LES LYCIENS, LEUR PAYS, LEUR HISTOIRE ET LEUR RELIGION
§ i. — LE PAYS.
La Lycie est la contrée qui s'étend entre la Carie et la Pamphylie, entre le golfe profond que Ton appelle aujourd'hui golfe de Macriy à 1 ouest, et, à Test, la large baie ouverte d'Aclalia. Elle dessine, sur le contour des rivages méridionaux de l'Asie Mineure, comme une sorte de protubérance qui correspond à celle de la Cilicie Trachée et qui fait, vers le sud, une saillie presque aussi marquée. Cette bosse est constituée par de puissants éperons que le Taurus projette dans la direction du midi. Chacun des monts qui couvrent de leurs larges racines toute la surface de la Lycie avait son nom, dans l'antiquité. En allant du couchant au levant, on distinguait l'Anticragos et le Cragos, le premier qui s'élevait au-dessus de Telmessos ou Macri, et le second, qui était le prolongement de cette arête et la continuait jusqu'à la mer, où elle se terminait par de formidables escarpements. Venait ensuite le Massikytos; on appelait ainsi tout le large groupe de ces sommets qui, dominant de très haut les chaînes côtières, dressent jusqu'à plus de
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3000 mètres leurs têtes où brillent des neiges éternelles*; c'est ce que Ton nomme aujourd'hui YAk-dagh ou « le Mont-Blanc ». HAkdagh forme le nœud central du système assez compliqué des montagnes lyciennes. Par le Sustiz-dagh, il se relie au mont Solyma, le Takialudagh, qui, au sud-est de la province, en arrière du site qu'occupait la ville commerçante de Phaselis, atteint une élévation de 2400 mètres; plus au nord, la longue crête du Klimax, « Téchelle », ne laisse, au pied de ses pentes abruptes, sur le littoral, qu'un étroit sentier, que recouvrent et cachent les flots, chaque fois que le vent souffle du large. C'est dans le Solyma que se trouve cette source de feu, le lanar-tach, qui a donné lieu à la légende de la Chimère^; les pâtres des environs viennent y préparer leurs aliments sur la flamme qui jaillit d'une fente de la roche.
Il n'y a, dans tout le territoire de la Lycie, qu'une seule vallée qui mérite vraiment ce nom, qui soit assez ouverte et assez spacieuse pour que plusieurs villes importantes aient pu s'en partager le sol et y avoir leurs jardins et leurs champs bien arrosés, sur des pentes doucement inclinées ou dans la plaine, au pied des derniers contreforts de la montagne qui supportaient leurs maisons, leurs édifices et leurs acropoles; c'est la vallée duSibrosou Xanthos, aujourd'hui Y Echen-tchdi (fig. 244). De la plage marine à l'endroit où le fleuve sort d'une cluse très resserrée, elle a environ quatorze lieues de long; la largeur moyenne en est de trois à cinq kilomètres; grâce à sa direction constante du nord au sud, elle offre la voie la plus courte et la plus commode à qui veut pénétrer dans l'intérieur du pays. Les autres vallées, celles du Myros [Dembritchaï)^ de l'Arycandos [Bachkoz-tchai)^ du Limyros (Alaghir-tchài), ne sont que des brèches étroites creusées dans le roc par les eaux; on
i. Sur le versant sud, on cesse d'apercevoir la neige durant les mois de juillet et d'août, mais les pentes tournées vers le nord en restent mouchetées pendant toute Tannée.
2. Pour l'orographie de la Lycie, pour le rapprochement à faire entre les .dénominations anciennes et les modernes, nous nous en rapportons à la carte qui a été dessinée par M. Kiepert pour l'ouvrage intitulé Rei&en in Sud-ioestlicfien Kleinasien, in-P». Vienne, 1. 1, Reiscn in Lykien und Karien, boschrieben von Otto Benndorf und George Niemano. 1884, avec 40 planches en photogravure et 89 ligures dans le texte; t. II, Reisen in Lykien, Milyas und Kibyratis, herausgegeben von Eugen Petersen und Félix Luschan, 1888, 40 planches en photogravure et 86 figures. Cette carte se retrouve, très réduite, dans un livre récemment publié, Geschichte der Lykier, von Oscar Treuber (in-12, 1887, Stuttgart), ouvrage qui est un résumé exact des principaux écrits relatifs à la géographie et à l'hiî:toire de la Lycie.
