‹ Histoire de l'artChapitre 6 sur 30 · Par M. André Péiaté · texte numérisé non relu

Par M. André Péiaté

590 HISTOIRK Mi L'ART

assez large assurément pour admettre toutes les inventions et toutes les nuances d'un art amoureux de la vie. Peu à peu, les images de la vie quotidienne avaient envahi les églises, s'abritant sous des noms et sous des gestes pieux: la peinture se faisait loujours plus humaine, sans cesser de satisfaire la dévotion; elle demeurait populaire. L'art populaire par excellence est la fresque; et Florence, riche de Théritage de Giotto, continue, durani le xv^ siècle, à enseigner la fresque à toute Tltalie. Lorsque, un peu plus avant dans le siècle, commencera la vogue du tableau de chevalel, destiné, non plus à orner un autel, mais à égayer une maison et à enrichir une collection d'amateur, cette expansion d'un art de luxe et de curiosité ne nuira aucunement au grand art populaire; les mOmes peintres, que l'on recherchera comme portraitistes ou illustrateurs d'aimables mythologies, continueront à orner de leurs fresques les deux édifices où se concenire la vie du peuple, l'église et l'hôtel de ville.

La peinture italienne, fort heureusement, n'a point connu de bonne heure la brusque émancipation, la révélation lumineuse que les Van Eyck ont apportée aux arts du Nord; elle s'est développée harmonieusement selon la loi de progrès dont Giotto avait indiqué les grandes lignes; le génie de Masaccio a pu h Ater sa maturité; il ne lui a pas apporté de germes vraiment nouveaux. Le progrès de la sculpl ure a été infiniment plus rapide ; et c'est de ce côté que l'on trouverait plus aisément des précurseurs ; Donatello et Ghiberti ont aidé Masaccio, Fra Angelico et Andréa del Castagno à se mieux connaître.

Mais, dans la peinture mieux encore que dans la sculpture, au cours de ce XV® siècle, nous verrons se dessiner toujours plus nettement deux tendances : l'une, plus fidèlement attachée aux principes de décor, à l'équilibre, à la pondération des lignes, au rythme classique : tradition de Giotto qui, par Masaccio, Ghirlandajo, Pérugin, doit aboutir à Raphaël; l'autre, plus attentive à l'émotion passionnée, plus individualiste, si Ton peut dire, et plus réaliste, qui inspirera la poésie délicieuse d'un Lippi et d'un Botticelli, et la magnificence sauvage d'un Signorelli, avant la sublimité de Michel- Ange.

Il est assez difficile de démêler auquel, parmi les nombreux artistes qui travaillent en Toscane ou y sont appelés au début du xv* siècle, il convient de donner le pas dans un exposé des développements successifs de la peinture italienne. Une découverte faite récemment par M. le professeur Biadego, dans les archives de Vérone, en reportant à 1397 la date de naissance de Pisanello, que l'on fixait jusqu'ici à 1580, rend plus compréhensible la formation du merveilleux artiste, et permet de ne l'étudier qu'à la suite des peintres ombriens et toscans nés longtemps avant lui, Gentile da Fabriano, Masolino, Fra Angelico; et, d'autre part, le plus ancien de ces peintres, Gentile, malgré rinfiuence indéniable exercée sur

lA PKINTl HK ITALIKNNK Al XV* SIKCLK

r)OI

l'art dorenlin par une de ses œuvres, a trop d'attaches hors de Florence pour n'être pas classé parmi les artistes d'Ombrie ses contemporains. Mais Masolino, bien que n'appartenant pas à Florence par sa naissance et par toule une moitié de son œuvre, a sa place marquée au cœur même de l'art toscan, pour lui avoir donné Masaccio.

Masomno. — Ce n'est que dans ces dernières années que les historiens d'art, trop respectueux des assertions de Vasari fidèlement acceptées parCrowe et Cavalcaselle, se sont appliqués h distinguer plus nettement la personnalité de Masolino de celle de son glorieux élève; son œuvre et sa vie commencent à nous apparaître moins morcelées et moins mystérieuses. Masolino est né en 17)85, à Panicale di Val d'Klsa, selon Vasari, c'est-à-dire aux environs d'Empoli, ou plutôt, selon de récents historiens, à Panicale di Val d'Arno, proche du bourg où devait naîlre, dixhuit ans plus tard, son élève Masaccio. Vasari nous dit encore qu'il vint tout jeune à Florence travailler comme apprenti orfèvre dans l'atelier de Ghiberti — assertion que les dates nous rendent inacceptable, — et apprendre la peinture de Gherardo Starnina ; — cela, tout au contraire, nous pouvons fort bien l'admettre. Starnina, en vérité, nous est mieux connu par le grand éloge que fait de lui Vasari que par ses œuvres : issu de l'atelier d'Antonio Veneziano, contemporain et peut-être collaborateur d'Agnolo Gaddi, il alla jusqu'en Espagne porter la tradition et l'esprit de Giotto. Par suite de quelles circonstances Masolino fut-il conduite Rome, aux premières années du pontificat de Martin V? on ne le sait point ; toujours est-il qu'il faut lui attribuer un précieux petit tableau du Musée de Naples qui, pour représenter la Fondation de Sainte-

Fk;. r>iO.— La Fondation de Sainle-Mario-Majcure, Pointure de Masolino, au Musée de Naples.

592 [IISTOIRE DE L'AHT

Marie-Majeure, transpose ingénieusement au xv® siècle la gracieuse légende du iv"", et donne au pape Libère les traits de Martin V, délimitant dans la neige, sous les yeux de la Vierge qui lui apparaît, aux côtés du Christ, le plan de l'église qu'il va lui dédier (fig. 540). Un autre petit panneau du même Musée, évidemment contemporain de ce dernier, et de la main de Masolino, représente V Assomption de la Vierge, au milieu d'un chœur de charmants anges musiciens, Masolino fut donc à Rome, vers 1420, au service du grand pape qui entreprit de restaurer et presque de reconstruire la ville si longtemps ravagée par le schisme et les invasions. C'est lui encore, et non Masaccio, malgré l'assertion de Vasari, que nous reconnaîtrons pour l'auteur des fresques si intéressantes, mais si affreusement restaurées et repeintes qui ornent à Saint-Clément la chapelle de la Passion. La vieille basilique avait alors pour cardinal titulaire Gabriel Condulmer,qui allait devenir pape en 14^4 sous le nom d'Eugène IV. Dans la chapelle, Masolino peignit d'abord V Annonciation, au-dessus de la porte d'entrée ; à la voûte, les Évangélistes et les Pères de VEglise, et, sur la paroi du fond, au-dessus de l'autel, le Calvaire, puis, à gauche, sur le mur faisant face aux fenêtres, la Légende de sainte Catherine d'Alexandrie, et, à droite, entre les fenêtres, la Légende d'un saint inconnu, peut-être de saint Clément. On devine encore, malgré les dégâts et l'altération des figures, les qualités de candeur, d'élégance simple et naturelle, d'émotion sincère et religieuse qui rapprochent Masolino de son contemporain Fra Angelico. Dans la composition du Calvaire, le paysage commence à occuper une place plus importante que l'on n'avait accoutumé de voir aux images giottesques ; des montagnes, une ville en perspective et le rivage de la mer y forment un décor qui annonce déjà ceux de Pérugin et de Raphaël. Quant aux compartiments où sont représentés la Dispute de sainte Catherine avec les docteurs, son Refus de sacrifier aux idoles, la Conversion et le supplice de V impératrice , et enfin le Martyre de la sainte, ils sont pleins de ces inventions nobles et gracieuses, de cette sérénité de gestes que l'on admire, dans la sculpture florentine, aux bas-reliefs d'un Ghiberti ou d'un Luca délia Robbia. Nous louerons tout à l'heure à Florence les qualités romaines de Masaccio ; c'est l'esprit florentin que Masolino fait triompher à Rome. Mais voici qu'il revient à Florence, dès l'année 1422, afin d'y entreprendre le décor d'une chapelle qui sera, au xv* siècle, pour les peintres de la Renaissance, un sanctuaire d'art non moins important que ne l'a été, au siècle précédent, pour les innombrables disciples de Giotlo, la chapelle de l'Arena de Padoue.

Par testament du 26 juillet 1422, Felice Rrancacci ordonnait la construction d'une chapelle dans l'église du Carminé. Il est vraisemblable que le décor en put être entrepris dès l'année suivante ; or, le 18 janvier 1425, nous trouvons Masolino inscrit dans la corporation des médecins et dro-

LA PEIXTURK ITALIKNNK AU XV SIÈCLE 595

guistes, qui comprenait également les peintres: « Tommasius filius Crislofori Fini^piclor popol. S, Felicitalis de Florentia. » Rien n'empêche donc d'admettre ce qu'affirme Vasari, que Masolino commença, et queMasaccio continua le décor de la chapelle Brancacci, avec cette réserve toutefois que Vasari prétend que la mort arrêta Masolino dans son travail, alors qu'il fut en réalité appelé de Florence en Hongrie. Point n'est besoin de s'efforcer, à la suite de Cavalcaselle,pour faire honneur au seul Masaccio de toute la décoration, en s'ingéniant à découvrir une première manière, suivie en si peu de temps d'une seconde toute différente, au grand artiste qui mourut âgé de vingtsept ans.

