TOME V
d'Ëlaiu, bien des siècles avant Cyrus, que ce tertre a commencé de s'élever au-dessus de la plaine, pour porter cette citadelle qu'ont si souvent attaquée et bloquée les conquérants chaldéens et assyriens; jusqu'aux derniers princes achéménides, il n'a pas cessé de s'exhausser et de grandir, les ruines des palais détruits, de ceux qu'avaient bâtis les dynasties déchues, servant de soutien et de base aux constructions nouvelles. Ce sont les palais perses, ensevelis sous leurs propres décombres, qui forment la couche supérieure du monticule. En 1851, l'un d'eux, ouvrage d'Artaxerxès Mnémon, avait été reconnu et dégagé en partie par un voyageur anglais, Loftus; M. Dieulafoy en a achevé le déblayement, de 1884 à 1886, et sous ces ruines il a retrouvé les restes d'un palais de Darius, fils d'Hystaspe, que l'inscription copiée par Loftus mentionnait comme ayant précédé, dans le même lieu, celui qu'érigea Artaxerxès\ Enfin, des tranchées ouvertes sur d'autres points du tertre ont permis à la mission française de se faire une idée du tracé et de l'exécution des formidables travaux de défense qui enveloppaient la résidence royale et qui en faisaient une imprenable forteresse. Grâce à cet explorateur, le Louvre est aujourd'hui le seul des musées de l'Europe qui possède des spécimens importants de Tart perse. Celui-ci n'était représenté, jusqu'à présent, dans les galeries de l'Occident, que par quelques morceaux très secondaires des sculptures de Persépolis, qui appartenaient au Musée Britannique ; il y a bien d'autres trésors dans les deux salles qui ont été inaugurées à Paris, en 1888, et cependant, comme est le premier à le proclamer le hardi et heureux chercheur qui y a fait de si belles découvertes, le tumulus de Suse est loin d'avoir dit son dernier mot; les fouilles qui y ont été faites jusqu'ici n'ont, faute de temps et de ressources suffisantes, entamé qu'une faible partie de sa surface et n'ont pu être poussées nulle part jusqu'à une grande profondeur. Ce tertre renferme dans ses flancs, on n'en
1. W. Kennet Loftus, Travels and researchcs in Cfuildœa and Susiana, wiih an accouni of excavations al Warka and Shush. in 1849-1852. Londres, 1837, in-8°. Les figures sont il petite échelle et sans cotes. Mais les dessins originaux tle Churchill, artiste qui avail été adjoint à Loftus, existent au Musée Britannique, dans les portefeuilles du [h^partrment des Antiquités orientales, où je les ai consultés (Second snpplcmentary volume ofdrawings from objects found at Susa, executed by A. Churchill, W. K. Loftus and lieuL Jackson). Malgré le mérite de quelques-uns d*entre eux, ils ont perdu de leur intérêt depuis le voyage de M. Dieulafoy. Sur celui-ci, voir Revue archéologique , 3« série, l. VI cl t. VllI. Rapports sur les Fouilles de Suse, et Jane Dieulafoy, A Suse, Journal drs PimlUs, 1884-1880, in-4°, Hachette, 1888, 121 gravures sur bois et 1 carte. M. Dieulafoy prépare sur ces fouilles un ouvrage qui paraîtra, en 1890, à la môme librairie et qui aura pour titre : V Acropole de Suse, in-4<>. texte donnant le journal des fouilles, orné de nombreuses ligures, avec 32 planches, dont 22 seront en liihochromie.
saurait douter, les débris de monuments bien antérieurs à la dominalion perse, des monuments qui jetteraient une vive lumière sur les origines de la civilisation chaldéenne et de Técriture cunéiforme, qui permettraient peut-être de restituer tout un chapitre perdu de Thistoire des peuples primitifs de l'Asie antérieure. Ceux-ci ont laissé sur les rochers voisins de Malamir, dans cette même province, de curieuses sculptures dont nous donnerons quelques échantillons, et de longues inscriptions, selon toute apparence en langue susienne, dont le déchiffrement et la traduction présentent encore bien des difficultés.
