CHAPITRE PREMIER
LES PERSES, LEUR PAYS, LEUR HISTOIRE, LEUR RELIf.ION ET LEURS RAPPORTS AVEC LA GRÈCE
§ 1. — COMMENT SE JUSTIFIE LA PLACE ASSIGNEE A LA PERSE DANS CETTE HISTOIRE
Chez les Phrygiens, les Lydiens et les Lyciens, nous avons étudié Tindustrie et l'art de peuples qui eurent pour premiers maîtres, dans 1 apprentissage qu'ils firent de la vie policée, les Syro-Cappadociens, eux-mêmes élèves des vieilles civilisations de l'Orient ; nous avons vu ces peuple^ servir d'abord d'intermédiaires entre celles-ci et la Grèce encore barbare, puis bientôt, dès le septième et le sixième siècle, subir l'influence de ces Grecs dont ils avaient été les premiers éducateurs et perdre, au contact d'un génie supérieur, tout ce qu'ils pouvaient avoir d'originalité. Si nous pouvions, dans cette histoire, nous astreindre à ne suivre que l'ordre chronologique, si nous n'écoutions aussi que nos préférences et notre inclination secrète, nous aborderions dès maintenant l'histoire de l'art grec ; mais nous ne saurions céder à cette tentation sans nous voir ensuite contraint de nous arrêter et de re-
venir en arrière pour parler de la Perse. L'art perse ne produit ses chefs-d'œuvre qu'à la fin du sixième et dans le cours du cinquième siècle : il ne se développe qu'après celui de la Grèce ionienne, et certains des édifices qu'il a élevés sont même postérieurs au Parthénon et aux Propylées de l'acropole d'Athènes ; mais, malgré cette date avancée, il reste, par son principe et par son esprit, le dernier venu des arts du monde oriental, qu'il résume tous dans une synthèse éclectique et grandiose. S'il n'a pu s'empêcher de faire quelques emprunts h l'art de cette Grèce qui était alors à l'apogée de sa gloire, pourtant, à le considérer dans son ensemble, dans les méthodes qu'il applique et dans les traditions auxquelles il obéit, il demeure le disciple et le continuateur de l'Egypte, de la Chaldée et de l'Assyrie. C'est donc ici qu'est marquée sa place; quand nous l'aurons étudié, quand nous lui aurons rendu la justice qui lui est due, nous aurons achevé de dresser le tableau des inventions et des créations successives du génie asiatique ; rien ne nous détournera plus de consacrer toute notre attention aux différentes phases et au magnifique essor de la plastique grecque.
Le théâtre où a fleuri cet art de la Perse qui clora pour nous la série des arts de l'Orient, c'est l'immense contrée que les géographes appellent aujourd'hui le plateau de l'Iran. Ce plateau, qui sépare le bassin du Tigre et de l'Euphrate de celui de l'Indus, a pour limites au nord le massif de l'Elbourz et les chaînes qui le rattachent d'une part aux monts de l'Arménie et de l'autre à ceux de l'Afghanistan; à l'est, les monts Bolour et l'Hindou-Kouch; au sud, la suite de hauteurs qui court parallèle à l'océan Indien; et enfin, à l'ouest, le golfe Persique, la chaîne du Zagros et TArarat. Ce vaste espace est partagé par la nature en deux régions très dififérentes d'aspect. Surtout le pourtour de ce quadrilatère irrégulier, il y a une ceinture de montagnes dont le pied forme le socle de ce plateau que dépassent leurs sommets. Dans l'inférieur de cette enceinte se creuse une sorte de cuvette, où le sol arrive, en certains endroits, à n'être guère élevé que de 300 mètres au-dessus du niveau de la mer, tandis que, plus près du mur qui l'enclôt, le plateau se maintient à de très grandes altitudes ; Téhéran, la capitale actuelle de la Perse, est à 1 160 mètres. Au milieu de cette dépression se dressent, de place en place, des massifs isolés, semblables à autant d'îles mon-
tueuses ; mais les flancs en sont arides : les nuages qui s'élèvent des mers du sud et du nord n'arrivent pas jusque-là ; ils sont arrêtés par les crêtes des chaînes bordières et ne retombent guère en pluies abondantes que sur les versants extérieurs de ces chaînes, sur ceux qui regardent la Caspienne, le golfe Persique et l'océan Indien. Ce contraste entre les deux zones a frappé tous les voyageurs européens qui, venant de la Russie ou de la Turquie, abordent la Perse par Tiflis, Erivan et Tauris, par Bagdad et Hamadan. A l'ouest, ce ne sont que montagnes qui bordent la vallée du Tigre et la baie qui en est le prolongement. Ces montagnes s'abaissent, vers le fleuve et vers la mer, par une suite de terrasses que supportent de grands murs verticaux et que coupent des brèches où descendent et se précipitent par bonds les affluents de la rive gauche du grand fleuve. En arrière de ces chaînes, à l'est de leurs sommets, ce ne sont plus qu'immenses plaines, dépourvues d'eaux courantes, qui s'étalent avec une inclinaison à peine sensible vers l'océan Indien et vers le bassin fermé de l'Helmend, qui descend de rindou-Kouch.