La voûte et tout le haut des murs de la chapelle Brancacci ayant disparu sous un badigeon moderne, il n'y reste à étudier, à droite et à gauche et sur le mur du fond, que les deux rangs de peintures qui s'élèvent jusqu'à la base des trois lunettes cintrées. Les fresques de Masolino occupent, en trois compartiments, une partie de la muraille à la gauche de Tautel, la rangée supérieure que Ton voit à droite, lorsqu'on pénètre dans la chapelle. C'est d'abord le Péclié originel (fig. 341), avec les figures longues et un peu raides d'Adam et d'Eve debout sous le pommier au tronc duquel s'enroule un serpent à tête de femme. 11 ne faut pas se souvenir, devant cet essai encore ^'^^ ^""'•"

;• -j t 1 j' jti j j j Fig. 341. — Adam et Kve.

timide et gauche d une étude de nu, des Kresiiue de Masolino, au Carminé

extraordinaires figures que vers le même ^^ Horencc.

temps un Jean Van Eyck peignait à

Bruges, sur les volets du retable de VAgneati ; il deviendrait difficile de supporter les pauvres créatures de Masolino; et pourtant n'est-on point tenté de trouver à leur gaucherie même un certain charme précieux, quelque chose par avance du goût d'un Cranach? Ensuite viennent deux scènes groupées en une seule composition : la Guérison du paralytique et \ti Résurrection de Tabillia (fig. 342). Ce qui .fait l'agrément d'une fresque encore à demi giottesquc, c'est le décor florentin qui en occupe tout le fond, cette place, cette rue bordée de hautes maisons à rebord de créneaux ou à toiture de briques, et ces jeunes seigneurs en costume

moderne qui se promènent en causant, inattentifs au double miracle qui se produit devant eux. Voilà, un peu maladroitement introduit, en vérité, lesprit nouveau, l'esprit de la Renaissance qui s'associe à la tradition de Giotto. Il y avait dans les trois lunettes des compositions aujourd'hui détruites: la Barque de saint Pierre, sa Vocation et son Reniement,

Arrivé à ce point de son travail, Masolino s'est arrêté brusquement. Il a quitté l'Italie ; nous le trouvons en 1427 en Hongrie, où l'a mandé le célèbre aventurier toscan Filippo Scolari, mieux connu sous le sobriquet

Phot. Alinari.

FiG. 542. — La Guérison du paralytique et la Résurrection de Tabilha. Fresque de Masolino, au Carminé de Florence.

de Pippo Spano, condottiere au service du roi Sigismond. Quels décors peignit-il là-bas, et pour quelles églises, nous l'ignorons; mais son exil ne fut pas de longue durée, Pippo Spano étant mort cettemême année 1427. Il s'en revint donc, et comme il passait en Lombardie, il fut retenu par le cardinal Branda di Castiglione dans son ficf de famille, la jolie bourgade assise sur les rives de l'Olona.

Les peintures exécutées par Masolino à Castiglione d'Olona entre l'année 1428, date de la dédicace de la nouvelle église, et l'année 1455, dont le chiffre est inscrit à la voûte du baptistère, se sont conservées en assez grand nombre. Il a décoré tout le chœur de l'église, peignant à la voûte la Vie de la Vierge, et sur les murs les histoires des saints Etienne et Laurent, patrons du cardinal Branda, et il a couvert de fresques tout l'intérieur du baptistère. Ces dernières fresques, mieux que toutes les précédentes œuvres de Masolino, peuvent justifier le jugement qu'a porté de lui Vasari, qui ne les connaissait pourtant pas : « Je trouve », écrit-il, « sa manière très différente de celle des maîtres qui furent avant lui, pour ce qu'il ajouta de la majesté aux figures, et fit les draperies souples et avec de beaux

plis... Et parce qu'il commença à bien entendre les ombres et les lumières, et qu'il étudia le modèle, il fit très bien nombre de raccourcis difficiles.... Il commença également à donner aux figures de femmes plus de douceur, et à celles d'adolescents des costumes plus élégants que n'avaient fait les autres vieux artistes, et il composa encore raisonnablement la perspective.... Ses œuvres sont conduites avec bonne grâce, elles ont de la gran-

l'uoi. Aiinari.

FiG. 5ir». — Le BapltHno du Clirisl, lo Prédication de saint Jean el sa Comparulion devant Ilérode. Fresques de Masolino, à Castiglione d'Olona.

deur dans la manière, du fondu et de l'union dans le coloris, et beaucoup de relief et de force dans le dessin, bien qu'il ne soit pas en toutes ses parties parfait ».

C'est, comme il convient, V histoire de saint Jean-Baptiste qui se déroule aux parois du baptistère de Castiglione. La première fresque, représentant la Naissance et la Présentation de (enfant à Zacharie, est presque entièrement détruite; mais la scène du Baptême du Christ témoigne de toutes les curiosités et de toutes les recherches de lart nouveau (fig. 345). En face des trois anges si délicats et si graves qui, debout sur une rive

du Jourdain, liennent les vêlements dont le Christ s'est dépouillé, on voit, sur Tautre rive, des hommes assis ou debout qui retirent leur chemise ou leurs chausses avec des gestes qiii semblent annoncer déjà le célèbre carton de la Guerre de Pise reproduit par la gravure de Marc- Antoine. Au-dessous de cette fresque, des compositions plus étroites nous montrent la Prédication de saint Jean, et sa Comparution devant Uérode, La scène de la Décollation de saint Jean est fort abrégée; mais celle du

[banquet d'Hérode fait un pendant magnifique à la fresque du Baptême, L'étude de l'antiquité classique se trahit dans la frise du palais d'Hérodc, ornée de lourds festons que soutiennent des génies; et la loggia aux fines arcades où Ilérodiade reçoit des mains de Salomé la tête de sa victime, malgré les retombées gothiques de la voûte, rappelle les constructions de Brunelleschi (fig. 344). Quant aux somptueux costumes des assistants, ils font songer aux peintures contemporaines de Gentile da Fabriano et de Pisanello, ou encore aux charmantes scènes mondaines qu'à la môme époque et proche de là, à Milan, Michelino da Besozzo peignait dans une des salles du palais Borromeo. A la voûle sont les figures des Èvangélistps et des Docteurs de tEglisc.

Masolino avait encore décoré, à Castiglione, le palais du cardinal Branda de fresques dont il ne subsiste que des fragments ruinés : on voit dans une salle ornée d'une frise avec de petites têtes en des médaillons, un grand paysage de montagne que traverse un torrent; tout le reste a disparu sous le badigeon. Ce fut là sans doute son adieu à laLombardie; il revint à Florence, et une charmante fresque de l'église de San Stefano d'Empoli, une Vierge avec V Enfant entre deux anges, découverte et publiée par M. Berenson, semble, avec quelques tableaux qu'il serait trop long d'analyser, appartenir à la fin de sa carrière de peintre. Vasari le fait mourir en 1 440 ; mais si, comme on peut le croire, le Tommaso di Cristo-

Phol. Alinari.

FiG r>44. — llériodiado reçoit de Salomé

la tcHe de saint Jean-Baptiste.

Fresque de Masolino, à Castiglione d'Olona.

foro qui, d'après un acte mortuaire, fut enseveli à Santa Maria del Fiore le 18 octobre 1447, est bien notre Masolino, la dernière période de sa carrière florentine doit encore avoir été féconde.

Masaccio. — « Masolino »,adit excellemment M. Bcrcnson,« s'attache bien moins que Masaccio à la solidité de la forme, à la grandeur, à la dignité, au bon ordre et à la plénitude de la composition. En revanche, il recherche beaucoup plus la beauté, la délicatesse, Témotion douce et la couleur. Chez lui, la draperie, loin d'avoir la valeur purement fonctionnelle que lui donne Masaccio, demeure empreinte de Télégance un peu factice de Técole de Giotto. Bref, Masolino... est un artiste de transition. Pour Tobservateur qui sait regarder, Masaccio est tout autre. Dans ses petites peintures autant que dans ses fresques monumentales, on discerne le créateur et le propagateur fervent du style héroïque; il dédaigne l'expression individuelle, se soucie peu de la beauté, n'éprouve jamais d'émotion tendre, mais il est toujours majestueux, profond, presque efl'rayant. » Voilà, en quelques traits énergiques, la physionomie du grand artiste qui eut une destinée si éclatante et si brève. Né le 21 décembre 1401 à San Giovanni di Val d'Arno, au pied de Tâpre muraille du Casentin, l'enfant de génie vint se former ihoi. Aiinaii.

r?i 11 M » •! X 1 • • EiG. ."io. — Adam et Kve «'liasses

a Florence. Il n hésita pas à choisir ^„ paradis UMiesiiv.

l'atelier de Masolino, que peut-ôlre il Fiosquc de Masarrio, au Cannine

. . de J'Iorence.

