TOME V. ;Î
ilO LA PERSE.
celle plale-forme, comme d'une citadelle, dominait tout le bas paye el était toujours à même de lancer sur lui, à l'improviste, des bandes d'agiles et vaillants montagnards. La différence même de civilisation tournerait au profit de la plus rude des deux nations : là où la science de la guerre n'est pas assez avancée pour doler un peuple d'un armement qui lui assure une supériorité écrasante comme celle que la possession de la poudre donnait aux Européens quand ils eurent à conquérir l'Amérique, la victoire finit toujours par rester, dans les luttes qui s'engagent entre barbares et civilisés, à celui des deux adversaires qui est le plus sobre et le plus endurci à la fatigue, à celui qui, étant moins accoutumé au bien-être, a moins de raisons pour tenir à la vie.
ii 3. — l'histoire et la religion
C'est au huitième siècle qu'il commence à être souvent question, dans les documents assyriens, des tribus qui occupent la bande occidentale du plateau de l'Iran ; mais on ne saurait dire depuis combien de temps ces tribus s'étaient répandues dans le pays où vivent encore leurs descendants *. Elles appartenaient à la race arienne ; elles étaient proches parentes des tribus qui ont peuplé une partie de la péninsule indienne et qui ont laissé, dans les hymnes connus sous le nom de Védas, la plus haute expression de leurs croyances. C'est ce que ne soupçonnaient pas les anciens et ce qui ne fait plus de doute pour la science moderne. Cette parenté, tout la démontre, Tétroite ressemblance des langues, Tidentité primitive des idées religieuses et même de certains rites originaux, enfin les analogies que présentent, de part et , d'autre, les caractères physiques. D'où viennent, quand et où se sont séparés ces différents groupes de la famille arienne qui, sous des noms divers, ont porté des rivages de l'océan Indien à ceux de l'Atlantique le système compliqué de leurs idiomes à flexions et la supériorité de ces aptitudes variées qui les ont placés à la tête de l'espèce humaine? On en sera toujours réduit, sur ce point, à des conjectures plus ou moins vraisemblables ; mais, pour ne parler que des tribus qui ont formé la
1. Les deux principaux ouvrages à consulter, pour l^histoire ancienne de flraii écrite surtout d*aprùs les sources orientales, ce sont les suivants : Fr. Spiegel, £rtinische Aller thumskunde, 3 vol. in-8, Leipzig, Engeliuann, 1871-1878, et F. Justi, Geschichte der alten Persiens^ in-8°, Berlin, (Jrote, 1879. Voir aussi Delattre, Le peuple et tempirc des Médes jusqu'à la fin du règne de Cyaxarr, in-4o, Bruxelles, Bayez, IHS'A, el Oppert, Le peuple et la langue des Médcs, in-8«^ Paris, Maisonneuve, 1880.
branche iranienne de la race à laquelle nous appartenons, il parait certain que c'est par le nord qu'elles ont dû aborder le plateau, pour y cheminer ensuite dans la direction du golfe Persique, de vallée en vallée, le long de la chaîne bordière\ Il suffit d'un coup d'œil jeté sur la carte pour reconnaître qu'ils ne sont pas venus de l'Inde ; il leur aurait fallu traverser les solitudes inhospitalières de l'Iran oriental. Au contraire, en suivant le pied de la chaîne septentrionale, depuis ce que l'on appelle aujourd'hui le Caucase des Turkmènes ]}js([\\k VElhovrz, sur cette ligne où est maintenant tracée la frontière entre les possessions russes d'une part et de l'autre l'Afghanistan et la Perse, les émigrants ont trouvé partout des pâturages pour leurs troupeaux et, d'étape en étape, ils sont arrivés, sans trop de souffrances, aux rivages méridionaux de la mer Caspienne, où abondaient l'eau, l'herbe et le bois. Un pas de plus et, par la vallée du Sefi-Boud ou par un des cols de la montagne, on débouchait sur le plateau.
Les Ariens, lorsqu'ils entrèrent dans l'Iran, y rencontrèrent-ils dès lors ces tribus touraniennes, ou, pour employer un terme d'un usage plus courant, ces tribus turques qui leur ont disputé plus tard la suprématie dans cette contrée? On l'ignore; en tout cas, les juges les plus autorisés s'accordent à rejeter l'hypothèse d'après laquelle il conviendrait de rattacher les Mèdes à la famille touranienne. Par la langue, par les croyances religieuses, par les mœurs, Mèdes* et Perses sont frères ; toute la différence, c'est que les Mèdes, plus voisins des Assyriens, se sont civilisés les premiers à leur contact, qu'ils sont arrivés plus tôt à la concentration et à la puissance politique ; les Grecs n'ont jamais bien distingué les Mèdes et les Perses ; les guerres qu'ils ont soutenues contre les rois de Perse, ils les ont toujours appelées les guerres médiques ^
Les Ariens trouvèrent établis, au sud-ouest du plateau, sur celui
1. On a cru pouvoir suivre ainsi la tribu dos Perses, à Taide des textes assyriens, tl<*puis les bords du lac d^Ourmiah, où ils auraient babitt'* au temps de Salmanasar TI, jusque dans le Pars, où ils seraient arrivés après le rèj^n»* de Sar^on (Amiaud, Cyrm roi 'f^ prrse, dans les Mélangea R/miVr, 1886. p. 241-260).
2. Voir NÔLDERE, article Persia, p. ,")62 {Encyclopœdia Britannica, 9" édition, t. XVIII, 188:i!. J. Darmksteter, article de la Revue critique, 21 juin 1880, à propos du livre d'Oppert. Le Peuple et ki Langue des Mèdes {in-8**, Paris, Maisonneuve, 1880) et Coup d'œil sur CHistoire de la Perse, p. 14 (1885, in-32, Leroux). Spiegel se pronouce dans le même sens.
