‹ Histoire de l'art dans l'antiquité (volume 2)Chapitre 223 sur 412 · TOUR V · texte numérisé non relu

TOUR V

leurs remédier, dans une certaine mesure, aux inconvénients qu'elle présente. La partie supérieure est munie d'un carrelage dans les constructions soignées; sa surface offre une légère inclinaison, et des rigoles y sont ménagées qui reçoivent les eaux et qui les projettent au dehors. On ne saurait douter que les mêmes précautions n'aient été prises, dans l'antiquité, pour défendre contre les infiltrations des édifices tels que ces palais dont l'intérieur était si luxueux et où le roi trônait. Ce résultat pouvait être obtenu de deux manières : soit au moyen de briques serrées les unes contre les autres et recouvertes d'un cimentage; soit à l'aide de grandes tuiles à rebords, semblables à ceUes qui ont été trouvées à Suse parmi les débris de la salle hypostyle d'Artaxerxès, et dont le Louvre possède de beaux échantillons.

Le caractère de la terrasse et de l'ensemble du comble restait toujours le même, quelque développement que prit l'édifice; mais, quand celui-ci devenait colossal, et que le comble avait à surmonter les quatre faces d'une colonnade en quinconce, le problème qui se posait devant le constructeur était plus difficile à résoudre.

L'architecte avait ici, à un haut degré, le sentiment de la proportion : il comprenait qu'il devait y avoir un certain rapport entre la dimension des colonnes et l'ampleur de l'entablement. On commençait donc par choisir, sur les chantiers où l'on s'approvisionnait, les plus belles pièces de bois que l'on y trouvât; on doublait, on triplait l'architrave; au-dessus, on plaçait une frise, que l'on pouvait faire aussi haute que l'on voulait : cette frise nous est donnée par les façades simulées des tombes rupestres; enfin, pour exhausser encore le comble, on y ajoutait un crénelage qui, comme nous le montrerons, est dans la tradition de cette architecture et que permettent de restituer, avec toute vraisemblance, divers indices que nous ne manquerons pas de signaler. On donnait ainsi à cet empilage de bois assez d'élévation pour que, dans les plus grands édifices, l'entablement fût proportionné aux colonnes; en même temps, on lui procurait ainsi l'épaisseur nécessaire pour que la charpente fût en mesure de porter le matelas de terre destiné à couvrir et à protéger la vaste surface des espaces intérieurs. Le croquis cijoint indique comment a pu être construit le comble de celui des édifices de Persépolis qui a la plus haute colonne, une colonne de près de 20 mètres (fig. 307).

L'architrave est faite, eu élévation, de trois poutres superposées. Dans le sens de l'épaisseur, il y a deux cours de poutres. Au-dessus, des solives dont les extrémités dessinent, à l'extérieur, un rang de den-

'Ja o

licules, tandis que, dans Tiatérieur du bâtiment, elles forment un plancher qui joue en même temps le rôle de plafond ; c'est lui qui ferme les caissons. Vient ensuite un second rang de poutres parallèles à Tarchitrave, qui supportent, au droit des colonnes, des potelets sur lesquels repose un deuxième plancher. Celui-ci, défendu peut-être par des feuilles de métal, servait à empêcher que les eaux pluviales qui auraient imbibé la terre battue ne vinssent à percer les plafonds; nous en avons profité, dans notre dessin, pour ménager, le long de la crête crénelée qui borde le toit, une sorte de chemin de ronde; cette disposition y est appliquée à Tangle gauche de la façade. Les potelets et les madriers horizontaux avec lesquels ils sont assemblés composent le cadre où était comprise la terrasse. Celle-ci est portée par le plancher inférieur, qui, bien plus fort que l'autre, règne au-dessus de tout Tédi- (ice. Il est surmonté d'un lit de briques, au-dessus duquel s'étend une couche de matériaux poudreux, sable ou terre. Notre croquis offre un échantillon des deux procédés qui pouvaient être employés pour rendre la terrasse imperméable, le cimentage sur briques et la couverture en tuiles. Les eaux que doit repousser cette cuirasse ne sont versées que de deux côtés. Elles sont divisées sur la toiture par de faibles pentes qui les rejettent sur les deux façades latérales ; là elles s'écoulent soit directement, soit par des gargouilles qui les répandent à distance du pied des murs.

Tout imposants que soient ces combles par leur forte saillie, par l'ampleur de leur masse et par l'étendue des champs qu'ils offrent à la décoration, leurs éléments sont les mêmes que ceux de la charpente des plus petits bâtiments. De part et d'autre, point de pièces obliques ni courbes ; rien que des traverses horizontales et de courts montants, le tout relié par des assemblages à mi-bois que représentent les croquis groupés autour du modèle de comble.