avait connu, et dont certainement il avait

ouï parler dans son pays natal. Bien vite il se sentit l'héritier de ces ancêtres latins dont on exhumait, dont on étudiait avec passion les sculptures; les fresques de Giotto l'aidèrent à interpréter l'antiquité romaine; mais comme il sut mieux la pénétrer! Il ne tarda pas t^ faire admirer sa vaillance. Agé de vingt-trois ans, en 14'24, un an après son maître Masolino, il est inscrit dans la confrérie des peintres florentins. Vasari énumère diverses œuvres, qui malheureusement ont disparu, où se laissaient reconnaître les dons les plus généreux. Seul subsiste un tableau

à la détrempe qu'il peignit pour Téglise de Sanl'Ambrogio, conservé aujourd'hui à TAcadémie des Beaux-Arts de Florence. Il représente un sujet des plus rares dans Tart italien, la Madone assise avx pieds de sainte Anne, qui étend la main au-dessus de la tête de TEnfant Jésus. De petits anges, comme dans les tableaux des maîtres primitifs, s'appuient ou se penchent au dossier du trône de sainte Anne; il y a quelque gaucherie et quelque lourdeur dans le dessin des visages et des mains; mais les draperies, à elles seules, avec leurs plis harmonieusement pondérés, forment un décor digne de plaire à un Léonard de Vinci. La fresque de Téglise de Santa Maria Novella, où est si noblement figurée la Trinité, marque un progrès considérable dans la puissance d'expression unie à la pondération majestueuse des figures. Parmi les divers tableaux de chevalet attribués à Masaccio dans les galeries d'Europe, un seul mérile Tattention et l'étude : c'est le charmant Plateau d'accouchée du Musée de Berlin, qui représente, dans le décor d'un palais selon le goût de Brunelleschi, les dames de Florence allant faire leur première visite à la jeune mère, les pages précédés de hérauts sonneurs de trompe lui apportant les cadeaux d'usage, enfin la chambre où s'empressent les servantes autour du lit de la convalescente, et l'enfant sur les genoux delà nourrice. Toute cette jolie scène de vie florentine nous est racontée sans le sourire que Masolinoou plus tard Benozzo Gozzoli y auraient su mettre, mais avec une sagesse harmonieuse, un équilibre si parfait des figures et du décor architectural, qu'à ce moment-là Masaccio seul en était capable.

Cependant c'est dans la chapelle du Carminé, et là seulement, qu'il faut apprendre à connaître Masaccio. Au premier abord on est quelque peu rebuté par un coloris qui a souffert de retouches, s'est assombri, épaissi péniblement; mais les lignes sont si puissantes, les formes si impérieuses qu'on oublie tout pour ne plus sentir que cette splendeur et cette sérénité décoratives. En face de la fresque du Péché originel, de l'Adam et de l'Eve un peu grôles, un peu gauches de Masolino, Masaccio di pe'mlV Expulsion du Paradis terrestre (fig. 345). Au-dessus d'une porte sommairement indiquée, un ange qui tient une épée plane dans les airs et de la main tendue montre à l'homme et à la femme le désert qui s'ouvre devant eux. lis s'avancent accablés, écrasés par la condamnation, l'homme se cachant le visage dans ses deux mains, la femme redressant une face convulsée d'angoisse; la nudité de leurs corps est véritable et vivante, et tout le premier drame de l'humanité s'y résume avec une émotion solennelle. Cette fois la formule iconographique d'une scène tant de fois reproduite dans l'art primitif est apparue définitive, et Raphaël, près d'un siècle plus tard, se contentera d'imiter Masaccio.

Lorsque Masolino, sans doute en 1426, abandonnait son travail du Carminé pour se rendre en Hongrie, il était loin d'avoir achevé les

fresques qui devaient raconter tout autour de la chapelle THistoire de saint Pierre. Masaccio entreprit de continuer le cycle, et tout de suite les figures du Christ et des Apôtres prirent une beau té solennelle, une autorité, si Ton peut dire, qu'on ne leur connaissait plus — malgré tout le génie de Giotto — depuis les premières mosaïques des basiliques romaines. Il représenta, aux côtés de Tautel, en quatre compartiments, saint Pierre prêchant^ saint Pierre baptisant, saint Pierre distribuant les aumônes (fig. 546), saint Pieyre et saint Jean guérissant les malades ; à gauche, en face de la Résurrection de Tabitha composée par Masolino, il peignit saint Pierre payant le tribut, et, plus bas, une dernière fresque, la Résurrection d'unenfant. Puis il quitta brusquement Florence, comme rayait fait son maître, laissant une seconde fois inachevées les fresques de la chapelle Brancacci. Elles devaient attendre un demisiècle avant de recevoir leur complément des pinceaux de Filippino Lippi. Ces fortes et rudes peintures, si on les regarde longuement, inspirent

une admiration presque pé- phoi Aiinari.

nible, parce que Ton manque, ^'^- '^^' " ^^l"^ ^'^ÏJ^ ^^ saint Jean distribuant

, ^ . ^^s aumônes. Presque de Masaccio,

pour les juger, de point de au Carminé de Florence.

comparaison alentour. Ce

n'est ni à Fra Angelico, ni à Benozzo Gozzoli, ni même à Ghirlandajo ou

à Pérugin que Ton peut songer devant ces œuvres surgies au seuil du

XV* siècle ; c'est à Raphaël seul, et, plutôt qu'au Raphaël des Chambres et

des Loges, à celui des tapisseries du Vatican, dant les cartons

continuent sans intermédiaire les fresques du Carminé; et Ton déplore

que Marc-Antoine n'ait point reproduit au burin l'œuvre de Masaccio.

Dans la fresque du Tinbut (fig. 347), le Christ entouré des Apôtres

semble présider un concile de sénateurs romains drapés dans leurs amples

loges; à droite le portique d'une maison, au fond un paysage de collines

et d'arbres grêles au-dessus desquels passent de grands nuages, ordonnent

600 HISTOIHE DE L'ART ^

avec une clarté merveilleuse Talmosphère de la scène. Il en est de même pour le tableau du Baptême, dont le fond se compose de terrains montants et sans ciel, pour concentrer loule la lumière sur les magnifiques figures des néophytes qui s'avancent, s'agenouillent dans Teau. L'homme qui a si puissamment compris le modelé de ces corps nus, est aussi beau sculpteur que peintre. Enfin, dans la grande fresque de la Résurrection^ Masaccio a su grouper une foule attentive où chaque figure a sa proportion et son exprcsssion, se meut à son plan; il a retrouvé, il a créé plutôt, les lois de la perspective, ingénument cherchées par Giotto, et qui seront, durant tout le xv® siècle, pour les artistes florentins, Tobjet des études les

Phot. Alinari

V\G. ."47. — Saint Pierre payant le Iriluil. FresJiue de Masaccio, au Carminé de Florence.

plus passionnées. Que manquc-t-il donc à un art si jeune et si mûr, pour égaler celui des maîtres qui ouvriront le siècle suivant, sinon peut-être, auprès de celle majesté incomparable, Tatlenlion délicate et minutieuse de Texécution? Les détails du dessin n'existent point pour ce metteur en scène grandiose ; la beauté d'une main lui est indifférente, pourvu quQ le geste de celte main résume la volonté et commande Taction.

Nous savons par des documents incontestables qu'en 14^28 Masaccio partit de Florence pour Rome. Peut-être n'y était-il appelé que par l'impérieux désir d'y connaître enfin les vrais ancêtres de son génie, d'y comprendre sa filiation; peut-être agitait-il déjà dans sa pensée les décors du Vatican que la destinée réservait à Raphaël. Il attendait la gloire et ne rencontra que la mort.

Plus heureux, Gentile da Fabriano et Pisanello, appelés par le pape, travaillaient au Lalran ; ni d'eux ni de lui Rome n'a rien gardé. Il mourut à Tûge de vingt-sept ans, pauvre, endetté, mais dans cette Rome que, sans la connaître, il avait comprise mieux qu'aucun de ses fils.

