‹ Histoire de l'art dans l'antiquité (volume 2)Chapitre 221 sur 412 · TOME V · texte numérisé non relu

TOME V

gulaires distribués avec symétrie sur les quatre faces; ils devaient, a-t-on dit, marquer par leur profondeur Tépaisseur de la pierre à enlever au moment du ravalement*. Ce qui rend cette conjecture peu vraisemblable, c'est que la surface où se creusent ces entailles paraît déjà ravalée ; elle est dressée avec le même soin que dans les piliers qui renforcent les angles du bâtiment, piliers où manquent ces trous, il y a, par places, jusqu'à deux de ces entailles dans une assise; pourquoi ce luxe d'indications superflues? D'ailleurs, si ces entailles devaient disparaître lorsque l'ouvrage serait terminé, on ne voit pas à quelle fin l'ouvrier aurait pris tant de peine pour leur donner une uniformité qui n'était vraiment pas nécessaire. Les saillies que l'on rencontre parfois dans l'appareil grec, là où les maçons le laissèrent inachevé, sont loin d'offrir cette régularité. Enfin, il serait assez étrange que, dans les deux tours, le travail en fut resté juste au même point. Nous croirions plutôt que ces entailles n'ont été pratiquées que pour rompre la monotonie de grandes surfaces lisses\ On peut se demander s'il n'y avait pas, encastrée dans ces creux, une matière d'une autre couleur que celle qui forme le nu du mur, soit une plaque de marbre noir, soit un carreau de faïence émaillée. Dans cette hypothèse, on comprend pourquoi ces alvéoles sont si multipliés, ont tous les mêmes dimensions, et sont répartis de façon symétrique. Un examen minutieux de ces ruines et de leurs alentours ferait peut-être retrouver quelques débris de'ce décor et trancherait la question.

Un autre problème, qui a une bien autre importance, c'est celui qui s'est posé, à Persépolis, devant tous les explorateurs par qui ces ruines ont été étudiées avec quelque attention. Comment étaient faits les murs de ces édifices dont il ne subsiste que les colonnes, les portes et les fenêtres? Ces portes et ces fenêtres, quelquefois monolithes, plus souvent taillées dans quatre ou cinq blocs énormes ajustés à joints vifs, sont là, posées sur le sol comme autant de monuments isolés; rien qui les relie les unes aux autres; la muraille a disparu (fig. 294 et 302). Si cette muraille avait été bâtie en grands matériaux, comment n'en resterait-il pas quelque part des fragments dont la hauteur égalerait celle des portes et des niches? Tout ce que l'on rencontre entre ces baies, c'est Tarasement d'une sorte de soubassement en pierre de taille, qui n'a jamais plus d'une ou deux assises; il forme comme la plinthe d'un mur évanoui. Si ce mur avait été composé des mêmes éléments que

\. DiEULAFOY, VArt antique de la Versi\ I, p. 16.

2. M. Diculalby leur attribue aussi at Vole, mais s(*ulenient à titre secondaire.

302. — Portes ot fcnétros rlu palais do Dariun,vue intérieure. Dieulafoy, ]/Art antique, \hv^' XVI.

les fondations, ceux-ci se retrouveraient épars sur le sol, au moins par endroits, comme on y voit, gisant autour des palais, les débris des fûts et des chapiteaux. Or nulle part il n'y a d'amas de blocs appareillés, ni dans le prolongement des portes, ni sur les côtés de la ligne que traçaient ces clôtures.

Proposera-t-on de supposer que toutes les pierres des murs, sans en excepter une, ont été enlevées, depuis l'antiquité, pour être remployées dans les constructions modernes des villages voisins? Par ellemême, cette conjecture est fort invraisemblable; mais on a d'ailleurs un autre motif de l'écarter. Pour prendre ce parti, il suffit d'observer l'épannelage des tranches latérales de ces chambranles (fig. 302) ; la pierre y est grossièrement piquée à la masse et au poinçon, tandis que partout, dans l'appareil en grands matériaux, les joints sont taillés avec autant de soin que les faces. Les remplissages n'étaient pas non plus exécutés en moellons; ceux-ci, s'ils avaient été accumulés ici en grande quantité, reparaîtraient au jour sur les points où, comme c'est le cas pour plusieurs de ces édifices, les bases des supports étaient cachées, jusqu'à ces derniers temps, sous un amas de terre et de décombres. Aujourd'hui encore, c'est la brique, cuite ou crue, qui, sur tout lé plateau de l'Iran, forme le corps de presque tous les édifices, depuis la maison du paysan jusqu'au palais et à la mosquée. En occident aussi ne fournit-eUe pas à nos architectes la matière de constructions où seuls les seuils et les chambranles des baies sont de pierre? La question est de savoir si l'on s'est servi ici de briques séchées au soleil ou de briques cuites au four. Or celles-ci, quoiqu'on les ait cherchées, n'ont laissé que bien peu de traces sur l'esplanade, et l'on sait pourtant combien est indestructible l'argile qui a passé par le feu*. Il ne reste donc qu'une hypothèse, qui a pour elle toutes les vraisemblances : ces murs étaient faits, comme à Ninive et à Babylone, de briques crues qui ont été mises en place lorsqu'elles étaient encore légèrement humides. Les briques cuites auraient servi pour les revêtements*.

