapelle Portinari, 1462-66 (Michelozzo).

HAGUSE : Palais du Recteur, 1464 (Michelozzo).

BOLOGNE : Palais Bentivoglio, 1460.

URBINO : Palais Ducal, 1468-82 (Luciano da Laurana).

GUBBIO : Palais Ducal (Luciano da Laurana).

DÉCADE DE 1470. — FLORENCE : Chœur de l'Annunziata, 1470 (Alberti). — Sacristie de Sainte-Félicité, 1470.

MANTOUE : Saint-André, 1470 (Alberti).

PÉROUSE : Porte de San Pietro, 1471 (Agostino di Duccio).

FAENZA : Dôme, 1474 (Giuliano da Majano).

SIENNE : Palais Spanochi, 1471. — Santa Maria délia Neve, 1471.

FERRARE : Palais Schifanoja, 1470. — Santa Maria in Vado, 1475 (Biaggio Rossetti).

ROME : Chapelle Sixtine, 1473. — Sainte-Marie-du-Peuple, 1471-80 (Meo dcl Caprina). — Sant' Agostino, 1479-83 (Giacomo da Pietrasanta). — Saint-Jacques-des- Espagnols, 1480. — Sainle-Marie-de-la-Paix. — San Pietro in Montorio. — Clocher de San Spirito in Sassia.

LORETTE : Notre-Dame de Lorette, 1470 (Giuliano da Majano).

BOLOGNE : Madone di Galliera, 1479. — San Giovanni in Monte, 1474. — Chiesa délia Santa, 1478 (Sperandio). — Portique de San Giacomo, 1478-81 (Gasparo Nadi). — Oratoire de Sainte-Catherine, 1475 (Francesco di Duccio del Guasta).

VENISE : San Michèle, à Murano, 1470 (Mauro Coducci). — San Giobbe, 1471 (Pietro Lombardo). — Chœur des Frari, 1475.

VÉRONE : Palais du Conseil, 1476-92 (Fra Giocondo). — Porte de Santa Maria délia Scala.

ANCONE : Palais Communal, 1470.

ABBIATE GRASSO : Eglise, 1477 (Bramante).

DÉCADE DE 1480. - FLORENCE : Sainte-Marie-Madeleine des Pazzi, 1487 (Giuliano da San Gallo). — Sacristie de San Spirito, 1489 (Id.), — - Villa di Poggio, à Cajano, 1489 (Id.). — Palais Strozzi, 1489 (Benedetto da Majano).

PRATO : Madone delle Carceri, 1488 (Giuliano da San Gallo).

LUCQUES : Le Tempietto de Matteo Civitali, 1484.

CORTONE : Madone del Calcinaio, 1485 (Francesco di Giorgio).

NAPLES : Porte Capuana, 1484 (Giuliano da Majano). — Villa délia Duchessa, 1487 (Id.), — Poggio reale (Id.).

VENISE : Sainte-Marie-des-Miracles, 1480 (Pietro Lombardo). — Saint-Jean-Chrysostome, 1483 (Tullio Lombardo). — Scuola di San Marco, 1485. — Palais Ducal, 1483 (Antonio Rizzo). — Façade de San Zaccharie, 1483. — Palais Dario. — Palais Manzoni. — Palais Corner Spinelli. — Palais Vendramini, 1481.

BOLOGNE : Palais Fava, 1483. — Palais Bevilacqua, 1484. — Palais du Podestat,

MILAN : Sainte-Marie près Saint-Satyre, 1480 (Bramante). — (Ibid,), Sacristie, 1485 (Id,). — Saintc-Marie-de-la-Passion, U83 (Cristoforo Solari).

PLAISANCE : San Sepolcro, 1488.

LODI : Incoronala, 1488.

PA VIE : Dôme, U87 (Cristoforo Rocchi).

COME : Porte de la Rana, 1487 (Tommaso Rodari). — Dôme, chapelle San Salvadore (/rf.).

CITTA DI CASTELLO : Cathédrale, 1488-1529.

Cette classification met en évidence ce fait que, jusque vers 1470, la Renaissance ne fut guère connue en dehors de Florence et que tous les monuments de style Renaissance antérieurs à cette date sont l'œuvre d'artistes florentins. Dans le dernier quart du siècle, la Renaissance se répand dans toutes les régions; la suprématie de Florence diminue et le moment approche où la Ville de Rome va se substituer à elle pour diriger les destinées de rilalie.

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