Fra Angelico et Don Lorenzo Monaco. — Ilconvient, avant déparier trop brièvement du plus grand et du plus charmant des peintres chrétiens, de traduire la page émue où le bon Vasari le loue en termes si justes, que le biographe des saints dominicains, Fra Serafino Razzi, un quart de siècle plus tard, ne saura pas mieux dire. « Fra Giovanni fut homme simple, et très saint dans ses mœurs; et ceci fera signe de sa bonté, que, voulant un matin le pape Nicolas V lui donner à déjeuner, il se fit conscience de manger de la viande sans licence de son prieur, ne pensant point à Taulorité du pontife.... Il s'exerça continûment dans la peinture, et ne voulut jamais travailler autre chose que des Saints. 11 put être riche, et n'en eut souci; mais il soûlait dire que la vraie richesse n'est que de se contenter de peu. Il put commander à beaucoup, et ne le voulut; disant qu'il y avait moins de fatigue et d'erreur à obéir à autrui. Il fut à son choix d'avoir des dignités parmi les Frères et au dehors, et il n'en tint compte; affirmant qu'il ne cherchait d'autres dignités que de fuir l'enfer et s'acheminer au paradis.... Il fut très humain et sobre, et vivant chastement se tira des pièges du monde ; usant souventes fois de dire que qui faisait cet art avait besoin de calme et de vivre sans pensers ; et que qui fait les choses du Christ, avec Christ doit se tenir toujours. II nç fut jamais vu en colère parmi les Frères, ce qui me paraît très grande chose et presque impossible à croire : et souriant simplement avait coutume de reprendre ses amis. Avec une aménité incroyable il disait à quiconque recherchait de ses œuvres, qu'on s'en accommodât avec le prieur, et qu'ensuite il ne manquerait point à les faire. En somme, ce Père, que l'on ne louera jamais assez, fut en toutes ses œuvres et discours très humble et modeste, et dans ses peintures facile et dévot; et les Saints qu'il peignit ont mieux air et ressemblance de saints que ceux d'aucun autre. Il avait pour coutume de ne jamais retoucher ni réparer aucune sienne peinture, mais de les laisser toujours de telle façon qu'elles étaient venues la première fois, pour croire (selon ce qu'il disait) que telle était la volonté de Dieu. Aucuns disent que Fra Giovaiuii n'aurait pas mis la main à ses pinceaux, si d'abord iln'avait fait oraison. Il ne fit jamais un Crucifix qu'il ne se baignât les joues de larmes : d'où l'on connaît dans les visages et dans les attitudes de ses figures la bonté de son sincère et grand esprit dans la religion chrétienne. »

Fra Angelico naquit vers 1587 à Vicchio, petite bourgade de la province du Mugello, très proche de l'humble Vespignano, d'où Giotto était sorti. Il se nommait Guidodi Pietro, nom qu'il échangea en 1407 contre celui de Giovanni, lorsque, accompagné d'un frère plus âgé, il se fit recevoir comme novice au couvent de Saint-Dominique de Fiesole. Il y entrait avec un renom de peintre déjà formé et habile dans son art. Nous ne savons pas dans lequel des nombreux ateliers ouverts à Florence vers la

fin du XIV* siècle et aux premières années du XV* le futur décorateur du couvent de Saint-Marc et du Vatican reçut les notions essentielles de la peinture; Vasari n'a recueilli aucune tradition sur ce point ; il semble seulement incliné à croire que Fra Giovanni et son frère Fra Benedetto reçurent ensemble renseignement de la miniature. Mais nous n*en avons aucune preuve. Il en va de même pour un autre moine peintre, l'aîné de Fra Angelico d'une vingtaine d'années peut-être, Don Lorenzo Monaco, du monastère des Camaldules de Florence. Nous ne connaissons de façon certaine aucune miniature de cet artiste intéressant, dont l'exemple put être proposé à Fra Giovanni de Fiesole. Mais, quoi qu'en dise son plus récent historien, Don Lorenzo demeura toute sa vie un giottesque, formé à l'école d'Agnolo Gaddi, inspiré de Spinello Aretino et d'Orcagna, c'està-dire mêlant quelque peu la manière siennoise aux traditions florentines. Son grand retable du Couronnement de la Vierge^ conservé aux Uffizi, est une œuvre issue en droite ligne des fresques de Spinello ; quant à V Annonciation de la chapelle Barlolini, dans l'église de la Trinité de Florence, c'est une peinture gracieuse et déjà plus moderne, où un souffle d'art nouveau rafraîchit et refleurit l'enseignement d'Agnolo Gaddi.

Les affinités entre l'art de l'Angelico et celui de Masolino sont si grandes, qu'on imagine volontiers les deux peintres faisant leur apprentissage au même atelier. Ce mystérieux Starnina, qui fut, selon Vasari, le maître de Masolino, l'aurait été peut-être du jeune Guido di Pietro. Mais les leçons les plus durables lui furent données par les fresques d'Orcagna, un peu aussi par celles de Spinello ; seulement, à l'inverse de Don Lorenzo, il savait en vivifier, en renouveler l'esprit. C'est devant les Élus, devant le Christ et la Vierge de la chapelle Strozzi, à Saînle- Marie-Nouvelle, que le jeune peintre, à l'âme toute pure et pieuse, sentit s'éveiller son génie et comprit que l'œuvre d'art pouvait être, elle aussi, une prière.

Fra Angelico a Cortone et a Fiesole. — L'année de noviciat de Fra Giovanni se passa à Cortone ; mais il revint faire profession à Fiesole en 1408, et, dèsl409, il partait pour l'exil avec les moines de son cher couvent, qui avaient refusé de reconnaître le pape schismatique Alexandre V. Il passa quatre ans à Foligno, au cœur de l'Ombrie; il connut les fresques d'Assise et les premières Madones des écoles de Pérouse, de Fabriano et de Gubbio. Il travailla cinq ans à Cortone; enfin, en 1418, le schisme terminé, il put rentrer avec ses frères au couvent de Fiesole, où il devait demeurer dix-huit ans.

La plupart des œuvres de celte première période de la vie de l'Angelico nous sont connues, à l'exception des fresques du couvent de Saint-Dominique de Cortone, qui ont péri (la seule fresque subsistante, une Vierge

entre saint Dominique et saint Pierre, au porche de Téglise des dominicains, a été peinte par lui beaucoup plus lard). Mais un retable, avec la Madone, des anges et des saints, conservé à Tintérieur de cette même église, et surtout, dans la petite église du Gesù, le tableau de V Annonciation, avec de charmants compartiments de prédclle, contiennent déjà des merveilles

Phot. Giraudon.

Fie. 348. — Le Couronnement de la Vierge. Retable de Fra Angelico, au Musée du Louvre.

de tendresse et de pieuse ingénuité. L'Annonciation de Cortone, comme celle du Musée de Madrid (dont une réplique se trouve en Toscane, à Montecarlo), est encore toute voisine de la composition de Don Lorenzo Monaco, c'est-à-dire de la tradition giottesque; mais les blanches colonnes du cloître où pénètre Tange ont les pures proportions des édifices de Brunelleschi, et la piété candide dont les figures sont illuminées n'appartient qu'au seul Fra Giovanni. Dans les petites scènes, fines comme des

miniatures, où il a représenté la Vie de la Vierge et la Légende de saint Dominique^ il y a quelque chose de simple, de cordial et de joyeux qui va au cœur. L'Angelico reprendra, quelques années plus tard, avec une habileté plus grande, dans les fragments de prédelle conservés au Musée des Uffizi, ces premières compositions de la Vie de la Vierge^ lé Mariage, V Adoration des Mages, les Funérailles , mais il n'y laissera plus transparaître un sentiment aussi spontané. Les petits paysages lumineux dont s'égaient ces fines compositions sont tout inspirés de la nature toscane : la Visitation a pour cadre les murs d'une villa dont le jardin domine un chemin creux au bout duquel on voit un lac, qui est le Trasimène, et Cortone perchée sur sa colline. Et c'est encore à Cortone que fut peint, pourTéglise de Saint-Dominique de Pérouse, le retable, maintenant démembré, dont les panneaux sont exposés à la Pinacothèque de cette ville, à Texception de deux morceaux de la prédelle, conservés au Vatican: on y voit, autour d'une Vierge doucement pensive etd*un Enfant Jésus ravissant, quelquesunes des plus aériennes figures d'anges que Ton ait jamais vues.

A Fiesole, Fra Angelico peignit, pour le frère Giovanni Masi, du couvent de Sainte-Marie-Nouvelle de Florence, quatre petits reliquaires, dont trois (la Vierge à Vétoile, V Annonciation avec V Adoration des Mages, et le Couronnement de la Vierge) sont exposés dans les cellules du couvent de Saint-Marc. Le quatrième et le plus beau, V Assomption delà Vierge, est aux États-Unis, dans la collection de Mrs. Gardner. Quant au grand retable d'autel de Saint-Dominique de Fiesole, la seule peinture de l'Angelico qui soit demeurée dans son cher couvent, il n'est plus intact : le panneau central, la Vierge entourée d'anges et de saints, a été repeint par Lorenzo di Credi, et la prédelle, qui représente la gloire du Paradis, avec une infinité de figures épanouies dans une joie céleste, appartient à la National Gallery de Londres.

L'Annonciation du Musée de Madrid vient de Fiesole, ainsi que la belle fresque du Calvaire et le retable du Couronnement de la Vierge (fig. 348), transportés au Louvre. Vasari a loué ce retable en termes d'un enthousiasme particulièrement vif et délicat. La prédelle groupe autour d'une Pietà (qui dominait le tabernacle) six compartiments de la vie de saint Dominique, repris d'après la prédelle de Cortone, mais avec une perfection incomparable; le Repas servi par les anges contient, aux dimensions d'une miniature, tout le génie amoureux et pur du saint moine.

Le Couronnement de la Vierge conservé aux Uffizi est une création plus personnelle encore de l'Angelico. Dans le chef-d'œuvre du Louvre il s'était conformé, en les élargissant, aux données giottesques : sa Vierge mignonne et blanche a gravi les degrés du trône où, sous un dais gothique, siège son Fils et son Roi, qui pose tendrement la couronne sur sa tête; et les anges et les saints se groupent harmonieusement sur le bord des degrés.

