Hérodote, I
Cette morale qui prêchait, en même temps que la pratique du travail agricole, la pureté de la vie et le respect de la vérité, la morale de TAvesta fut certainement commune à toutes les fractions de la race arienne ; c'est ce dont témoignent les éloges que prodiguent les historiens grecs aux vertus des premiers Perses qu'ils aient connus, des compagnons de Cyrus et de Darius, qu'ils opposent aux Perses corrompus par les jouissances du pouvoir et par un contact prolongé avec les populations sujettes*. Faites la part aussi large que vous voudrez au goût de la rhétorique et à l'amour de l'antithèse, il n'en restera pas moins vrai que les Ioniens, lorsqu'ils se sont trouvés, pour la première fois, en présence des Perses, ont été frappés de leur moralité supérieure. Ce qu'il est plus difficile de savoir, c'est dans quelle mesure la conception dualistique, qui a pris en Médie une forme systématique, avait pénétré dans l'Iran méridional. Les bas-reliefs et les inscriptions perses attestent que Ahura-Mazda était aussi le grand dieu des Perses; mais Angro-Maïnyous n'y est pas nommé, ce qui ne suffit d'ailleurs pas à prouver qu'il n'occupât aucune place dans les croyances populaires. Ce que l'on devine mieux, c'est comment cette religion, si simple à l'origine, s'altéra rapidement, lorsque les Perses furent en rapports quotidiens avec les peuples de la Mésopotamie et de l'Asie Mineure. Ahura-Mazda était un dieu suprême ; ce n'était pas un dieu unique : d'autres divinités bienfaisantes l'assistaient dans la bataille qu'il livrait contre le mauvais principe, et, par l'effet de diverses circonstances, telle de ces associées à son action put prendre, à un moment donné, une grande importance*. Par cette porte toujours ouverte, des divinités étrangères purent même se glisser et s'introduire dans le panthéon iranien. C'est peut-être le cas pour cette Tanata, Anahita ou, comme disaient les Grecs, Anaïtis, qui, à partir de la fin du cinquième siècle, joue dans la religion officielle de la Perse le rôle d'une sorte d'Aphrodite, analogue à la Mylitta babylonienne et à l'Astarté phénicienne. Dès lors, ses statues se dressent, par l'ordre du roi, dans toutes les grandes villes de l'empire^ Si Anaïtis a été de bonne heure agrégée au groupe des
1. Nulle part ce contraste n'a été marqué avec plus d'insistance que par Xénophon» dans l'épilogue qu'il a ajouté â la Cyropédie (VIII, 8).
2. « Ahura-Mazda avec les autres dieux » est une formule qui revient souvent dans les inscriptions postérieures à Darius.
3. Plutarquk, ArtaxercCy 27. Son témoignante a été confirmé par une inscription d'Artaxerce Mnémon découvinte à Suse {Journal of the royal asiatic Societyy t. XV, i8o5, pp. i 57-163). On y lit ces mots sur les bases des colonnes : « Qu'Ahura-Mazda. Anahita et Mithra me protéfîent, moi et tout ce que j'ai fait. » Bérose paraît s'être trompé en
divinités qu'adoraient Mèdes et Perses, il ne semble pas que les Iraniens l'aient emportée avec eux quand ils se séparèrent de ceux de leurs frères qui devaient coloniser l'Inde; son nom ne se trouve pas dans le Big-Véda, et elle parait de provenance arménienne ou cappadocienne*.
Les mêmes causes agirent, dans le nord de l'Iran, pour y multiplier le nombre des dieux ; on y vit de plus s'organiser, sous le nom de Mages, un clergé qui en vint, avec le temps, à se poser comme l'intermédiaire nécessaire entre Dieu et l'homme. De bonne heure, sous les Achéménides déjà et sous les Àrsacides, ces prêtres aspirèrent à un rôle politique, qa*ils finirent par conquérir, dans toute sa plénitude, sous les Sassanides ; ils se placèrent alors à la tête d'une véritable théocratie. En attendant, pour accroître et affermir leur pouvoir, ils recoururent à des pratiques qui avaient tous les caractères de la sorcellerie ; peut-être les empruntèrent-ils aux superstitions des tribus touraniennes qui confinaient à la Médie et qui s'étaient dès lors rapprochées de cet Iran dont elles devaient plus tard forcer les barrières.
Ces modifications ne se sont opérées que très lentement, sans que jamais fût brisée la chaine de ces traditions et de ces enseignements qui prétendaient remonter à Zoroastre. Pendant environ quinze siècles, depuis l'établissement dans l'Iran occidental de ces tribus ariennes jusqu'au triomphe de l'islamisme, la situation sociale et religieuse de cette contrée n'a guère changé ; il n'y a pas eu de révolution violente et profonde qui ait creusé un abîme entre le présent et le passé. Le centre politique s'est déplacé; mais, sous un nom ou sous un autre, il y a toujours eu là un État puissant dont le culte et la morale se rattachaient plus ou moins étroitement aux préceptes du mazdéisme, État dont Faction dominatrice et l'influence prépondérante s'exerçaient surtout dans la direction du couchant, se faisaient sentir à la Mésopotamie, à la Syrie, à l'Asie Mineure et à l'Arménie. Pour qui verrait les choses dans leur ensemble, de très haut et de très loin, le seul phénomène digne de remarque qui se soit produit pendant tout le cours de cette période, c'est une sorte d'alternance, de mouvement de bascule entre les tribus
aUribuant à Ochus Tinitialive de ces honneurs rendus publiquement à Anailis (dans Clément d'Alexandrie, Protreptikon, I, 5).
1. Anahffta apparaît, il est vrai, dans TAvesta comme mère des eaux douces : il y a tout an hymne en son honneur ; mais son nom manque dans le chapitre I" du Yaçna, Sur le culte qu'elle recevait en Cappadoce, où il parait indigène, voir Fr. Lenorbiant, Eisai de commentaire sur les fragments cnsmogoniqiies de Bérose, pp. lo2-154, ^i Gazette archéologique, 1876, pp. i4-ll).