3. Les noms que portaient ces deux peuples ont été altérés dans leur vocalisation fKir les transcriptions qu'en ont données les Grecs ioniens, qui les premiers les ont fait i'f»nnaitre au monde hellénique. Les Ioniens n'aimaient pas le son de Va; ils y ont substitué celui de IV, partout où ils le pouvaient, et cVst ainsi (jue nous appelons Mèdes el pfTses^ les Ma^la et les P«rs« «les inscriptions orientales.
de ses versants qui regarde la basse vallée du Tigre et le golfe Persique, les restes du peuple des Élamites ; Suse était sa principale forteresse. Les bas-reliefs ninivites où sont représentés des Susiens leur attribuent parfois un type négroïde assez marqué (fig. 281, 282); or les inductions que Ton avait tirées de ces images sont confirmées par les recherches des plus récents explorateurs de cette contrée. Ils ont été frappés de voir combien, par Tensemble de leurs caractères physiques, les Susiens modernes, les gens de Dizfoul et de Shuster, différaient des autres populations de la Perse, et voici la conclusion à laquelle arrive celui qui a eu l'occasion d'examiner le plus à loisir, sur place, les habitants de cette contrée : « L'anthropologie nous enseigne que la Susiane, à une époque qu'il appartient aux historiens et aux archéologues de préciser, a été occupée par une population noire, parente de ces noirs de l'Inde, que les peuples blancs ont contraints à se réfugier dans les districts montagneux et peu accessibles. Ces nègres étaient des Négritos *. » Les noms propres susiens qui ont été conservés par les documents assyriens, noms de lieu, noms de rois et de dieux, ont une 281, 282.- Types susiens d'après les phvsionomie très particulière. Tout
bas-reliefs d'Assourbanipal. Musée Bri- T j. ,
lannique. G. Rawlinson, The five greal mdiqUC que CC pCUple parlait UnC
monarchies of the ancient uyovid, t. II, langue qui différait profondément
et des dialectes sémitiques de la Mésopotamie et des dialectes ariens de la Perse. Ce serait cet idiome que l'on proposerait de chercher et de reconnaître dans ce que l'on appelle le second système des inscriptions monumentales de la royauté achéménide, inscriptions qui sont en général trilingues*; on n'est pas encore venu à bout de toutes les difficultés que présentent les textes écrits avec ce caractère, et, si la valeur de la plupart des signes a été reconnue, la langue même n'est pas classée avec certitude ^ L'usage que la chancellerie perse aurait fait ainsi de la langue susienne s'expliquerait aisément : de très vieux souvenirs de puissance et de gloire se
i. Frédéric Houssay, Les Races humaines de la Perse iSociiUt} d* anthropologie de Lyon , in-8o, 1887, p. 4o.
2. VoirJ. Darmesteter, dans rarticlecité plus haut. MM. Henry Rawlinsou et J. Halévv croient aussi que les inscriptions du second système sont en langue susienne.
3. Les photographies que M. Houssay rapporte des inscriptions susiennes de Malamir seront publiées par M. Diculafoy et fourniront à cette étude des matériaux excellents.
rattachaient à cette ville de Suse qui est peut-être Tune des plus anciennes cités du monde, et ces souvenirs avaient été ravivés par Thabilude qu'avaient prise les grands rois d'y passer une partie de Tannée; Suse était devenue une des capitales de l'empire perse* ; les rois y étaient plus près de la Mésopotamie qu a Persépolis ou à Pasargade; ils s'y sentaient plus à portée de l'Egypte, de la Syrie et de l'Asie Mineure. 11 ne semble d'ailleurs pas que les tribus ariennes dont le territoire confinait à la Susiane aient eu grand'peine à s'annexer cette province. Les Élamites étaient épuisés par les guerres longues et meurtrières qu'ils avaient soutenues contre les conquérants assyriens et où leur indépendance avait fini par succomber; après la chute de Ninive, ce fut de Babylone qu'ils relevèrent, pour passer ensuite, sans résistance, sous la domination ^es Perses.
Depuis le jour où Mèdes et Perses apparaissent sur la scène de l'histoire, jusqu'au moment où la conquête arabe vint désorganiser riran et l'ouvrir ainsi à d'autres invasions, ce fut l'élément arien qui domina dans l'Iran, et peut-être dut-il cet ascendant prolongé à sa religion et à la pureté de la morale qu'elle lui enseignait à pratiquer. Ces tribus avaient emporté de leur première et lointaine patrie certaines conceptions que l'on rencontre, si l'on remonte aux origines, chez tous les fils de la famille arienne ; mais ces conceptions se modifièrent plus vite chez les Mèdes que chez les Perses. « Le développement inégal de la civilisation chez les deux peuples amena à sa suite un développement inégal des idées religieuses. La religion primitive de l'Iran, conservée par la Perse, était un polythéisme très analogue à celui des autres peuples ariens et plus particulièrement à celui de leurs voisins de rinde, tel que nous le retrouvons dans le Biff-Véda. Mais en Médie ce fonds primitif, élaboré par des écoles sacerdotales, celles des Mages, qui développent et poussent à l'extrême les éléments dualistes contenus dans les vieux mythes où dieux et démons sont en lutte, aboutit à un dualisme en règle que Ton appelle mazdéisme^ du nom de son dieu suprême, Ahura-Mazda, ou zoroastrisme , du nom de son fondateur légendaire, Zoroastre*. »
Ce dualisme, nous le connaissons par l'Avesta, la Bible des Perses \