3. Benndorf (Hcw^n, t. ï, p. 83) conteste cette identification; d'après lui, c'est dans le Cragos que les plus anciennes traditions localisaient le mythe de la Chimère. Voir dans le tome II, ch. vin, la doscriplion du lanar-tach et des conditions dans lesquelles se produit le phénomène.
n'y rencontre guère de terrain plat que dans le voisinage des embouchures, là où les torrents, par leurs apports, ont créé, avec le temps, entre la mer et les hauteurs, une mince bande d'alluvions. Enfin, au-dessus des havres nombreux que dessinent les dentelures de
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2i4. — La rallée du Xanthos^ d'après la Nouceile Géoqraphie d'Elisée Reclus.
cette côte âpre et déchiquetée, il y a, par endroits, des terrasses qui offrent juste assez d'espace pour que l'homme s'y soit établi, entre les escarpements de la falaise et les versants moins raides où prospèrent la
ï. Sur cette carte partielle, qui est empruntée à la Nouvelle Géographie d'Elisée Reclus, les noms des villes antiques sont marqués en caracl^^os grêles. II en est de môme dans I.i carte des hauts plateaux (fig. 245^.
LA LYCIK.
vigne el Tolivier. Faute de place, il a utilisé jusqu'à des petits bassins fermés, comme celui de Phellos, qui sont comme cachés dans le cœur de la montagne*
A Test de la vallée du Xanthe, en arrière des cimes neigeuses que l'on découvre de la mer, l'aspect change; on voit s'étendre devant soi de vastes plateaux, qui se maintiennent à une élévation moyenne de 1 000 à 1 200 mètres^ (fig. 245) ; mais, à vrai dire, ces hautes terres n'appartiennent plus à la Lycie. Que leurs eaux aillent, après bien des dé-
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245. — Le plateau d'Ëlmalu, d'après la Nouvelle Géographie d'Elisée Reclus.
tours, se jeter dans la Méditerranée, ou qu'elles se répandent dans des lacs dont le trop-plein n'a d'autre issue que des gouffres souterrains, ces plaines se rattachent à celles de la Cabalieou Cibyratide et delaPisidie méridionale, qu'elles continuent presque de plain-pied, tandis que l'on n'y arrive, en venant du littoral, que par de longues montées el par des cols qui sont souvent fermés pendant les mois d'hiver. Elles sont, à perte de vue, couvertes de céréales; les crêtes qui les bordent
1. Les géographes appellent ce plateau le plateau d'Elmalu, du nom d'une ville raoderne, assez prospère, qui est aujourd'hui le contre de population le plus important qu'il y ait en Lycie.
sont toutes nues. Au contraire, la Lycie proprement dite ne produit presque pas de grains et elle est partout très richement boisée. Les platanes étendent et croisent leurs larges branches au-dessus du lit de tous les torrents; sur les pentes inférieures des montagnes, il y a d'épaisses futaies d'érables et de ces beaux chênes, le querciis œgilops^ qui dominent la vallonnée; les pins que Ton aperçoit, en longeant la côte, suspendus, entre le ciel et la mer, sur le flanc de la falaise abrupte, à toutes les anfractuosités du roc, couvrent aussi, dans Tintérieur, de larges espaces. Plus haut, dans le voisinage des neiges, ce sont dautres conifères, amis du froid, les sapins et la noire verdure des cèdres. La forêt qui, dans tant d'autres parties de TAsie Mineure, a péri sans retour, a résisté ici à des siècles d'incurie et de dévastation.
Un des caractères qui distinguent la Lycie, c est le contraste des climats, c'est la diversité de la végétation que l'on y rencontre, lorsque Ton part du littoral et que l'on remonte les vallées qui y aboutissent. Sur les rivages, la noire pyramide des cyprès et la tête élancée des palmiers se dressent au-dessus des vergers d'orangers et de citronniers: à quelques heures de marche, on trouve les arbres fruitiers de nos pays : le noyer, le cerisier, le poirier et le pommier; si l'on continue à gravir contre mont, en suivant les ravins où bondissent les cascades, dès le lendemain du jour où l'on a quitté des plages dont la physionomie est tout africaine, on a autour de soi des paysages tout alpestres, qui rappellent ceux de la Suisse et du Tyrol*. Dans de telles conditions, pour échapper aux températures extrêmes, il suffit d'un simple déplacement, dont l'heure est marquée par le cours même des saisons, plus régulières ici que sous notre ciel. Au printemps et à l'automne, toute la population est en mouvement. Chacun des villages du bas pays possède, quelque part dans la moyenne ou dans la haute montagne, son ïàila ou campement d'été, dont le site a été choisi au milieu d'une clairière ou sur le bord de la forêt. Vers la fin de mai, sur tous les chemins, on ne rencontre que convois d'émigrants et troupeaux qu'ils chassent devant eux; à chaque instant, le passant qui les croise est forcé de se garer pour attendre la fin du défilé. On fuit les plages, qui seront bientôt torrides et fiévreuses, où toutes les plantes commencent à se dessécher, pour aller vivre, pen-
K . Entre fendroit oii le Xanthe fait brèche dans le mur du plateau de la Cibyratide et celui où il atteint sa basse vallée, il n'y a, à vol d'oiseau, qu'une dizaine de kilomètres: mais la différence de niveau est de 800 mètres.