C'est encore ce même principe de l'accumulation des bois que nous avons appliqué à la restitution du comble de la Salle aux cent colonnes (fig.308) ; on y voit comment, sans que la disposition de la charpente en devint plus compliquée, on pouvait obtenir des jours verticaux, lorsque l'espace couvert était trop considérable pour que les fenêtres et les portes percées dans le mur qui l'enveloppait y répandissent assez de clarté. Il suffisait d'exhausser légèrement la partie centrale de la toiture et délaisser des ouvertures carrées dans les pans de bois qui séparaient les deux planchers; la lumière entrait par ces panneaux vides, analogues aux métopes de la frise grecque.

Après avoir étudié les méthodes que Tarchitecte perse a suivies pour bâtir et pour couvrir ses édifices, il convient d'accorder une attention toute particulière à Télément qui y joue le premier rôle, à la colonne. Ce qui donne à ces constructions une physionomie qui les distingue de toutes celles qu'avaient élevées jusqu'alors l'Orient d'une part et de l'autre la Grèce, c'est la disposition et la dimension, c'est

308. — Salle aux cent colonnes. Détail de la charpente et de la couverture, restituées par M. Chipiez, en projection isométrique.

surtout la forme des supports lapidaires qui constituaient les portique? et les salles hypostyles des palais de Darius et de Xerxès.

Ce qui frappe tout d'abord, quand on jette les yeux sur cette colonne de Suse dont la tête se dresse aujourd'hui dans une des salles du Louvre, c'est l'originalité de son chapiteau. Si, grâce aux ouvrages où sont figurés les monuments de la Perse, on passe en revue tous les types de colonnes qui ont été relevés sur le site de ses anciennes capitales, si l'on y dégage le chapiteau des surcharges qui viennent parfois le compliquer, si l'on néglige les variantes, peu nombreuses d'ailleurs, qui en

diversifient laspecl, ce qui subsiste après cette élimination, ce qui se retrouve dans tous ces exemplaires, quelle qu'en soit la provenance, c'est un groupe composé des parties antérieures du corps des deux quadrupèdes adossés; les poutres qui soutiennent le plafond portent, comme le démontre Tarchitecture feinte des tombes rupestres, les unes sur la nuque des animaux et sur le sommet de leur tête, les autres sur le creux de la fourche que dessine la rondeur des deux dos qui s'opposent.

Ce type factice, nous ne l'avons rencontré dans aucun des antiques édifices de l'Orient, et, si la Grèce en ofifre un exemple, c'est dans un monument qui date tout au plus du quatrième siècle, le Portique des taureaux, à Délos. En Perse au contraire, ce type apparaît tout au moins dès la fin du sixième siècle, dès le règne de Darius fils d'IIyslaspe, et il persiste jusqu'aux derniers jours de la monarchie; on le retrouve partout, toujours pareil à lui-même, du tertre de Suse à la terrasse de Persépolis. Les artistes qui l'ont mis à la mode et qui, par le parti qu'ils en ont tiré, lui ont assuré une si durable fortune, l'ont-ils inventé de toutes pièces, ou bien l'idée première leur en a-t-eile été suggérée par quelque création antérieure d'où ils n'auraient eu qu'à en dégager les éléments? C'est une question que l'on ne saurait tenter de résoudre qu'après avoir achevé de décrire en détail la colonne perse; mais on est fondé à dire, dès le début même de cette étude, que le chapiteau qui surmonte cette colonne est peut-être, de toutes les formes qui sont propres à la Perse, celle qui caractérise le mieux l'architecture royale des princes Achéménides.

Dans tous les ordres des édifices que nous avons en vue, le fût est grêle et légèrement conique; il n'est lisse que dans les façades des nécropoles de F^ersépolis (pi. I), et dans l'unique colonne qui subsiste de ce que l'on appelle le palais de Cyrus, dans la haute vallée du Polvar 'fig. 291). Dans ce dernier cas, l'anomalie s'exlique par le fait que TédiBce auquel appartenait ce support date d'un temps où l'art perse cherche encore sa voie et n'est pas constitué. Au contraire, les tombes rupestres sont contemporaines des palais de Darius et de Xerxès ; si le fut n'y a pas reçu cette décoration, c'est que les tombes sont toutes placées à une assez grande hauteur au-dessus du sol. Etant donnée la distance qui les sépare de l'œil du spectateur, ces stries auraient amaigri la colonne, lui auraient donné un contour moins net et moins franc; les Grecs, en pareil cas, ont souvent, comme le sculpteur perse, simplifié la forme. Partout ailleurs, le fût est cannelé; les cannelures sont

tangentes; mais ce qu'elles ont surtout de particulier, c'est qu'elles sont plus nombreuses ici que dans aucune autre colonne connue, que dans Tégyplienne ou même que dans la grecque.