De la Susiane, si Ton traverse les montagnes des Bakthyaris, on arriva à la Perse proprement dite, au Farsistan ou Fars^ et, dans celui-ci, à la province de Chiraz. C'est là, dans ce district d'où était originaire la maison royale des Achéménides et dont les fils ont fourni à Cyrus ses premiers compagnons d'armes, que se rencontrent les monuments les plus nombreux et les mieux conservés de l'art perse, ceux qui, depuis le temps de Chardin, au dix-septième siècle, ont été le mieux étudiés et relevés avec le plus de soin. Ils se divisent en trois groupes principaux, ceux de la haute vallée du Polvar près de Méched- Mourgab^ ceux de Persépolis et d'Istakhr^ au-dessus de la plaine de Mervdacht, et, à une faible dislance, ceux de Nakch-i-Roustem ifig. 287).
Les ruines voisines du petit village de Méched-Mourgab passaient, jusqu'à ces derniers temps, pour celles de l'une des villes saintes de la Perse, Pasargade, souvent mentionnée par les auteurs grecs. On a voulu récemment démontrer que le site de Pasargade devrait être cherché ailleurs que là où on l'avait placé jusqu'ici, non plus dans la haute vallée du Polvar, mais vers le sud-est de Chiraz, sur la route de caravane qui mène de cette ville à Kirman, quelque part entre Fesa et Darabgerd\ Nous ne discuterons pas ici celte question, assez obscure, de géographie historique; pour éviter des périphrases gênantes, nous continuerons à désigner par le nom de Pasargade le groupe de ruines qui se trouve auprès de Méched-Mourgab. Il y a là un vaste socle en maçonnerie appuyé à une colline, le Takhté-madéré'i'Soléiman (le Irône de la mère de Salomon); destiné sans doute à porter un palais qui n'a jamais
1. Sur la position de Pasargade, voir Oppert, Journal asiatique, i871, t. XIX, p. ,'>48,
♦•l DiEULAFOY, L'Art antique de la Perse, l,pp. 1-3. Noeldeke (article Persia, p. .*î65) et Stolzk
Bf-merkungen) ne se rendent pas aux raisons alléguées ; ils continuent à voir dans les
ruines de Méched-Mourgab celles de Pasargade. Il n'y a, dans le voisinage de Darahgerd,
aucun resie de Tart des Achéménides.
;ii
été construit, et les restes d'un autre palais, bâti dans la plaine'; il y a deux monuments qui paraissent avoir été des tombeaux, le Gahrémaderâ'i-Soloimafi , petit naos entouré de portiques, et une tour sur plan carré, qui est en partie détruite, mais qui se laisse aisément restituer d'après un aulre exemplaire du même type que nous trouverons ailleurs. Une inscription deux fois répétée, qui se lit sur ces pierres, el
Î^D'kO"
L M d^ bi-e
287. — Carte de la vallée du Polvar. Reclus, Sotivelte Géographie, t. IX, p. 265.
le style même de ces monuments, tout donne à penser que cet ensemble date du règne de Cyrus l'ancien, le fondateur de la monarchie.
Le Po/var-roud sort de la plaine de Méched-Mourgah en s'engageant dans des gorges étroites et tortueuses que parcourt avec lui un chemin qui est fermé, dans la mauvaise saison, par les crues du fleuve*:
i. l.e mot takhti^ dt'si^no proprenioiil loiUo plalo-formo siin'»loviM\ coinnio ofs ♦»sl rades sur iosquellos s'assied le roi.
