FuNDiN et CosTK, Voyage en Perse, Perae mofierne, pi
empire mahométan, on ne saurait refuser de reconnaître un vivant souvenir des souverains nationaux de la Perse et de son ancienne religion ; la victoire que le roi remporte sur le lion, n'est-ce pas un des thèmes sacramentels de Tantique sculpture orientale? et le soleil, n'est-ce pas, sinon Ahura-Mazda lui-même, du moins le plus puissant et le plus béni des dieux qui lui sont associés, celui dont les Iraniens avaient apporté, de leur lointain berceau, le nom et le culte, ce Deus Sol invictus Mithra, comme disent les milliers d'inscriptions latines gravées en son honneur, qui, vers le troisième et le quatrième siècle de notre ère, disputa au Christ les âmes qu'avait cessé de satisfaire le polythéisme hellénique ?
Nous avons cherché à donner une idée exacte de la configuration du plateau de l'Iran et à marquer, d'un trait précis, les lignes mattresses de son histoire, depuis l'antiquité jusqu'à nos jours. C'est que nulle part l'homme n'a été dans une plus étroite dépendance de la nature ; on ne saurait citer de peuple dont les conditions d'existence et de développement aient été d'avance déterminées plus rigoureusement par celles du milieu où il est tombé. Nous tenions aussi à montrer comment ces conditions mêmes, par ce qu'elles avaient de très particulier, ont imprimé au génie de ce peuple des caractères spéciaux qui, une fois fixés, ont résisté à l'action des siècles, ne se sont pas laissé effacer par les révolutions politiques et religieuses. C'est là ce qu'il importait d'établir ; quant aux noms des princes qui se succèdent, d'abord en Médie, depuis le légendaire Deiokès jusqu'à Astyage, puis en Perse, de Cyrus à Darius Codoman, il n'y a pas lieu d'en dresser ici la liste, ni de discuter toutes les fables qui, mises en circulation par l'orgueil patriotique des Mèdes et des Perses, ensuite embellies encore et chargées de détails par l'imagination grecque, donnent un caractère si incertain aux débuts de cette histoire. Il suffira de rappeler quelques faits qu'il est nécessaire d'avoir présents à l'esprit pour se rendre compte de l'énormité des ressources que les souverains perses pouvaient consacrer à leurs constructions et pour deviner quelles influences ont dû subir et de quels modèles ont pu s'inspirer les artistes qu'ils ont appelés à satisfaire leurs royales fantaisies.
L'élan de la conquête arienne s'était arrêté, avec les Mèdes, vers l'ouest, aux frontières de la Lydie, sur l'Halys, vers le sud, aux limites de Tancienne Assyrie ; avec Nabuchodonosor, l'empire chaldéen donnait l'illusion d'une puissance redoutable. Ces barrières tombèrent devant les Achéménides ; on appelle ainsi les princes que les
Perses tiraient de la plus noble de leurs familles, de celle qui se donnait pour ancêtre un certain Akhamanish, rAchéménès des Grecs, qui passait pour avoir été le chef de la tribu quand elle vint occuper le FarsK Cyrus, le premier roi de celte lignée qui compte dans Thisloire, commença par arracher la prépondérance aux Mèdes ; puis il se jeta sur la Lydie, prit Sardes, et réduisit à l'état de vassales, assujetties au tribut, toutes les cités grecques de F Asie Mineure. De longues guerres lui servirent ensuite à s'assurer l'obéissance et le concours de toutes les peuplades qui habitaient l'est et le nord du plateau, jusqu'aux bassins de Tlndus et de l'Oxus ; puis, quand il eut en main toutes les forces de l'Iran, il envahit la Basse Mésopotamie et prit Babylone (538). Effrayées, la Syrie, la Palestine et la Phénicie même, qui avaient parfois résisté si vaillamment aux conquérants assyriens et ehaldéens, se soumirent sans combat. L'empire perse était déjà plus vaste qu'aucun de ceux qui l'avaient précédé en Orient; lorsque l'Egypte y eut été ajoutée par Cambyse (523), il réunit sous un seul sceptre, sans parler des régions inconnues et barbares de l'Iran oriental, tous les pays qui avaient été le théâtre du développement des premières et vraiment antiques civilisations. Le nouvel empire avait encore un autre avantage sur ses prédécesseurs : tandis que ceux-ci s'étaient toujours vu barrer le passage par la mer du couchant comme par un mur infranchissable, il pouvait compter, dans la Méditerranée, sur la coopération d'une marine puissante. Les cités phéniciennes, qui avaient bravé les derniers périls plutôt que d'ouvrir leurs portes à Salmanazar et à Nabuchodonosor, adoptent, à partir de l'avènement des Perses, une politique toute différente, où elles trouvent mieux leur compte ; dans toutes ses entreprises maritimes, le grand roi pourra toujours compter sur le concours empressé de leurs flottes de guerre et de commerce; ces services, elles le savaient, leur étaient bien payés*.
Forte de cette aide qui lui ouvrait ainsi la mer, la royauté perse conçoit des ambitions que n'avaient pas connues ses devancières ; elle s'attaqueà cette jeune civilisation occidentale que l'fonie lui a révélée et dont l'esprit d'indépendance la blesse et l'irrite comme un affront. Les Perses
1- On a beaucoup discuté sur le iitro de « roi du pays d'Anshan » qui est donné à Cyrus dans des documents clialdéens mis récemment en lumière; on a voulu chercher dans Amhan la Susiane (Dieulafoy, VArt antique de la Perse^ t. 1, p. 22 et 23, notes ; AxiAUD, Cyrus, roi fjle Perse), Nôldeke (article Persia de VEncyclopasdiaf p. oOo) ne croit pas qu'il y ait aucune raison sérieuse d'identifier la Perse et la Susiane.