Toutes ces colonnes ont une base; mais celle-ci diffère d'un édilice à l'autre. Celle du palais de Cyrus n'est qu'un disque en marbre noir,

que sa couleur foncée et son diamètre distinguent du fût, qui est de calcaire blanc (fig. 291); un quart de rond renverséenlimiteleconlour; par sa forme et son extrême simplicité, elle rappelle la base égyptienne. Dans le même groupe de monuments, on voit déjà paraître, à côté de ce plateau circulaire, dans l'un des portiques du Gabré, une base plus compliquée :

elle se compose d'un socle cubique et d'un tore strié de cannelures horizontales (fig. 309). Cette même plinthe rectangulaire forme la partie inférieure de la base, dans le portique des tombeaux (pi. I); mais elle y est doublée, et le tore qui la surmonte est lisse. C'est celte dernière variété du type qui se retrouve dans la colonnade centrale du grand palais de Xerxès, tandis que dans les portiques qui forment les ailes de ce même édifice, on en rencontre une autre, d'un profil tout différent et d'un aspect plus riche (pi. IV et V, fig. 311), la même que dans la Salle aux cent colonnes (pi. VI et VII), et que dans les Propylées (pi. II et III, fig. 312). C'est ce dernier type qui reparaît à Suse (fig. 292 et 310); la décoration est même là plus étoffée que partout ailleurs. Dans Tun des exemplaires susiens, celui qui provient de l'édifice principal, il y a, au-dessus des nervures qui strient la cloche, des globes cantonnés d'une

309. — Pasargade. Élévation et plan de la base d'une des colonnes du Gabré. Dieulafoy, VArt antique^ 1, fig. 46 et 47.

palmette (fîg. 310). Une autre base, trouvée sur un point différent du lumulus, appartient à un bâtiment de moindre dimension; elle se rapproche davantage des bases persépolitaines (fîg. 292).

La base se relie au fût par un tore d'un ferme profil; au-dessous de ce bourrelet s'élargit une partie campaniforme, qui est ornée à son sommet d'une bordure de palmettes; plus bas, s'étagent, sur trois rangs, des feuilles lancéolées dont la pointe est tournée vers le sol. C'est

310. — La base de la colonne, dans le grand palais de Suse, d'après les fragments rapportés par M. Dieulafoy. Hauteur, environ 1™,50. Musée du Louvre.

là le type qui domine dans les édifices construits au cours du siècle où cet art a produit ses œuvres les plus belles ; il est supérieur aux autres formes avec lesquelles il s'est trouvé en concurrence; c'est, en ce genre, le dernier mot de l'architecte perse, la vraie base de sa colonne.

A première vue, cette base semble bien mériter le nom que nous lui donnons, fournir à la colonne un large et solide point d'appui, et s'acquitter ainsi du rôle qui lui est dévolu dans l'économie de la construction; mais, si l'on y regarde d'un peu près, on s'aperçoit que l'on est dupe d'une illusion. Hln Grèce, l'art sait marquer aux yeux, par la

TOMK V. 62

séparation visible des divers membres de l'ensemble, la spécialité des fonctions que chacun d'eux est chargé de remplir. Ici, la base est parfois taillée dans le tambour inférieur du fût*; elle en fait partie et sa fortune y est liée. Là où il a été renversé, elle est tombée du même coup. Ailleurs, la base est coupée en deux. Dans le palais de Xerxès, le tore qui la surmonte appartient au premier tambour du fût, tandis que la campane qui en constitue la partie principale forme une pièce séparée, posée directement sur le soP.

On remarquera un autre trait qui caractérisé la décoration de cette base. Les ornements n'y sont pas disposés dans le sens horizontal, comme sur le pied d'une colonne ionique ou corinthienne ; ils sont groupés dans la direction verticale, ils continuent les cannelures du fût et n'en sont qu'une sorte d'épanouissement. Malgré l'élégance de son contour et l'exécution très soignée de ses détails, cette base n'a donc pas l'indépendance, elle ne présente pas ces contrastes avec le fût qui font dans la colonne' grecque un effet si heureux.

Les chapiteaux ont entre eux une plus étroite ressemblance que les bases; là aussi pourtant l'architecte ne s'est pas astreint servilement à reproduire partout, sans jamais le modifier, un type unique. Il n'a pas cessé de s'appliquer à perfectionner le motif qu'il avait adopté tout d'abord; il a cherché à mettre quelque variété dans les différentes épreuves qu'il tirait de ce modèle dont il conservait toujours la donnée première.