•2. DiEULATOY, Vnrt antique 'If In Pnsr, I, |d. 2.
après avoir franchi cet obstacle, il débouche dans une seconde plaine, où il se réunit au Bend-amir, pour aller ensuite se perdre dans le lac Miris ; cette plaine, bien arrosée et très fertile, est celle de Mervdacht. Là se voient les ruines imposantes où, depuis le jour où elles ont été signalées à Taltention du monde savant, tous les voyageurs se sont accordés à reconnaître celles de la Persépolis des Grecs, qui est peut-être désignée, dans les inscriptions perses, par le nom de Parsa; c'est ce que les Persans appellent aujourd'hui Tchil-Mitmr (les quarante colonnes), Takhi-i-Djernchid (le trône de Djemchid), Kané-i-Dara (la maison de Darius*). Les édifices auxquels s'appliquent ces dénominations populaires sont distribués, à des niveaux différents, sur une spacieuse terrasse artificielle qui s'adosse à la montagne ; ce sont les palais des souverains qui ont régné sur la Perse depuis Darius, de ceux qui appartiennent à la seconde dynastie achéménide. Les tombes de ces princes, creusées en forme de spéos, se voient en arrière de la terrasse, dans le flanc des hauts rochers qui la dominent. C'est à cinq kilomètres de là vers le nord, près du point où le Polvar sort de la cluse, qu'avait été bâtie une ville, Istakhr, qui, par l'effet de sa situalion bien choisie, à l'issue des défilés et près de riches campagnes, resta florissante jusqu'à la conquête arabe; il y a aussi, parmi ses décombres, les restes d'un édifice de cette même époque, celui que l'on nomme le harem de Djemchid.
Sur la rive droite du Polvar, les mêmes ouvriers se sont attaqués à un éperon de la montagne qui fait face, à travers la vallée, à la terrasse de Persépolis : c'est le lieu dit Nakch-i-Roustem^ « les dessins de Roustem » ; le peuple croit reconnaître ce héros de la légende dans les bas-reliefs sassanides qui sont sculptés sur la partie inférieure du roc. Il y a là quatre hypogées royaux, dont l'un est la tombe de Darius, pratiqués dans une grande falaise, à la base de laquelle les Sapor et
\. Les (irecs no paraissent pas avoir eu, avant la conquête irAlexandre, de notions claires sur cette résidence royale; c'était à Siise, où étaient reçus d'ordinaire leurs ambassadeurs, qu'ils se représentaient toujours le Grand Roi tenant sa cour. On n'est pas sûr du nom que les Perses donnaient, dans leur langue, à la capitale de la Pei*se propi-ement dite; mais le terme Pers(^olis n'apparaît chez les historiens grecs qu'à l'époque macédonienne, et l'on croit qu'il a été créé par Glitarque. La forme régulière aurait été IlEpadnoAi;; n«pa«'roXi; voudrait diie mot à mot <» qui détruit les villes ». On a joué sur le mot; on l'a formé, contre les règles de la composition, de manière à rappeler à la fois le nom des Perses et la destruction (Tc^pai;) de la ville par Alexandre, qui faisait songer à celte 'IX^oj nipai; qu'avait chantée l'épopée grecque. Des historiens et géographes postérieurs semblent avoir essayé de corriger cette malformation en écrivant riip^aînoM;, Ilsp^^rroXiç, et même ITEpaoTioÀi;; mais l'habitude était prise, et leurs efforts n'ont pas abouti. Voir Nœldeke, article Persépolis, dans VEncyclopivdia britannica, 9« édition.
Ai6 LA PERSE.
les Chosroès ont gravé leurs images. Dans la plaine, en face de ces escarpements, s'élève une tour, qui avait probablement une destination funéraire; elle est analogue à celle dont les débris subsistent dans la plaine de Méched-Mourgab,
Enfin, dans la même province, mais au sud de Chiraz, entre celte ville et la mer, sur un gradin inférieur du plateau, à Sarvistan, à Férack-abad et à Firouz-abad, se trouvent, mêlées à quelques restes de Tépoque achéménide, les ruines, encore imposantes, d'édifices voûtés que Ton avait considérés jusqu'ici comme des ouvrages de la monarchie sassanide. On a, tout récemment, cherché à démontrer quils étaient plus anciens, qu'ils remontaient au temps des Achéménides. Nous aurons à discuter les raisons alléguées à Tappui de cette hypothèse et à examiner si 'les faits et les indices invoqués en sa faveur ne comportent pas une autre explication.