2. Sur Tempressement avec lequel s'était soumise la Phénicie et les éf^ards qu'avait poar elle le grand roi, Hérodote, III, 19.
traversent les détroits qui séparent l'Asie de l'Europe ; ils occupent la Thrace et la Macédoine ; ils se jettent, avec de grosses armées, sur la petite Grèce ; mais ils n'avaient pas apprécié à leur juste valeur les qualités de l'âme grecque, le ressort et la force de résistance qu'elle devait aux institutions républicaines, au régime de la cité. Dans ces luttes, qui sont connues sous le nom de guêtres médiqueSy la Perse eut le dessous ; elle perdit tout le terrain qu'elle avait conquis en Europe et n'exerça même plus qu'une domination précaire et toujours contestée sur les cités grecques du littoral de l'Asie Mineure. Dès lors la puissance perse ne gagne plus de terrain ; son attitude est celle d'une défensive qui compte sur la diplomatie plus encore que sur les armes ; elle a toujours à combattre les provinces qui, comme l'Egypte, ne se résignent point à la sujétion, les satrapes qui se révoltent, Athènes et Sparte qui encouragent et soutiennent toutes ces rébellions. Vers 350, le violent effort d'Artaxerce Ochos rend à l'Empire, pour quelques années, une apparente unité ; mais son œuvre ne pouvait durer : la machine était usée. La décadence était partout sensible, dans la religion, qui se chargeait d'éléments étrangers, dans les mœurs, que le luxe avait gâtées et qui, de plus en plus, perdaient de vue le noble et simple idéal de la morale zoroastrienne, dans l'armée, dont les mercenaires grecs formaient maintenant la force principale, dans la langue même, qui s'altérait, et dans l'art, qui se répétait sans se développer. Alexandre ne serait pas intervenu, que la monarchie achéménide ne s'en serait pas moins écroulée; peut-être aurait-on vu dès lors les tribus septentrionales s'emparer de l'hégémonie et le royaume parthe dater du quatrième siècle.
C'est sous Darius, fils d'Hystaspe, que l'empire perse avait été le plus puissant et le plus prospère, vers la fin du sixième siècle *. Alors les Perses n'avaient encore rien perdu de leur énergie et de leur courage : leur prestige n'avait subi aucune atteinte ; c'étaient toujours les soldats de Cyrus, et ils semblaient comprendre la nécessité d'organiser leurs conquêtes. Darius était un homme supérieur; il avait conçu tout un plan qui, si ses successeurs avaient été capables de le suivre avec quelque persévérance, aurait assuré au nouvel établissement une solidité que n'avait encore possédée aucun de ces empires incohérents et fragiles dont avait hérité la Perse. Sans doute il n'allait pas jusqu'à rêver de fondre en un seul corps les nations vaincues : il leyr laissait leurs
1. C'est ce qu'avaient bien vu les Grecs. Hérodote caractérise ainsi ce r^gne (IV, i) : âvOsuOTi; T^ç Aa^T); avSpi9i xai y pT)|xa?«uv |X£Y«Xtov tjviovtcuv.
lois particulières et leur vie propre; mais il avait entrepris de séparer, dans les provinces, l'autorité politique et Tautorilé militaire, de faire surveiller ces gouverneurs les uns par les autres et de les soumettre fous à un contrôle permanent qui préviendrait les velléités d'indépendance et de révolte. Grâce à ces sages mesures, les vingt-cinq ou trente satrapies qu'avait instituées Darius fournissaient au pouvoir central d'immenses ressources en hommes et en argent*. Il est impossible d'évaluer, même d'une manière approximative, le total des forces que le grand roi pouvait mettre sur pied, en cas de guerre ; les chiffres que l'on trouve chez les historiens grecs sont certainement exagérés; mais, étant donnée l'étendue des territoires, les armements n'avaient pas d'autres limites que celles qui leur étaient imposées par les difficultés du transport, de la marche et de l'alimentation. Les troupes détruites étaient aussitôt remplacées. Quant au revenu du souverain, il se divisait en deux parties, les prestations en nature qui lui étaient dues pour l'entretien de ses soldats et de sa maison, puis le tribut payable en métaux précieux. A lui seul, ce tribut montait à 1 460 talents cuboïques, ce qui fait, en poids d'argent, 82 799 866 francs. D'après les calculs que l'on a faits sur la valeur relative de l'argent aux différentes époques, ce budget des recettes représenterait environ 663 millions de notre monnaie, et, sur cette somme, le prince n'avait pas à payer ses agents^; les satrapes, avec leur suite, vivaient sur le pays. On a ainsi une idée des quantités énormes de métal qui allaient s'entasser dans les trésors royaux ; on comprend quel rôle a joué dans la politique l'or de la Perse, quand ses souverains ont trouvé plus commode et plus sûr d'acheter la Grèce en détail que de lutter contre elle sur les champs de bataille. Ce chapitre des fonds secrets, comme nous dirions aujourd'hui, n'absorbait d'ailleurs qu'une faible portion du capital qui s'accumulait, sous forme d'espèces et surtout de lingots, dans les forteresses d'Ecbatane et de Suse ; les frais de la cour, quelque haut qu'ils montassent, étaient presque entièrement couverts par les envois de bétail, de céréales et d'autres denrées alimentaires que lui devaient les provinces. Une fois soldées toutes les dépenses nécessaires, les rois disposaient donc encore de sommes prodigieuses, dont euxmêmes ne savaient pas le compte, et quel emploi plus conforme aux traditions des monarchies orientales pouvaient-ils en faire que de les consacrera se construire des palais dont les dimensions extraordinaires