Au dire des géologues, la formation de ce plateau s'expliquerait par un déluge venu du nord qui aurait comblé le spacieux bassin compris entre les deux soulèvements de l'Indou-Kouch et du Zagros. Les terres apportées par ce flot n'ont laissé à découvert que des sommets ou des lignes de crête qui se dégagent des alluvions et qui les dominent, comme un rocher émerge au-dessus de la mer. Aussi, dans toute cette contrée, passe-t-on sans transition de la plaine aux pentes abruptes des montagnes. Celles-ci, avec leurs pentes très rapides et leurs cimes déchirées, sont incapables de retenir des terres végétales et par conséquent de porter des arbres ou même des plantes herbacées et des mousses ; elles laissent donc écouler, au moment même où elles les reçoivent, toutes les eaux pluviales ; celles-ci s'enfoncent, le long du roc, à travers un sol très perméable, pour aller s'emmagasiner dans de creuses vallées souterraines, qui s'étendent au-dessous de l'aride surface du plateau*. Dès les temps les plus anciens, l'homme a appris à aller chercher, dans ces inépuisables réservoirs, l'onde rafraîchissante dont il a besoin pour arroser et féconder quelques parcelles au moins de cette terre qui, à première vue, pourrait sembler vouée à une éternelle stérilité.
C'est la partie occidentale de l'Iran qui seule compte dans l'histoire,
DiEULAFOY, Vnrt antique ik la Périme, t. II, p. 3-8.
tout au moins dans l'histoire de Tancien monde. Ce privilège, elle la dû d'abord à sa situation, qui l'a faite voisine de cette Mésopotamie où la civilisation, favorisée par la merveilleuse fécondité du sol, est née d'aussi bonne heure qu'en Egypte, et où, depuis ces temps reculés, il y a toujours eu de puissants États, des cités industrielles et commerçantes. Les maîtres du bas pays, les souverains de la Chaldée, et surtout ceux de TAssyrie, furent bientôt tentés d'escalader le rebord de la haute muraille qui fermait à l'est leurs domaines ; ils voulurent aller voir si, par delà ces pics neigeux et ces longues crêtes, il n'y avait pas de riches campagnes à piller, des esclaves et des troupeaux à enlever, des peuples à soumettre au tribut. Par des rampes qui contournent les précipices, par des sentiers où l'on échappe difficilement au vertige, mais où ont passé et où passent encore, parce qu'il n'y en a pas d'autres, les caravanes et les armées, ils montèrent, de gradin en gradin, jusque sur le plateau ; ils y poussèrent des incursions en divers sens, et notamment ils rattachèrent à l'empire ninivite toute la contrée, voisine de la mer Caspienne, que l'on appelait la Médie. Une fois qu'ils eurent été frayés par la conquête, les chemins restèrent ouverts à l'échange pacifique des marchandises et des idées; depuis lors, les relations ne cessèrent plus ; mais il vint un moment où les rôles s'intervertirent. Lorsque la domination assyrienne commença de chanceler sous les efforts combinés de tous ceux qu'elle avait si durement écrasés, les tribus de l'Iran descendirent dans la vallée du Tigre, où elles prirent une part décisive à la chute de Ninive. Après ce brillant exploit, les Mèdes franchirent l'Euphrate et poussèrent, en Asie Mineure, jusqu'à THalys. Proches parents et héritiers des Mèdes, les Perses se sont avancés bien plus loin encore vers le couchant, et leurs succès provoquèrent un retour offensif des Grecs. Avec Alexandre, ceux-ci vinrent gravir les marches colossales du plateau, comme l'avaient fait jadis les soldats de Ramftnnirari et de Teglath-Phalasar ^ Ainsi donc, à partir du neuvième siècle avant notre ère, la Mésopotamie et les provinces de l'Iran qui y confinent ont été en communication constante: jusqu'aux derniers jours de l'antiquité, les nations riveraines du Tigre et de l'Euphrate ont presque toujours obéi à des princes qui appartenaient à riran par leur naissance et par la langue qu'ils parlaient. Les Perses
1. La plus ancienne mention coiinne des Mèdes se rencontre dans îles documents qui appartiennent au règne de Raniànnirari III, qui serait compris entre les années 810 et 781. Depuis lors, la Médie est plus ou moins vaguement mentionnée, h diverses reprises, parmi les contrées qui relèvent de IVmpire assyrien.
