CARACTÈRES GÉNÉRAUX DE LA CIVILISATION CARIENNE
raient en tous sens la mer Egée, en peuplaient les îles et fondaient de nombreux établissements sur les côtes du Péloponèse. Nous nous bornerons, pour le moment, à une simple observation préjudicielle : on n'a pas signalé, en Carie, une seule de ces sculptures rupestres qui ont alliré notre attention en Cappadoce, en Paphlagonie, en Phrygie et dans la région du Sipyle ; les fouilles entreprises dans les nécropoles cariennes n ont donné que des vases et des bijoux, point de figurines en pierre, en bronze ou en terre cuite, rien qui rappelle les statuettes primitives de TArchipel. 11 faudraitdonc supposer que celles-ci auraient été fabriquées par les Cariens avant qu'ils fussent venus se fixer dans la province de TAsie Mineure qui porte leur nom; là, ils se trouvaient en contact avec les Phrygiens et les Lydiens, qui, grâce à leurs relations avec les peuples de la Cappadoce, possédaient un art déjà bien plus avancé; grâce aux exemples de leurs nouveaux voisins, ils auraient cessé de reproduire ces types d'une barbarie tout enfantine, et, en même temps, par esprit d'imitation, ils auraient adopté, pour leurs sépultures, le type du tumulus, type funéraire qu'ils n'avaient pas connu dans les Cyclades et dont la Lydie leur offrait de si nombreux modèles. Cette hypothèse est séduisante; elle lève bien des difficultés; mais elle ne prendrait un haut degré de vraisemblance que le jour où de nouvelles découvertes mettraient au jour, en Asie Mineure, des monuments qui ressemblassent à ceux que fournissent les plus anciennes sépultures des Cyclades. Alors, mais alors seulement, on pourrait suivre à la trace ce peuple voyageur, comme nous avons suivi les Phéniciens des côtes de la Palestine jusqu'à celles de l'Espagne; alors il serait permis de reconnaître, dans les naïfs sculpteurs qui ont taillé ces grossières idoles, à la fois les premiers habitants des îles grecques et les ancêtres des Cariens
dans Abhandlungen der Muencheiitr Akcidemie, 1834, p. 58o, pi. A). Cf. L. Hoss, Archœologûiche Aufaaetze, t. I, p. 8oo, p. oioô : Vorgnechische Grœber.
i't'.i. — Statuette de pierre. Grandeur d'exécution. Le Bas, Voyage archéologique.
Monuments figurés. PI. CXXIII.
LA LYDIE KT LA CAIlli:.
de terre ferme, de ceux qui, du temps d'Homère et après lui, vivaient au sud du Méandre; jusque-là, cette identité reste au moins douteuse. Que si, par Teffet d'une sage réserve, on renonce à prétendre atteindre, dans Tombre où ils se dérobent, ces Cariens insulaires et navigateurs, si Ton s'abstient de leur prêter la paternité d'ouvrages qui ne nous apprennent rien de leurs auteurs, on n'a plus en face de soi qu'une nation sédentaire, proche parente, par la langue et par le culte, des Lydiens dont elle a partagé les destinées depuis le sixième siècle. Cependant , par la situation qu'occupent plusieurs de ses villes au fond des golfes ou à l'extrémité des promontoires, par les hommages qu'elle rend dans ces temples à un dieu de la mer que les Lydiens ignoraient, cette nation se distingue de sa voisine. Alors même qu'elle a perdu son autonomie, elle garde des habitudes qui lui sont particulières; comme soldats mercenaires et comme drogmans, les Cariens courent le monde; ils visitent la Syrie et surtout l'Egypte; ils s'y font leur place. Par ces expéditions, par les allées et venues qu'elles supposent, de la vallée du Nil à celle du Méandre, ils ont pu contribuer à importer en Lydie ces motifs égyptiens que nous avons reconnus dans les bijoux de Tralles. Cette humeur errante et ce goût des aventures persistent ainsi longtemps après que ce peuple est devenu le maître de Tune des plus fertiles provinces de l'Asie Mineure, après qu'il y a bâti des cités et des temples qu'entourent des nécropoles où dorment ses morts. N'y a-t-il pas là une confirmation indirecte des récits qui ont conservé le souvenir du rôle préhistorique des Cariens et de leur empire maritime? L'historien se trouve ainsi ramené à cette conjecture dont la hardiesse avait d'abord effrayé sa prudence, et s'il en ajourne l'examen, c'est pour y revenir quand il sera en mesure de comparer les monuments recueillis dans les Cyclades d'une part à ceux d'Hissarlik et de Théra, et, d'autre part, à ceux de la civilisation mycénienne.