‹ Histoire de l'art dans l'antiquité (volume 2)Chapitre 205 sur 412 · TOME Y · texte numérisé non relu

TOME Y

phore ! Dès lors, représentées Tune par la monarchie la plus démesurée que rOrient eût encore vue s'établir et l'autre par les cités grecques, par toutes ces républiques municipales où la vie était alors si intense et si passionnée, l'Europe et l'Asie se regardaient face à face, de tout près, comme deux lutteurs qui vont se saisir et dont chacun a les yeux fixés sur ceux de son adversaire, épie ses moindres mouvements et se prépare à les prévenir. Cette situation donne lieu à des collisions qui se renouvellent sans cesse, coupées par des trêves plus ou moins prolongées. Tantôt on se heurte les armes à la main, tantôt on se fréquente en voisins et presque en amis; mais, de manière ou d'autre, le contact est perpétuel. Sauf pendant les quarante années environ qu'a duré l'empire maritime d'Athènes, les Perses ont eu la haute main sur cette lonie où sont nés les arts de la Grèce; sous Darius, sous Xerxès, ils ont visité en conquérants les îles de la mer Egée et même la Thessalie, la Béotie et l'Attique. Plus tard même, lorsqu'il leur fallut se tenir sur la défensive, ils se mêlèrent trop activement aux luttes intestines des Grecs pour ne pas trouver dans la part qu'ils y prirent des occasions fréquentes de séjourner dans leurs cités, en dehors même de la péninsule, et d'en regarder à loisir les plus beaux monuments*. Les Grecs rendirent aux Perses leurs visites. Sans doute, avant Alexandre, les attaques qu'ils dirigèrent contre cet immense empire ne firentguère, si l'on peut ainsi parler, qu'en entamer l'épiderme ; le plus hardi de leurs généraux, Agésilas, ne dépassa pas la frontière occidentale de la Phrygie ; mais les mercenaires qui se louaient au grand roi ou aux satrapes révoltés contre lui ont été bien plus loin : ne vit-on pas une petite armée, celle que l'histoire appelle les Dix mille^ franchir le Taurus et l'Euphrate, parcourir en sens divers la Mésopotamie et revenir à la côte après avoir passé quinze mois sur les terres perses? Si cette aventure héroïque ne se renouvela point, des milliers de ces soldats de fortune vécurent et moururent au service de la royauté achéménide, des prétendants au trône, des grands vassaux qui aspiraient à conquérir leur indépendance; de l'Egypte aux rivages du Pont-Euxin, ils tinrent garnison dans toutes les provinces occidentales du royaume, et leurs chefs y commandèrent parfois en maîtres. En même temps, surtout à partir du quatrième siècle, les ambassadeurs de Sparte et de Corinthe , d'Athènes et de Thèbes étaient sans cesse sur les chemins qui menaient à Tune de ces capitales lointaines dont

1. Dès le temps de Darius fils d'Hvstaspe, on voit des envoyés perses, embarqués sur un navire sidonien, aller avec D«MUocrMlès jus(|u'en Italie, jusqu'à Tarenie etiiCi-otone (HÉRODOTE, III, 136-137).

chacune, suivant les saisons, possédait à son tour le souverain; ils y attendaient parfois assez longtemps les audiences où celui-ci leur communiquait ses volontés. Ces séjours des envoyés ne se prolongeaient pas au delà de quelques semaines ou de quelques mois ; mais d'autres Grecs, des réfugiés politiques, comme Histiée de Milet, Démarate et Thémistocle, des médecins, comme Démocédès, comme ce Ctésias qui s'improvisa historien quand il eut pris sa retraite, attachés à la cour, la suivaient dans toutes ses pérégrinations, d'Ëcbatane à Persépolis, de là à Suse et à Babylone ; ils causaient avec ces princes, avec leurs vizirs, avec les femmes de leur harem, parmi lesquelles il y avait parfois des esclaves grecques*; à tout ce monde, ils parlaient de la Grèce et de sa brillante civilisation, et, pour satisfaire leur vanité, pour se donner le plaisir d'étonner leurs auditeurs, ils ne manquaient pas, dans leurs récits, de tout embellir encore et de tout exagérer. Ces discours produisaient leur effet; le monarque voulait juger par lui-même du mérite de ces artistes qu'on lui vantait si fort.

Ce mérite, il pouvait déjà s'en faire une idée par les œuvres d'art que ses ancêtres ou lui-même avaient tirées de la Grèce asiatique ou européenne ; n'avait-il pas dans son palais un cratère d'or, ouvrage du célèbre toreuticien Théodore de Samos'? C'est au même artiste que l'on attribuait la vigne d'or qui ombrageait la couche royale^; en tout cas, elle avait été donnée à Darius par le lydien Pythios*, ce qui permet de supposer qu'elle sortait de quelque atelier ionien. Ce n'était d'ailleurs pas seulement par de beaux meubles et des objets de luxe que les Perses connaissaient l'art grec et en avaient les modèles sous les yeux. De leurs campagnes en occident, ils avaient rapporté des statues, de bronze ou de marbre, dont quelques-unes des meilleurs sculpteurs du sixième siècle ; ils les conservaient, trophées durables de leurs victoires sans lendemain, dans leurs capitales, où les Grecs les retrouvèrent lors de 1 expédition d'Alexandre ; il suffira de rappeler l'Apollon Philesios

1. Sur Démocédès de Crotone et ses rapports avec les femmes de Darius, voir Hérodote, III, 129-134. On sait Thisloire de cette Millo, une fille de Phocée, à qui CyruS le j«*une, dont elle était la favorite, avait fait prendre le nom d'Aspasie. Faite prisonnière à Cunaxa, elle entra dans le harem d'Artaxerce Mnémon, et parait y avoir occupé une haute situation (Xénophon, Anabase, I, x, 2; Plutarque, Pêriclès, XXIV, 12; Artaxerce, XXVÏ, 3-4). Aspasie n'était pas la seule Grecque qui vécût dans Tintimité de Cyrus; il est aussi question d'une Milésienne qui l'avait accompagné à Cunaxa et qui put, après la perte de la hataille, se réfugier dans le camp des Grecs (Xénophon, Anabaae, III, x, 3).

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