ont succédé aux Mèdes; après les Achéménides elle court intermède de Tempire macédonien, les Arsacides et les Sassanidcs ont régné sur la Mésopotamie, d'où les meilleurs capitaines de Rome n'ont jamais réussi à les chasser. Au cours de ces luttes, que coupaient nécessairement des périodes de trêve et de rapports amicaux, une religion d'origine iranienne, le culte de Mithra, s'est répandue jusque dans les provinces les plus lointaines de l'empire romain et y a balancé pendant un certain temps le succès du christianisme. Un peu plus fard, c'était une secte chrélienne, celle des Nestoriens, qui, proscrite en Occident, demandait un asile à la Perse, pendant que les derniers représentants de la philosophie grecque, victimes, eux aussi, d'une étroite intolérance, cherchaient un refuge à la cour de Chosroès.
Ainsi, depuis l'heure où les Assyriens ont été les arracher à leur isolement, les peuples de l'Iran ont toujours été mêlés, de manière ou d'autre, au mouvement de ce que l'on peut appeler l'humanité occidentale, à la vie de cette civilisation qui, née sur les rives du Nil et sur celles de l'Euphrate, a fini par avoir ses foyers principaux sur les côtes de la Méditerranée ; ils y ont joué leur rôle à la fois sur le terrain politique et dans le domaine de la pensée. Il ne semble pas, au contraire, que pendant toute cette période ils aient rien emprunté ni rien donné aux nations lointaines qui habitent les contrées auxquelles est contigu, par sa bande orientale, le plateau de l'Iran. Leurs relations avec la Chine se sont bornées à quelques ambassades échangées au temps des Sassanides, à quelques marchandises de luxe que les caravanes portaient d'un pays à l'autre. Si l'empire de Darius s'est étendu, au moins nominalement, jusqu'aux frontières de l'Inde, c'est seulement à une époque bien plus rapprochée de nous que, portés par la force d'expansion de l'Islamisme, des conquérants partis d'Ispahan ont envahi l'Inde et s'y sont établis, y ont introduit leur religion et leur langue; mais ces événements n'appartiennent déjà plus à la période de l'histoire qui nous occupe. La Perse, au temps même de sa plus grande puissance, ne parait pas avoir exercé sur l'Inde une influence dont les traces soient sensibles; tout au plus pourrait-on signaler dans l'architecture indienne quelques dispositions qui auraient été imitées du décor des palais royaux de l'Iran. Quant à l'Inde, au dire même des savants qui tiennent à lui faire la part la plus belle, tout ce qu'elle aurait envoyé à l'Occident, par l'intermédiaire de la Perse, pendant une longue suite de siècles, ce sont ces contes qui, répétés de proche en proche, ont fini par se répandre chez tous les peuples de l'Europe,
et, SOUS leur forme populaire ou sous celle que leur ont donnée les lettrés, amusent encore nos enfants.
Si riran a eu de tout temps ses capitales et son centre de gravité dans le voisinage du golfe Persique et de la chaîne du Zagros, cette particularité ne s'explique pas seulement par les circonstances que nous avons rappelées, par les contacts qu'elles ménagèrent entre les habitants de ce territoire et ceux d'une contrée qui a été l'un des berceaux de la civilisation antique : la configuration même du sol est pour beaucoup dans le mode suivant lequel la vie sociale et politique s'est répartie sur la surface du plateau. Dans l'est de Tlran, les eaux souterraines sont enfouies plus profondément et plus malaisées à capter; à l'extrême limite des hautes plaines, il y a bien quelques rivières qui descendent des montagnes ; mais elles se perdent bientôt dans des déserts d'argile dure, de sable et de sel. Très froid l'hiver, torride l'été, toujours d'une sécheresse désespérante, le climat est cruel à l'homme ; aussi le Khoraçan, c'est le nom par lequel on désigne aujourd'hui toute cette région, n'a-t-il que quelques rares oasis, qui sont très faiblement peuplées. On n'imagine pas une cité souveraine, résidence du chef d'un grand empire, placée dans de telles conditions, enveloppée et comme isolée par des solitudes où les voyages sont difficiles et souvent dangereux ; cette contrée n'a jamais eu que des villes d'une importance secondaire.