Mais la scène, aux Uffizi, se passe en plein ciel, sur rélincellement d'un fond d'or lout buriné de rayons lumineux. Le Christ et la Vierge trônent l'un auprès de l'autre, comme dans les vieilles mosaïques, mais ils reposent sur les nuages, et c'est sur les nuages encore que sont debout ou agenouillés les groupes des bienheureux, et les anges qui dansent au rylhme de la musique divine. Le coloris de ces œuvres parfaites a conservé

FiG. 5i9. — Le Piiradis. détail du Jugement dernier de Fra Angelico, à l'Académie des Beaux-Arts de Florence.

à travers les siècles une fraîcheur presque incompréhensible et comme immatérielle; il a la transparence et le rayonnement des pierres précieuses dont la mystique chrétienne a interprété les vertus; le rubis, le saphir, la topaze et l'émeraude, mêlés à l'argent et à l'or, parent de splendeur les aériens vêtements de la Vierge, des saints et des anges.

La renommée du peintre de Fiesole était assez grande pour que les Camaldules eux-mêmes, sans doute après la mort de Don Lorenzo (que Vasari place en 1425), eussent l'idée de solliciter une œuvre de sa main. Ce fut pour leur couvent de Sainte-Marie-des-Angcs qu'il composa le célèbre tableau du Jugement dernier, aujourd'hui conservé à l'Académie des Beaux- Arts de Florence. Au sommet de ce tableau, comme Giotto l'avait fait dans sa fresque de l'Arena, Fra Giovanni a représenté l'apparition du Christ Juge, dans une gloire que portent des chérubins, tandis que toute la

hiérarchie des anges l'enveloppe d'un cercle d'adoration. La Vierge et saint Jean Baptiste, comme au Jugement dernier d'Orcagna, dans la chapelle Strozzi, sont assis auprès du cercle des Anges, et à droite et à gauche, sur deux rangs, les pieds posés sur les nuages, les patriarches, les apôtres et les saints (saint Dominique et saint François terminant cet hémicycle) assistent, avec des gestes émus, au Jugement. La partie inférieure de la composition est inspirée des fresques du Campo Santo de Pise, ou encore de celles dont, à Florence, Orcagna avait décoré une des murailles de Santa Croce. A droite et à gauche d'une double allée de tombeaux ouverts, les élus et les damnés sont accueillis par les anges ou chassés par les démons. L'Enfer dantesque de l'Angelico est une reproduction fidèle de la fresque de Pise, mais le Paradis est une des plus délicieuses inventions de son âme de poète (fig. 549). On a plusieurs fois cité, comme source d'inspiration de celte œuvre exquise, l'hymne attribuée à Jacopone de Todi, Una rota si fa in cielo :

« Une ronde se fait au ciel — de tous les Saints dans ce jardin, — là où se tient l'Amour divin — qui s'enflamme de l'amour.

« Dans cette ronde vont les Saints — et les anges tous et tous ; — audevant de cet Époux ils vont : — tous dansent par amour.

« Ils sont vêtus d'étoffes variées, — blanches, roses et bigarrées, — des couronnes dessus la tête, — et l'on dirait des amoureux. »

Sur un gazon fleuri, autour d'une source vive, parmi les palmiers et les roses, les anges dansent légèrement, et les âmes dont ils ont eu la garde entrent avec eux dans la danse. D'un mouvement vif et allègre ils les convient à s'approcher; ils les embrassent tendrement et les conduisent à la félicité céleste : plus loin, d'une porte ouverte dans un couvent tout rose, jaillissent des rayons d'or où les âmes montent vers la lumière.

Ce rêve délicieusement naïf du plus innocent des peintres fut repris par deux fois, dans un panneau de la galerie Corsini, à Rome, et dans un triptyque du Musée de Berlin. Ici, la scène du Paradis se compose en hauteur, et la danse des anges, se continuant par l'ascension des élus en plein ciel, forme une spirale joyeuse qui va se perdre dans la lumière.

Le tabernacle commandé en 1433 à Fra Giovanni par la corporation des drapiers, maintenant aux Uffizi, est une de ses dernières œuvres de Fiesole. La Vierge, de dimensions plus grandes que nature, qui tient sur ses genoux un Enfant à tête singulièrement petite et disproportionnée, laisse l'impression pénible d'un agrandissement gigantesque de miniature. Mais les figures d'anges musiciens qui ornent le rebord intérieur du cadre, images populaires et sans cesse copiées, demeurent au nombre des plus parfaites visions du moine qui mérita d'être nommé « l'Angélique ».

FaA Angelico a Saint-Marc. — Gosme et Laurent de Médicis ayant

obtenu du pape Eugène IV, pour les dominicains de Fiesole, Téglise et le couvent de Saint-Marc, d où Ton relira les moines de Saint-Sylveslre, une existence nouvelle commença en 1436 pour TAngelico. Tandis que Michelozzo reconstruisait le couvent et les cloîtres, Fra Giovanni les décorait de fresques, et de cette collaboration entre deux grands artistes, aidés par un donateur puissant, intelligent et généreux entre tous, sortit Tune des œuvres les plus belles et harmonieuses de la Renaissance italienne.

L'église de Saint-Marc, dont la restauration fut terminée en 1441, reçut au maître autel un retable, aujourd'hui conservé à l'Académie de Florence, qui demeure, malgré de graves dégâts, un des chefs-d'œuvre de TAngelico, et le premier exemple d'un arrangement de tableaux où excelleront Pérugin, Fra Bartolommeo et Raphaël. Le trône où la Vierge est assise se continue par une arcade de marbre dont le décor tout classique s'harmonise avec les œuvres nouvelles; un ri- *'»»"i Aiinan

deau le sépare d'un jardin où •"<■• ^- -;^'^:SZ ï^^^lm/oarF^otlZ ^"*''""' les palmiers et les orangers

se marient aux cyprès; et les saints qui, sur le parvis orné d'un tapis oriental, se groupent autour du trône, sont accompagnés des deux médecins martyrs, Cosme et Damien, patrons des Médicis. Le gradin, dispersé entre Florence et Munich, raconte, avec tout le charme naïf d'une Légende dorée, les miracles et le martyre des saints Cosme et Damien.

Déjà, au couvent de Fiesole, Fra Angelico s'était essayé à la fresque monumentale; lorsqu'il entreprit le travail immense de Saint-Marc, ce ne fut pas sans avoir étudié soigneusement tout ce que Florence lui offrait de modèles anciens et récents ; mais il trouva dans son cœur de quoi compléter l'enseignement de Giotto, d'Orcagna et de Masaccio.

Il peignit, aux murs du premier cloître, d'abord les chefs et les lumières de son ordre : saint Dominique absorbé dans la contemplation aux pieds de Jésus crucifié, saint Thomas d'Aquin rayonnant de science, et saint Pierre mar/yr sanglant, le poignard dans l'épaule, qui, le doigt sur la bouche, enseigne à ses fils l'immolation silencieuse (flg. 350). Au-dessus de la porte de l'appartement des hôtes, il représenta Jésus pèlerin reçu affectueusement par deux moines qui l'invitent à demeurer, œuvre de sérénité pieuse et attachante entre toutes. Dans la salle capitulaire enfin, il orna tout le

fi08 HISTOIRE DE L'ART

mur du fond d'une émouvante image du Calvaire (fig. 551). Saint Cosmc, saint Damîen et saint Laurent figurent, comme il était nécessaire, avec saint Marc, auprès du groupe désolé des saintes femmes; mais, ce qui est rinvention admirable de l'Angelico (dont pourtant une fresque de Giotto, dans la basilique inférieure d'Assise, avait pu lui donner Tidée — v. tome II, p. 809, et fig. 513), c'est d'avoir conduit au pied de la Croix où le Rédempteur est cloué tous les saints fondateurs d'ordres, chacun exprimant son émotion et sa douleur avec une vérité d'altitude incomparable. Saint Dominique est le premier; puis viennent saint Ambroise, saint Jérôme, saint

Fig. 351. — Le Calvaire. Fresque de Fra Angelico, au couvent de Saint-Marc

de Florence.

Augustin, saint François, saint Benoît, saint Bernard, saint Romuald, saint Jean Gualbert, saint Thomas d'Aquin et saint Pierre Martyr; ce sont les plus parfaits modèles que l'on puisse voir de figures saintes; et rien ne saurait égaler la conviction ardente de saint Dominique, ni surtout la compassion amoureuse de saint François. Une série de médaillons contenant les porlrails des plus illustres personnages de l'ordre dominicain, groupés autour de saint Dominique, forme en quelque sorte la prédelle de ce vaste et admirable tableau.

Mais c'est peut-être au premier étage du couvent, dans les cellules des frères, que l'Angelico a le plus tendrement et généreusement répandu les trésors de son pieux génie. L'Annonciation accueille le visiteur au seuil des premières cellules, el, plus loin, au milieu du corridor, une Madone^ tenant sur ses genoux le plus ravissant Enfant Jésus, a pour cortège, avec les saints protecteurs des Médicis, qu'accompagnent saint Marc et saint

LA PKINTl'hK ITALIKNNK M' X\> SIKCLK OUI»

Jean, les trois premiers saints de Tordre dominicain. La place nous manque pour décrire toutes les images évangéliques qui se succèdent de cellule en cellule; on ne compte pas moins de quarante et une fresques, parmi lesquelles il est vrai qu'un certain nombre se répètent, à quelques détails près, et ont pu (Ure exécutées par des élèves de TAngelico : il était naturel que Timage du Crucifix^ accompagné de saint Dominique en prière, fût présentée aux yeux d'une partie des moines; et les scènes de la Passion, du Baiser de Judas jusqu'à la Montée au Calvaire^ élaieulle plus

Phot. Alinari.