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dant trois ou quatre mois, à Tair frais des hauteurs, sur Therbe drue et sous les grands arbres, près des eaux vives. Dans les échelles même les plus fréquentées, il ne restera bientôt plus qu'une demi-douzaine de malheureux qui y seront retenus par le devoir professionnel ou par Tintérêt, un douanier et quelques détaillants, destinés à surveiller et à ravitailler les équipages des bâtiments qui font escale sur la côte. Tous les autres partent; mais, vers la fin de septembre et en octobre, lorsque les nuits commencent à être trop fraîches dans les huttes mal closes du ïàila, malgré les brasiers odorants où se consument les troncs et les branches du cèdre, on redescend, pressé de regagner sa demeure et ses affaires, et plus d'un montagnard prend le même parti; les uns ont, sur le littoral, des oliviers dont ils vont recueillir les fruits ou quelques terres à blé qu'ils ensemenceront; d'autres se loueront comme patres ou comme ouvriers. Il y a plus d'un village, trop haut situé, qui est abandonné pendant l'hiver par une partie de ses habitants. Lorsque le pays était couvert de cités florissantes,. dont tout le territoire était habité par une population très dense, les Lyciens devaient être moins mobiles que ne le sont aujourd'hui leurs successeurs. Les villes avaient des édifices aux murs très épais, des maisons spacieuses et solidement bftties, des jardins ou Tirrigation entretenait de tout temps la verdure et l'ombre; Tair n'était d'ailleurs pas empesté, sur les rivages, par ces miasmes paludéens qui, à Patara et dans maints autres endroits, se dégagent maintenant des anciens ports changés en marais. Môme sur le littoral et dans les basses vallées, la ville pouvait garder nombre de ces citoyens. Cependant ces habitudes s expliquent si bien par les exigences du climat, qu'il est difficile d'admettre qu'elles ne remontent point, au moins dans une certaine mesure, à ranliquilc même\ La montagne est partout si près de la grève ou de la plaine et les pentes en sont si rapides que chacun de ces petits États trouvait aisément, sur son territoire môme, remplacement de cette station d'été dont il avait besoin.
Si le climat et la végétation varient ici avec les altitudes, la consli-
\, O qui donne ?i [>ensnr que la vie sociale et religieuse subissait alors aussi, au moins dans les cités du littoral, une sorte d'interruption pendant la saison chaude, c'est un renseignement qui nous a été conservé au sujet de Toracle d'Apollon à Patara; il semble qu'il ne répondit aux (idèles que pendant les mois d'hiver. Hérodote, I, 182. Servius, ad Mneida, IV, 143. De même aussi, quand Hérodote (I, i70) raconte qu'au moment de la catastrophe de Xanthos quatre-vingts familles étaient alors absentes de la ville (èru/ov •:7)viy.auTa g/.5r,[jL2ouaai), l'idée qui vient la première à l'esprit, c'est que ces familles aTaîent quitté la ville, avant Tattaque dos Perses, pour se rendre au campement d'été.
tulion du sol est à peu près uniforme, dans toute Tétendue de la Lycie propre. On rencontre, dans les basses terres, des brèches et des poudingues faits de débris enlevés aux hautes montagnes; il y a des schistes et des serpentines au sud-est, dans la chaîne qui longe le golfe A'Adalia; tout le reste du massif est composé d'une roche calcaire qui se dresse, au-dessus des vallées et des ravins, en grands murs verticaux. Plus ou moins compacte, suivant les lieux, cette roche est partout facile à tailler ; le grain en est assez fin et assez dur pour qu'elle ait gardé beaucoup mieux que ne l'ont fait la plupart des tufs volcaniques de la Phrygie les formes et les inscriptions qu'y a tracées le ciseau. Elle a, en général, une blancheur laiteuse qui la fait ressembler au marbre; plusieurs voyageurs ont pu s'y tromper; mais, à vrai dire, il n'y a pas de marbre en Lycie. Les rares monuments que Ton y rencontre faits de cette matière sont de provenance étrangère*.
Le sol, en Lycie, est souvent agité par des tremblements de terre'. Les ruines de plus d'une cité lycienne portent la marque de ces convulsions du soP. Sans les ravages causés par ces secousses, tombes et bâtiments seraient encore intacts, là où, comme dans plusieurs de ces sites, il n'y a aux environs que de pauvres villages, dont les habitants ne songent pas à remployer les matériaux des constructions antiques. Au contraire, Mam, qui prospère, détruit, d'année en année, ce qui subsistait encore des beaux édifices de Telmessos*.
S ^- - L*IITSTOIRE.
On croit reconnaître les Lyciens (Au*^ioi) de la tradition classique dans les Louka qui sont mentionnés par les textes égyptiens, à côté des Iliouna, des Shardanes et des Shakalash, parmi ces peuples de la mer dont les attaques répétées ont donné de si vives inquiétudes aux Pharaons de la dix-neuvième et de la vingtième dynastie ; ce serait alors