Il n'en est pas de même au nord-ouest, à l'ouest, et au sud-ouest du plateau, là où s'élèvent des chaînes bordières, qui dépassent en général 3000 mètres et qui atteignent, avec le Démavend, le point culminant deVElbowZj une hauteur de 5628 mètres. L'IIyrcanie des anciens, que l'on appelle aujourd'hui le Ghila?i et le Mazendérmiy est située en dehors des limites naturelles de l'Iran, mais y a toujours été rattachée par la politique ; sur toutes ces pentes qui descendent à la Caspienne, il y a de magnifiques forêts, de vertes prairies, des jardins d'une végétation luxuriante ; pâturages et vergers abondent encore dans le bassin du lac d'Ounniah, la province d'Azerbidjan, autrefois l'Atropatène. Plus au sud, la Médie, aujourd'hui Vlrak-adjémij la Susiane ou le Khouzistan, et la Perse proprement dite, le Fars, ont, au pied des montagnes, des vallées fécondes, richement arrosées par des fleuves comme le Karoun et par des rivières comme le Polvar-roud, ou par ces aqueducs cachés en terre que l'on appelle les kanots, La faune et la flore sont très variées; il y a de belles races d'animaux, de moutons et de chameaux, de chevaux et d'&nes. Les produits du sol changent avec les
altitudes; dans VArabistan, autrefois TÉlam, sur le littoral du golfe Persique, ce sont des bois de palmiers qui entourent les villes et les villages. Plus haut, dans le Fars, autour de Chiraz, tous les arbres fruitiers de nos campagnes prospèrent à souhait et donnent des fruits délicieux. Les essences forestières, il est vrai, font défaut; mais les matériaux de construction sont d'excellente qualité. Sur bien des points, là même où la tête des volcans éteints ne se dresse pas, comme dans ÏElèourZj au-dessus des monts calcaires, des roches ignées, gneiss et granits, porphyres et trachytes, ont percé la couche épaisse des formations sédimentaires et contribuent, en se décomposant, à la fertilité du sol. Les métaux utiles ou précieux ne sont pas rares dans ces terrains ainsi remaniés ; on y a signalé de riches gisements qui, jadis exploités, attendent aujourd'hui la main de l'ouvrier.
Pris dans son ensemble, l'Iran n'a jamais pu avoir qu'une population peu considérable par rapport à son étendue : une trop grande partie de la surface du plateau est toujours restée et restera toujours impropre à la culture ; mais ces solitudes mêmes, presque infranchissables, étaient une protection pour les groupes qui s'établirent au nord et à l'ouest du plateau. Assurés de n'être pas pris à revers, ils pouvaient, en toute sécurité, croître et multiplier dans ce territoire, où la nature offrait tant de ressources à qui saurait s'imposer l'effort nécessaire pour le mettre en valeur. Les seuls ennemis qui pussent les inquiéter, c'étaient leurs voisins occidentaux, les puissants États de la Mésopotamie ; mais le rempart du Zagros était trop difficile à escalader pour qu'un roi qui résidait à Babylone ou à Ninive fût jamais en mesure de soumettre à une domination vraiment lourde et gênante des peuples que séparaient de lui des montagnes où l'on fait si peu de chemin par journée de marche, alors même que personne n'en défend les défilés, et où une poignée d'hommes suffit à tenir une armée en échec ; les cols du Zagros dépassent la hauteur de 2800 mètres. Dans les monts qui séparent la Perse de la Susiane, il y a des tribus, celles que l'on appelle les Baktkiaris, auxquelles les princes Achéménides, dans tout l'éclat de leur puissance, étaient obligés de payer un droit de passage, quand ils voulaient traverser leur pays, pour se rendre d'Ecbatane ou de Persépolîs à Suse*; aujourd'hui, les Bakthiaris sont, en fait, aussi indépendants du chah qu'ils l'étaient jadis du grand roi.
L'avantage était grand, au contraire, pour le peuple qui, du haut de
\. Stkabos (craprès Néarqiio), XI, xiii, 6. Cf. Arrien, i4nfl6flr.se, VII, 15.