Fir.. 352. — La Descente de Croix. Retable de Fra Angelico.

(Acailémie des Rpaux Arls de Floron^'c.)

convenable décor de ces cellules blanchies à la chaux. Mais quelques-unes des scènes joyeuses de TEvangile sont mêlées aux scènes de douleur, et TAngelico y a peut-être atteint la perfection de son art. Jamais il n'avait donné aux figures de l'Ange et de la Vierge une suavité plus immatérielle que dans cette Annonciation si simple qui est le trésor de la petite cellule n** 5; saint Pierre Martyr assiste au mystère joyeux, comme il assiste encore, dans une des cellules qui suivent, à la Nativité, L'Adoration des Mages, fresque plus grande et peuplée de personnages nombreux, fut réservée à la cellule que Cosme s'était fait aménager dans le couvent, pour y conférer amicalement avec saint Antonin; cellule un peu solennelle dans son humilité, où le pape Eugène IV, venu à Florence en 14 i2 pour consacrer la nouvelle église de Saint-Marc, passa la nuit de l'Epiphanie. Dans la Cène, qu'il est plus juste d'appeler Y Institution de VEuclia-

ristie^ par une trouvaille grandiose du peintre, commentant Thymne de saint Thomas d'Aquin, le Christ officiant, le calice à la main, donne luimême rhoslie aux Apôtres assis à la table du réfectoire conventuel. Enfin deux fresques extraordinaires de beauté, la Transfiguration et le Couronnement de la Vierge^ demeurent sur les étroites et blanches murailles comme une vision de lumière et de béatitude. Ce grand Christ aux vêtements blancs, debout, les bras ouverts, sur le Thabor, cette Vierge si pure, toute blanche aussi, inclinée sur un trône de nuages, devant le Sauveur qui l'accueille dans la gloire, nous rendent, avec quelques-uns des Crucifix du peintre angélique, l'exaltation suprême de la foi chrétienne dans Tari.

Pendant son séjour au couvent de Saint-Marc, Fra Angelico fut sollicité de travailler pour la plupart des ordres religieux résidant à Florence. 11 peignit pour les frères de l'Observance du Mugello un très beau retable, une Madone entourée de saints, qui rappelle d'assez près le retable de l'église de Saint-Marc, et, pour la sacristie de l'église de la Trinité, une Descente de Croix qui est un chef-d'œuvre (fîg. 352). La beauté du corps du Christ, les gestes respectueux et tendres avec lesquels les disciples le soutiennent, l'émotion de saint Jean et de la Madeleine, le dialogue muet et poignant entre les assistants qui se montrent les clous du supplice, ont pour décor un paysage tout florentin, sous un ciel que traverse le vol des anges; et, au pied de la Croix, le sol stérile du Calvaire, fécondé par le sang divin, s'est transformé en un tapis de gazon et de fleurs. Pour la confrérie du Temple il peignit une Pietà pathétique, où il semble qu'il ait connu la fresque de Giotto à l'Arena, ou plutôt la dramatique composition d'Ambrogio Lorenzetti. Enfin, c'est dans les derniers temps de son séjour à Saint-Marc qu'il entreprit, sur la demande de Pierre de Médicis, la précieuse série de petits tableaux évangéliques destinés à orner les vantaux d'une armoire dans l'église de la Nunziata. Pour la beauté et la pureté du décor, on ne saurait mieux comparer ces peintures de l'Angelico qu'à celles dont, un siècle plus tôt, Duccio ornait le grand retable de la cathédrale de Sienne; mais dans quelques-unes d'entre elles il semble que se soit condensé tout le charme de certaines fresques de Saint-Marc, h' Annonciation^ la Nativité^ V Adoration des Mages^ la Fuite en Egypte (Qg. 553), la Résurrection de Lazare, le Baiser de Judas, le Couronnement de la Vierge , semblent garder, dans la noblesse des gestes et dans la simplicité nouvelle du coloris, comme un résumé des vertus de la fresque. Cette grande illustration de l'Évangile (on remarquera que l'Angelico n'a peint aucun sujet de l'Ancien Testament), la plus complète et la plus parfaite que l'on eût encore tentée, en dehors de la miniature, demeura inachevée par le départ soudain du pieux moine.

FRA GIOVANNI DA FIESOLE LAÎ^ONCIATION ( Couvent de Saint- Marc à Florence)

EBatoirc de l'Art .111 PI IX libraine Amaid Cdinjans

LA PEINTURE ITALIENNE AU XV SIÈCLE 6iï

Fra Angelico a Rome et a Orvieto ; sa mort. — Le pape Eugène IV, peu de temps avant de mourir, avait fait construire au Vatican, par Tarchitecte vénitien Riccio, une chapelle du Saint-Sacrement, qu'il appela Fra Angelico à décorer, très vraisemblablement en 1445, Tannée où saint Anlonin, le prieur de Saint-Marc, fut nommé archevêque de Florence. Nicolas V, qui succéda en février 1447 au pape Eugène, assista à l'achèvement de la chapelle, et prit son peintre en grande amitié. « Dans cette œuvre excellente », raconte Vasari, « il avait peint à fresque, selon sa manière, plusieurs histoires de la vie de Jésus-Christ, et il y avait fait beaucoup de portraits au naturel de personnes illustres de ce temps-là; lesquels par aventure seraient aujourd'hui perdus, si le Giovio (Paul Jove) n'en avait pris ceux-ci pour son Musée : le pape Nicolas V, l'empereur Frédéric, frère Antonin, Biondo de Forli, et Ferdinand d'Aragon ». Mais les copies de Paul Jove ont disparu, et rien ne subsiste, pas même un dessin, de la chapelle que le pape Paul III, au milieu du XVI* siècle, fit brutalement

, ,j.p I -, Phol. Alinaii.

jeter bas pour édiuer la salle Kig. 050. — La Fuite en ^vple. Panneau peint

Hovale. ^'^' *''^ ^^^«^^'^^'^^-

" (Académie des Beaux- Art s ih> Fluien»»'.)

Fort heureusement, une seconde œuvre de TAngelico est demeurée intacte au Vatican, pour glorifier la mémoire du saint moine et du pape son protecteur. Mais, avant que ce nouveau travail fût entrepris, le peintre, célèbre par toute rilalie, famosus ultra alios piclores italicos^ avait été invité à Orvieto, par le Conseil de l'OEuvre du Dôme, à venir décorer une chapelle neuve, en face de celle du Corporal. 11 accepta, à condition de ne séjourner à Orvieto que pendant les mois d'été, le reste de Tannée devant appartenir à Rome. Il fut stipulé que le travail durerait trois étés, et serait payé deux cents ducats d'or, somme équivalente au salaire annuel que le peintre recevait du Vatican. Un salaire modeste fut prévu pour ses aides, ses garzoni, au nombre de trois, dont Tun, Benozzo Gozzoli, va devenir le plus fécond et le plus spirituel des fresquistes italiens. Le 15 juin 1447, Fra Angelico se mit au travail; il peignit le Christ juge, au milieu des anges, dans un des grands compartiments de la voûte, et,

dans un des compartiments étroits, le chœur des Prophètes. Mais ce fut tout ; aux élés suivants il ne retourna point à Orvieto, et la chapelle « neuve » conserva pendant un demi-siècle ses murs blanchis à la chaux, jusqu'à ce qu'en 14!)!) Signorelli vînt y tracer les surhumaines visions du Jurjemenl dernier.