Les indices que l'on peut tirer de l'état et de la disposition des

1. Stolze (t. II, Bemerkungen) dit avoir recueilli des fragments de briques cuites parmi les décombres qui remplissent le portique oriental du palais n« 2, à Persépolis. M. Dieulafoy en a ramassé autour de la Salle aux cent colonnes (III, p. 11).

2. Texier, qui donne pourtant de bonnes raisons pour montrer que les autres hypothèses sont inadmissibles, semble reculer devant la conclusion qui s'imposait à lui et qu'il a entrevue (Description, t. II, pp. 169-187). Flandin parle seulement de « petits matériaux » (Relation, t. II, p. 169). C'est M. Dieulafoy qui a eu le premier le mérite d'afflrmer que le problème ne comportait pas d'autre solution (VArt antique de la Perse, II, § 2; I, p. 31; III, p. 11).

parties conservées du bâtiment confirment cette conjecture. Tout semble avoir été calculé en vue de la liaison à établir entre les pièces indépendantes qui se dressent encore sur le sol et la matière molle qui en boucherait les intervalles. Les rugosités de la tranche des chambranles facilitaient l'adhérence; par l'effet de la pression, la terre épousait les inégalités du champ, dont elle se serait au contraire détachée bien vite, en achevant de sécher, s'il avait reçu là ce beau poli qui était donné aux faces découvertes. Ce n'est pas tout : à Pasargade comme à Persépolis, sur le côté des piliers qui formaient les angles

303. — Pasargade. Vue des ruines d'un palais. Flandin et Coste, Perse ancienne, pi. CXCXVII.

des édifices (fig. 303) et aussi dans le couronnement des baies (fig. 302), il y a des entailles profondes qui ont toute la longueur du bloc ; ailleurs, par exemple dans ce que l'on appelle les propylées de Xerxès (n** 1 du plan), la construction des piliers présente des saillies qui jouent là le rôle de ce que nos maçons appellent \e^ pierres cT attente. Rainures et ressauts n'ont pu avoir qu'une raison d'être : sous le poids des matériaux accumulés, la pâte d'argile pénétrait dans ces creux, s'engageait entre ces protubérances, et la masse de pisé se trouvait ainsi étroitcmenl mariée à cette sorte d'ossature lapidaire dont elle était le complément. Il n'y a pas à s'étonner de ne point retrouver en place ces murs de pisé. Ils étaient très minces, en comparaison des énormes murailles

du palais babylonien ou ninivite. Si l'on admet avec un des explorateurs, ce qui reste douteux, que les piliers des Propylées de Xerxès fussent llanqués d'un mur qui aurait été rejoindre toutes les extrémités du grand perron, ce mur aurait eu 4", 50 d'épaisseur*; en général, cette dimension, à la mesurer d'après les chambranles que la muraille rattachait l'un à l'autre, n'aurait pas atteint tout à fait 2 mètres; elle est de trois mètres à la Salle aux cent colonnes. Une fois que les bâtiments eurent cessé d'être entretenus et que, par suite, les parements furent tombés, les pluies d'hiver eurent bien vite fait de désagréger la paroi; les eaux entraînèrent toute cette poussière et la répandirent dans la plaine. S'il y a par endroits, sur l'esplanade, des amas de débris qui montent jusqu'à hauteur d'homme, ce n'est que dans les espaces qui correspondent à l'intérieur des salles détruites, là où les combles, en s abattant, ont entraîné dans leur chute des chapiteaux et des fûts brisés. Là, l'argile battue des terrasses, mêlée à ces débris des colonnes et aux fragments calcinés de la charpente, a formé des massifs résistants, que la pioche n'entame pas sans difficulté.

Les fouilles récentes de Suse ont confirmé ces conjectures ; là le puissant rempart qui entourait les palais des princes Achéménides était bâti tout entier en briques crues*. Or l'architecture royale avait le même caractère à Suse qu'à Persépolis; de part et d'autre, en plan comme en élévation, mêmes dispositions, même goût et même style ; les mêmes procédés ont été employés à la mise en œuvre des mêmes matériaux. On a retrouvé, à Suse, des blocs d'une frite émaillée qui n'ont pu remplir d'autre fonction que celle de revêtements appliqués, comme l'étaient en Assyrie les carreaux de faïence, contre la face externe d'une masse d'argile compacte^ On ne voit pas, en effet, comment aurait pu se faire la liaison entre un mur de pierre et ces blocs artificiels, tandis que l'on comprend sans peine comment ils adhéraient à la matière molle et pâteuse contre laquelle ils étaient posés. Les briques cuites que l'on a recueillies à Persépolis occupaient sans doute la même place qu'à Suse les cubes de terre vernissée et y rendaient le même service.

Les édifices, nous l'avons déjà laissé pressentir, n'ont pu être couverts qu'en charpente. C'est ce qu'indiquait un texte de Quinte-Curce*; il parle des charpentes de cèdre des palais de Persépolis, et l'on sait

\. ÏExiEn, Description, t. II, p. 1G9.

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