HÉRODOTE, I
2. Avxioi viendrait de la racine lue, que Ton trouve, avec le sens de lumière, en grec comme en latin (G. Curtius, Grundzûge (1er Griechischen Etymologie, 5« édition, i87î>. p. IfiO). Sur ces diverses étymologies, voir TnErnER, Geschichtef pp. 28-29.
L'HISTOIRE. 3i9
peuple qui s'est constitué de très bonne heure, un peuple qui date du temps où les Grecs n'avaient pas encore commencé de se répandre dans le bassin oriental de la Méditerranée. Leur langue est connue par des textes nombreux et dont quelques-uns sont fort étendus ; celui de Tobélisque de Xanthos a jusqu'à 250 lignes. Dans ces textes, les mots sont séparés par des points ; on a donc pu y distinguer les différeates parties du discours, grâce surtout aux inscriptions bilingues, lyciennes et grecques, et, si le vocabulaire reste à peu près inexpliqué, se faire au moins une idée des flexions du nom et du verbe. Or, 1 idiome dont la déclinaison et la conjugaison se laissent ainsi entrevoir est d'une nature très à part. U semble appartenir à la famille aryenne; c'est du moins l'avis de la plupart des linguistes ; mais quelle place convient-il de lui assigner dans l'ensemble de cette famille et auquel des groupes qui la composent convient-il de le rattacher? C'est une question à laquelle n'osent pas encore répondre les critiques qui ne se prononcent qu'à bon escient*. U n'en est pas de même, nous l'avons vu, pour la Phrygie ; l'idiome phrygien ressemble fort au grec. Cette originalité si marquée de la langue lycienne est une présomption de haute antiquité. Si les Lyciens se rattachent vraiment à la race indo-européenne, il faut qu'ils se soient séparés de leurs congénères bien avant ces tribus italiotes, grecques et thraces dont les parlers offrent entre eux de si frappantes analogies et ont d'ailleurs de si sensibles rapports avec le sanscrit et avec l'ancien perse.
L'étude de l'alphabet lycien conduit à la même conclusion (fig. 246), C'est, comme les alphabets phrygien et carien, un alphabet dérivé de l'alphabet phénicien par l'intermédiaire d'un alphabet grec; on y reconnaît le type dit des lies, celui qui était en usage dans une contrée toute voisine, à Rhodes. Tel qu'il se présente dans des inscriptions qui paraissent dater en général des deux siècles compris entre la conquête perse et la conquête macédonienne, il a même l'aspect moins archaïque
f . Lassen, Ueber die Lykischen Imchnften und die alten Sprachen Kleinasiens (dans la Zeitung der deulschen morgenlœndischen Gesellschaft, t. X, p. 325-388); Moritz-Schhidt, The Lyeian inscriptions after the accurate copies ofthe laie Augustin Schônborn, 1868; Neue lykisrhe Studien, 1869 ; Sa vklsberg, Beilraege zur Entiifferurig der Lykischen Sprachdenkmœlcr, Bonn, 1878; Beitratge zur Erklœrung der Lykischen Sprache, Bonn, 1878. Cari Pauli, dans sa disserlation intitulée Eine vorgriechische hischnft in Lemnos, Leipzig, 1886, touche à la question des caractères de la langue lycienne (p. 59 et suiv.). Il incline à rattacher les Lyciens, comme les Étrusques, aux Pelages, qu'il distingue des Thraces et qui ne seraient ni des Sémites ni des Aryens.
LA LYCIE
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24C. — L'alphabet lycien.
que l'alphabet phrygien; le tracé des lettres y est plus régulier, Tassiette s'en rapproche davantage de la verticale * ; mais tandis que l'alphabet des monuments de Midas ne contient que des lettres prises aux Grecs, celui-ci laisse apercevoir des traces d'un état plus ancien de l'écriture, d'une période pendant laquelle les Ly.
ciens se seraient servis d'un autre système de signes, de celui que les plus anciens habitants de la péninsule avaient tiré des hiéroglyphes hétéens. Sur les vingt-huit caractères dont il se compose, il y en a quatre qui lui sont communs avec le syllabaire cypriote*; deux ou trois autres, qui ne sont pas d'origine phénicienne et qui ne se rencontrent pas à Cypre, proviennent peut-être aussi de ce même fonds antérieur. U y a donc lieu de croire que les Lyciens,lorsqu'ils ont adopté l'écriture grecque, n'y trouvant pas tous les signes dont ils avaient besoin pour noter tous les sons de leur idiome, ont gardé quelques-uns de ceux qu'ils avaient employés jusqu'alors, quand ils se servaient d'un de ces alphabets que nous avons appelés asiatiques, alphabets que leur complication a partout frappés de désuétude vers le huitième siècle, partout sauf à Cypre. On a la même impression, lorsque l'on cherche à réunir les quelques renseignements que les historiens nous ont transmis au sujet des institutions de la Lycie. « Ce peuple, dit Hérodote, a un usage qui lui est tout à fait particulier, et qui ne se rencontre chez aucune autre
1. F. Le.normant, art. Alphabet, p. 209, dans le Dictionnaire des antiquités, de Saglio.
2. Sayce, Les inscriptions trouvées à Hissarliky p.910, dans H. Schlieman.n, J/io5, ville H pays des Troyeiis, 8®, Paris, 488:».
nation : les Lyciens ajoutent à leur nom, pour le définir, celui de leur mère et non celui de leur père. Demandez à Fun d'eux de quelle famille il est, il vous nommera sa mère et les ascendantes de sa mère. Si une femme de condition libre vit avec un esclave, ses enfants ont le droit de bourgeoisie, mais si un homme libre, fût-il du rang le plus élevé, a des enfants d'une étrangère ou d'une concubine, ceux-ci restent en dehors de la cité \ » Un écrivain très postérieur, mais qui avait accès à des sources aujourd'hui perdues, Nicolas de Damas, confirme cette assertion et y ajoute que c'étaient les fils et non les filles qui héritaient des biens ^ .
Dans les textes épigraphiques, on ne trouve, il est vrai, que d'assez faibles traces de celte situation supérieure attribuée à la femme ^; mais ces textes sont en général d'assez basse époque ; or, à mesure que la civilisation hellénique pénétrait en Lycie, elle dut y effacer les usages locaux, d'autant plus qu'elle ne se heurtait pas à des lois écrites; les Lyciens, assure-t-on, n'avaient qu'un droit coutumier *.
Il n'y a aucune raison de révoquer en doute des témoignages qui se rapportent aux temps des premiers contacts. Si les Lyciens n'avaient pas eu cette habitude, pourquoi les Grecs se seraient-ils avisés de la leur altribner? On conçoit, d'autre part, qu'ils aient été surpris, en visitant la Lycie, d'y voir les rôles ainsi renversés; une particularité si contraire à leurs mœurs était bien faite pour attirer leur attention. Ce régime, qui durait encore au temps d'Hérodote, c'est ce que les historiens modernes du droit appellent le matriarchat; ils en ont relevé* des vestiges chez des peuples appartenant aux races les plus diverses et ils s'accordent à le considérer comme le legs d'un état social très primitif, du temps où la famille ne s'est pas encore constituée par le mariage et où les relations des sexes sont livrées aux caprices et aux chances de rapprochements passagers ^
Quelque voie que l'on suive, on arrive donc toujours à un même résultat : les Lyciens de l'histoire classique sont le dernier reste d'un peuple qui a fait figure dans cette Asie Mineure primitive qui, de TAmanos aux rivages de la mer Egée, a subi l'ascendant des Hétéens,
f. HÉRODOTE, I, 173.