Nous ne connaissons point les dates de commencement ni d'achèvement de l'oratoire privé, du studio de Nicolas V. Fra Angelico y travaillait en 1449, et ce fut sa dernière grande œuvre. Deux étages de fresques superposées et parallèles représentent sur les trois murs (le quatrième étant percé d'une fenêtre) la vocation, l'apostolat et le martyre des deux saints Etienne et Laurent. De fines bordures de stuc ornées de feuillages peints, et des guirlandes de roses qui s'appuient tour à tour sur de jolies têtes enfantines et sur des médaillons aux armes papales, sont probablement l'œuvre des aides du maître ; et l'on a voulu reconnaître la main de Benozzo dans certains détails de figures de femmes et d'enfants d'une familiarité nouvelle et charmante. Mais il serait plus juste de dire que c'est de l'Angelico que Benozzo a reçu le secret de ses inventions ingénues. Les scènes de la vie de saint Etienne s'encadrent deux par deux dans le cintre des arcades qui supportent la voûte; nous l'y voyons recevant le diaconat de saint Pierre, puis distribuant les aumônes, prcxhant {dansle décor pittoresque de la Rome du xv* siècle), el confessant sa foi; enRn subissant le martyre. Dans l'histoire de saint Laurent le pieux artiste n'a pas craint d'exprimer une seconde fois, sans se répéter aucunement, des motifs analogues. Il a introduit des portraits dans ses compositions, mais avec un tact et une discrétion que les grands peintres de la Renaissance seront loin d'observer. C'est Nicolas V qui remet à saint Laurent le calice et la patène, et ce visage bien reconnaissable du pape humaniste, coiffé de la tiare à triple couronne, respire une telle bonté qu'on lui laisse volontiers l'auréole de Sixte II. La distribution des aumônes se fait au seuil de la vieille basilique vaticane; el la troupe de mendiants décrépits, aveugles ou estropiés qui entoure le jeune diacre garde, sous les détails d'un réalisme fidèle, le plus harmonieux accord de lignes (fig. 554). Le tableau des Adieux de saint Sixte et de saint Laurent a été fort abîmé par des relouches modernes. Dans les deux derniers, la Condamnation et le Martyre du saint , apparaissent, chose assurément peu surprenante en des fresques romaines, les traces d'une élude sérieuse des monuments antiques: Fra Angelico lui-môme ne pouvait négliger absolument celle antiquité à laquelle tous les humanistes du temps sacrifiaient avec ferveur. Il a couronné le tribunal où siège Décius d'un bas-relief mon tranU'aigle romaine parmi des rinceaux de feuillage, el, dans le mur de la terrasse fleurie d'où l'empereur et sa cour assistent au supplice, il a percé des niches où se dressent des statues drapées en de nobles altitudes. Mais que ces petits détails paraissent insignifiants, si l'on

s'attache à la seule figure du saint, debout dans sa longue dalmatique, les mains liées au dos, devant Tempcreur qui lui montre les fouets et le peigne de fer ! Calme et fière assurance, résignation mêlée d'ardeur, tout est exprimé dans ce profil si pur; c'est l'image idéale du confesseur de la foi.

A la voûte, dans le ciel d'outremer, semé d'étoiles d'or, les quatre Kvangélisles, assis sur les nues, écrivent et méditent ; et, le long des pilastres feints qui montent aux quatre angles de la chapelle, les grands docteurs de l'Église continuent leur enseignement : ce sont saint Léon et saint Grégoire^ saint Ambroisc et saint Augustin y saint Jean Chnjsoslome et saint Athanasc% saint Thomas dWquin et saint Bonaventure.

Vra Angelico dut interrompre son travail en I44!> pour retourner à Florence, où il était nommé, le 10 janvier 1450, prieur du couvent de Fiesole. Mais le pape voulut le rappeler à Rome. 11 y mourut en 1155, âgé de soixante-huit ans, et fut en- pboi. Aiman

,. , , i j 1 1''^'- '"'*^- — Saint Laurent (lisliibuant les allnu^nes.

sevell dans le couvent de la Frcsiiue i\o Vva AngeliiM», au Valiran.

Minerve. C'est à Nicolas V

que l'on attribue les élégants distiques latins de l'épitaphc, où le saint

moine nous parle pour la dernière fois :

yon mihi sit lundi quod erani velut aller Apettes, Sed quod tuera luis omnia, Chrisle, dabani,

Altéra nam terris opéra extant. altéra etvlo. l'rbs me Johannem flos tut il Etruriw.

« Oue ce ne soit pas ma gloire d'avoir égalé Apelle, mais d'avoir donné tous mes gains, Christ, à tes enfants; ainsi une partie de mes œuvres appartient à la terre, l'autre au ciel. Mon nom est Jean ; la ville où je naquis est la Fleur de l'Étrurie. >»

Les Ombriens; écoles de Gubbio et de Fabriano. — Il n'existe pas, à proprement parler, d'école ombrienne avant la seconde moitié du

xv*^ siècle; mais dans les petites cités rudes et farouches qui s'attachent aux flancs des montagnes de TOmbrie plutôt qu'elles ne se blottissent dans ses vallées, des peintres sont nés, qui sont allés apprendre leur métier dans quelque ville déjà riche et ouverte aux arts. Assise fut, durant tout le xw"" siècle, le pèlerinage dévot des artistes de Toscane; et Pérouse, longtemps hospitalière aux peintres de Sienne, devint un centre d'art sans avoir d'abord une école, tandis qu'à Gubbio et à Fabriano, grâce au génie spontané de quelques peintres, des écoles locales se formèrent.

Quelques vers de Dante ont assuré l'immortalité au nom d'Oderisi, « l'honneur de cet art que l'on appelle à Paris enluminer » {Purgatoire, ch. XV, V. 79 et suiv.). Oderisi de Gubbio, s'il est vraiment, comme tout porte à le croire, le peintre du délicieux missel conservé aux Archives de Saint-Pierre de Rome, la Messe de saint Georges^ est non seulement le premier en date (le missel fut orné pour le cardinal Stefaneschi, créé en lt295 cardinal-diacre de Saint-Georges au Vélabre), mais le plus grand des enlumineurs italiens. Les miniatures de ce volume, souvent attribuées à Giotto, et tout récemment à Simone Martini, ont, comme les œuvres de ce dernier peintre, une grâce spirituelle et subtile qui les rapproche des peintures françaises un peu antérieures. 11 y a un esprit analogue, avec une émotion dramatique qui fait songer à Pietro Lorenzetti, dans quatre petits panneaux à fond d'or provenant d'un retable, dont deux, le Crucifiement et la Mise au Tombeau^ font partie de la collection Carrand, au Musée National de Florence, et les deux autres, le Noli me tangere et le Couronnement de la Vierge^ appartiennent à Mrs. Benson, à Londres.

Oderisi eut des élèves, non seulement à Gubbio, mais jusqu'à Bologne, si l'on admet que Franco Bolognese, qui, au dire de Dante, le supplanta dans la faveur et la gloire, comme Giotto avait supplanté Cimabué, apprit de lui l'art de la miniature. A Gubbio même, dans la première moitié du xiv*" siècle, de nombreuses fresques furent peintes par Guido Palmerucci; el, parmi d'autres artistes qu'il serait superflu d'énumérer, nous voyons commencer la dynastie des Nelli, florissante durant plus d'un siècle, et dont le représentant le plus notable fut Ottaviano, le peintre charmant de la Madone du Belvédère, dans la petite église de Santa Maria Nuova (fig. 555). C'est une image de goût très siennois, et qui rappelle les compositions de Taddeo di Bartolo; œuvre de jeunesse d'Otlaviano Nelli, datée de 1405 ou 1404, et que devaient suivre bon nombre de peintures, fresques ou retables, où l'ingénuité de la dévotion supplée insuffisamment les ressources de l'art. L'œuvre la plus considérable d'Ottaviano n'est pas dans sa ville natale. En 1424, il alla peindre à fresque, à Foligno, la chapelle du palais seigneurial des Trinci; il y représenta la Vie de la Vierge en une série de compositions gracieuses, mais d'un dessin assez gauche; et dans

les salles voisines, autant qu'on en peut juger parles restes de fresques très détériorées que Ton a pu dégager du badigeon, il figura, à la façon de Taddeo di Bartolo au Palais Communal de Sienne, les héros de l'histoire romaine, et raconta la légende de Romulus et de Rémus. Il n'existe pas de mention d'Ottaviano Nelli après Tannée 1444.

Pendant que Gubbio jouait un rôle, au xiv*" siècle, dans l'histoire de l'art italien (il y eut même des mosaïstes et des verriers de cette ville qui travaillèrent à Orvieto et à Assise), Fabriano, cité voisine, avait éga-

Phot. Alinarj.

FiG. 355. — La Vierge et TEnfant, entourés d'anges, entre saint Joseph et saint Antoine. Fresque d'Ottaviano Nelli, A Santa Maria Nuova de Gubbio.

lement ses peintres, dont le plus intéressant. Allegretto Nuzi, est inscrit, en 1540, dans la corporation des peintres de Florence. Cet Allegretto nous apparaît, lui aussi, de formation siennoise, fidèle aux traditions de Simone Martini et de Lippo Memmi, plus voisin même encore, par certains détails, de Pietro Lorenzetti. Il a appris de Sienne la gaufrure délicate des fonds d'or et le travail précieux des vêtements; dans deux de ses retables, conservés à la cathédrale et à la Pinacothèque de Fabriano, on remarquera notamment une étoffe brochée de feuillages d'or à fleurs bleues et rouges, avec des tortues et des perroquets affrontés, d'un merveilleux caractère oriental. Mais les tableaux d'Allegretto seraient peu de chose pour sa renommée, s'il n'avait eu l'honneur de former un des maîtres les plus personnels et les plus novateurs de l'art italien.