Point de colonne perse que ce groupe ne surmonte. L'animal dont les deux avant-corps le constituent est d'ordinaire un taureau' ; mais, dans le portique oriental du grand palais de Xerxès, on trouve à cette place un de ces types factices qu'a créés l'imagination orientale, la licorne, avec son mufle et ses pattes de lion, avec sa corne unique plantée au milieu du front (fig. 311). Les pattes sont étendues, griffes en avant ; elles sont au contraire repliées quand c'est le taureau qui couronne le fût, et alors la saillie robuste du genou donne une meil-

1. c'est le cas, par exemple, dans le palais n° 7. F'landin et Coste. pi. 145.

2. Flandin et Coste, pi. 88 et 91 ; Dieulakoy, l'Art antique, II, pi. 20. Stolze, pi. ;»4 et 75.

3. Il semble à Stolze {PersepoUSf Bemerkungen) que, dans les chapiteaux des colonnes du portique n» 1, la forme des tètes rappelles plutôt le cheval que le taureau. Pour vérilicr la justesse de cette observation que n'a faite aucun autre voyageur, il faudrait avoir sous les yeux des moulages de ces débris; mais il ne serait pas étonnant que le sculpteur ornemaniste eût cherché là une sorte de compromis entre les formes des deux grands quadrupèdes. C'eût été créer un type factice de plus, qui n'aurait rien eu de plus étrange que celui de la licorne, auquel a été assignée ailleurs cette même fonction de soutien des architraves.

leure pondération aux masses du chapiteau (fig. 312). De toute manière, la partie inférieure du chapiteau se détache brusquement de la colonne;

3!1. — Persépolis. Palais de Xerxès, portique oriental. Chapiteau et base. Flandin et Coste,

Perse ancienne, pi. XCIII.

la ligne qu'elle dessine, parallèle à Tarchitrave, fait un angle droit avec Taxe du fût. Entre ce fftt conique et la surface rectangulaire qui limite

la section horizontale du chapiteau^ point de liaison ; aucun intermédiaire comme celui qu'offre Téchine dans le chapiteau dorique. « Il en résulte que le support présente des contrastes heurtés, qui satisfont imparfaitement le regard, qui sont bien près de le blesser*. »

L'architecte s'est sans doute aperçu, à un moment, qu'il y avait là un défaut, que son chapiteau, s'il accompagnait bien l'architrave en se développant à souhait dans la même direction, s'emmanchait mal avec le fftt ; il a clierché un moyen <( de préparer le contact des formes et d'en ménager l'approche* ». Voici ce qu'il a imaginé pour réussir dans cette entreprise (fig. 312-317). « Après avoir diminué la hauteur du fût, il l'a couronné d'un chapiteau divisé, dans le sens vertical, en deux parties égales et de formes contraires. L'une, celle qui repose sur le fût, est un cylindre dont les génératrices, à l'extrémité supérieure, se raccordent avec un quart de rond renversé; sur ce quart de rond repose l'autre moitié du chapiteau, qui affecte aussi, au point de départ, la forme cylindrique; la partie supérieure est terminée par un cavel. Le chapiteau, dénué d'ampleur, se projette faiblement hors du fût^ » Le quart de rond et le bord supérieur du cavet sont décorés l'un d'oves et l'autre de perles. A négliger ces détails et à prendre cette forme dans son ensemble, on a pu proposer d'admettre que l'idée première en a été suggérée par la tête du palmier. La partie inférieure du chapiteau, avec ses masses tombantes, figurerait les branches desséchées de l'arbre, qui s'abaissent et se rabattent ainsi sur le tronc. La partie supérieure, avec ses divisions ascendantes, représenterait les branches nouvelles, qui, pleines de sève, s'élancent au-dessus du feuillage flétri et auxquelles leur poids fait décrire une légère courbe*. Les stries verticales qui rayent la surface des deux portions du cylindre répondraient aux intervalles qui, dans la nature, séparent les palmes dont se compose le bouquet terminal. Cette hypothèse n'a rien d'invraisemblable: mais pourtant il ne saurait guère être question ici d'une imitation directe, quoique le palmier, qui ne pousse pas sur les hautes terres du Fars, se rencontre dans les vallées qui les mettent en rapport avec le littoral, et qu'il abonde en Susiane et sur toute la côte du golfe Persique. Les formes qui caractérisent cet arbre ne sont pas reproduites ici avec la môme fidélité que dans certains chapiteaux égyptiens \ Si le palmier

i , Ch. Chipiez, Histoire critique des origines et de la formation des ordres grecs, p. 99.

Page 1