()l(i HISTOIHK DE LAHT

Gentile da Fabriano. — Ce n'est guère que par une seule peinture que nous pouvons juger de Tœuvre et de Tinfluence de Genlile da Fabriano ; mais cette peinture, à défaut des documents parvenus jusqu'à nous, suffirait à nous montrer un artiste extraordinaire. On place généralement entre 1360 et 1570 la date de naissance de Genlile; et c'est à la première période de son activité que Ton doit attribuer un retable à fond d'or, de goût assez byzantin, le Couronnement de la Vierge, dont le Musée Brera de Milan possède tout le corps principal. Le précieux petit tableau du Musée Civique de Pise, une Madone assise sur un coussin, et contemplant avec adoration l'Enfant Jésus couché sur ses genoux, appartient évidemment à une époque plus avancée; c'est bien l'œuvre d'un contemporain des Van Eyck, mais qui a conservé les traditions de Simone Martini, un joyau d'orfèvrerie siennoise, où l'on pressent un art nouveau. Le chef-d'œuvre de Gentile, le grand retable de Y Adoration des Mages, conservé à l'Académie de Florence, fut peint en 1423 pour l'église de la Trinité (fig. 556). C'est l'époque môme oii Fra Angelico, dans son couvent de Fiesole, peint quelques-unes de ses plus célestes images. La peinture de Gentile est plus humaine et annonce déjà triomphalement les joyeux cortèges que l'élève de l'Angelico, Benozzo Gozzoli, composera pour la chapelle des Médicis (au palais Riccardi). Il a rempli son grand cadre d'allégresse et de vie. L'or et les joyaux étincellent aux vêtements somptueux de ses rois mages. Les chevaux richement caparaçonnés s'ébrouent, hennissent, se flairent avec animation ; un grand chien, allongé sur le sol, relève sa tôte muselée pour les observer; des singes gesticulent sur la croupe d'un dromadaire, un léopard fronce ses babines au passage d'un vol d'oiseaux; les valets s'empressent, les seigneurs de la suite discutent, s'interpellent, s'émerveillent; cependant, assise sous l'auvent d'une maison en construction, la Vierge, près de qui se tient saint Joseph bénignement incliné, présente son Jésus qui appuie la main sur le front du vieux roi prosterné pour baiser ses petits pieds. Il y a là un coin délicieux de tendresse et de recueillement, au milieu de ce grand décor de fête qui se continue presque à perte de vue vers le fond du tableau.

Des fleurs charmantes, fleurs des jardins et des champs, sont peintes aux montants du cadre avec le sentiment le plus parfait de la nature; et la prédelle raconte en trois compartiments (dont le dernier est demeuré, à la suite des déprédations napoléoniennes, au Musée du Louvre) des scènes de l'enfance du Christ, V Adoration des bergers, la Fuite en Egypte et la Présentation au Temple.

On comprend la nouveauté, le succès d'une pareille œuvre; elle arrivait dans l'art florentin toute chargée des richesses de l'Orient, de ces richesses que Gentile était allé amasser à Venise. Car lorsque le maître de Fabriano, en pleine maturité et en pleine gloire, venait se faire immalri-

LA PEINTUHK ITAIJKNNK AU XV' SIKCLK 017

culer (en 1422) parmi les artistes florentins, il descendait du nord de l'Italie. Il avait travaillé à Brescia, pour Pandolfo Malatesta, et surtout à Venise, où, dans le palais des Doges, il avait représenté, comme venait de le faire Spinello Aretino à Sienne, la défaite navale de Fempereur Barberousse. Cette grande fresque a disparu, aussi bien que toutes les autres œuvres vénitiennes du grand peintre ombrien, aussi bien que les fresques qu'il s'en alla peindre à Rome, de 1426 à 1428, où il mourut. Employé par le pape Martin V au décor du Latran, avec Taide, assure Vasari, de son

FiG. 356. — L'Adoration des Mages. Retable de Gentilc da Fabriano. (Académie des Beaux-Arts de Florence).

élève Pisancllo (en réalité Pisanello ne fut que son continuateur), il peignit à fresque, dans la nef de la basilique, la vie de saint Jean-Baptiste, ainsi que les figures des Prophètes, en clair-obscur. Il mourut avant l'achèvement de ce travail, qui faisait dire à Rogier Van der Weyden, venu à Rome en 1450, que Gentile avait été le premier des artistes italiens, et, près d'un siècle plus tard, à Michel-Ange, que sa peinture était aussi gentille que son nom. Mais ce n'est pas à Rome ni à Florence, c'est dans l'Italie du Nord, à Vérone et à Venise, que nous retrouverons vivante l'influence de Gentile da Fabriano.

Les peintres siennois : Sassetta, Sano di Pietro et Giovanni di Paolo. — Au seuil du xv* siècle. Sienne est désormais devancée par

Florence, plus puissante, plus féconde, plus paisiblement créatrice; mais elle garde la séduction particulière de sa grâce raffinée et candide tout ensemble, alanguic et nerveuse, parfois enfantine et vieillotte, éclairée encore de lumineuses visions. Un grand artiste, presque ignoré jusqu'à ces dernières années, Stefano di Giovanni, surnommé Sassetta (1592- 1450), doit occuper dans, l'histoire de son art une place pareille à celle que Ton accorde à Gentilé da Fabriano et surtout à Masolino dans Tartde Venise et de Florence. La première mention que Ton trouve de lui dans les archives siennoises est de Tan 1427 : il esl chargé de compléter les dessins de Jacopo délia Ouercia pour les fonts baptismaux de San Giovanni. C'est en 1430 qu'il peint la très belle, pieuse et grave Afarfone que possède l'église de l'Osservanza, près Sienne; puis, en 1437, il exécute pour les franciscains de Borgo San Sepolcro un grand retable, aujourd'hui démembré, et dont les précieux fragments sont répartis entre plusieurs collections. La figure centrale, un Saint François en gloire, foulant aux pieds l'Orgueil, l'Avarice et la Luxure, tandis que l'Obéissance, la Pauvreté et la Chasteté planent au-dessus de lui dans le ciel, appartient à M. Berenson; et la légende du saint est répartie en huit compartiments, dont six sont à Paris, chez M. Chalandon, un à Cour-Cheverny, chez M. le comte de Martel, un enfin au Musée de Chantilly, où il a passé longtemps pour l'œuvre de Sano di Pietro.

D'un art non moins parfait est le retable de la cathédrale d'Asciano, représentant, d'après la composition de Pietro Lorenzetti, devenue classique à Sienne, la Nativité de la Vierge (fig. 357), avec trois panneaux formant pinacles où l'on voit la Vierge et VEnfant adorés par les anges, la Mort et Y Ensevelissement de la Vierge. U Adoration des Mages, qui appartient au comte Chigi Saracini, à Sienne, est toute radieuse de fraîcheur juvénile ; et un tout petit panneau, provenant de Barnard Castle, que l'on a pu voir au Burlington Club de Londres en 1904, raconte le drame d'un Miracle du saint Sacrement, avec une émotion incroyable, dans le ravissant décor d'un intérieur d'église dont les vitraux à figures ont un éclat d'émail. Sassetta mourut en 1450 d'un refroidissement qu'il prit sur son échafaudage de la Porte Romaine, où les magistrats de Sienne lui avaient demandé de peindre la Vierge glorieuse parmi les anges et les saints; ce fut son élève Sano di Pietro qui termina cette grande fresque, aujourd'hui bien détériorée.

Très proche de Sassetta dans ses délicates œuvres de jeunesse, telles que ]a Légende de saint Jérôme, au Louvre, Sano di Pietro (1406-1481) ne tarde pas à se gâter, à s'amollir par sa facilité extrême. Il tenait en somme une boutique de peintures de dévotion fort achalandée, et suffisait tout juste, avec l'aide de ses fils, aux commandes. De combien de Madones et d'images de saint Bernardin ce pieux artiste n'a-t-il pas inondé la province

LA PEINTUnE ITALHLNNK AU XV SIÈCLE 619

siennoise! Mais, dans ses momenls heureux, il invente des figures d'anges el de saints qui sont touchantes

Phol. Alinari.

FiG. 557. — La Naissance de la Vierge. Triplvcpie tic Sasselta, dans la cathédrale d'Asciano, près Sienne.

nieux dans sa simplicité. Sano di Pietro fut également enlumineur; et il y a dans les antiphonaires des cathédrales de Sienne et de Chiusi plus

d'une miniature de sa main, où la piété aimable des compositions religieuses s'associe aux inventions comiques et malicieuses des décorateurs gothiques (fig. 358).

A côté du bon Sano, Giovanni di Paolo, qui fut son condisciple dans Tatelier de Sassetta, semble possédé par moments du génie du baroque.

Il a peint pendant près de soixante ans; on a de lui des Vierges ravissantes, et des saints déformés par des grimaces caricaturales; c'est vraiment un des plus curieux parmi ces artistes retardataires qui, au temps où la Renaissance florentine donnait toutes ses fleurs et déjà les fruits les plus mûrs, se sont obstinés à des compositions naïvement archaïques.

Délicieux peintre de fleurs, il couronne ses anges musiciens de pervenches, de jasmins et de bluets ; il égaie ses prédelles de liges de roses blanches et rouges. 11 représente le Paradis terrestre avec une fraîcheur de primitif colonais, et mêle aux scènes évangéliques un raffinement de détails familiers de tradition bien siennoise assurément, mais que l'on avait un peu oublié depuis les Lorenzetli. Miniaturiste enfin, il ne craint pas d'illustrer la Divine Comédie] le manuscrit enrichi de ses peintures est en Angleterre, aux mains de M. Yates Thompson.

Pboi. Aiiuri.

Fig. 5o8 — La Présentation au Temple.

Miniature de Sano di Pietro, dans un antiphonairc de la catliédrale de Sienne.

Page 1