TOME V
façade principale offre à Tœil une importance tout exceptionnelle. C'est une très large arcade, en plein cintre, dont le sommet atteint presque le faîte du bâtiment et dessine ainsi un ample porche, sur lequel donnent les salles les plus vastes, les appartements de réception. Ceux-ci, de forme carrée et recouverts par des coupoles, constituent la partie antérieure deFédifice, celle qui était ouverte au public; derrière elle, distribuées sur les trois côtés d'une grande cour, des pièces plus petites, voûtées en berceau; c'était l'habitation proprement dite. Or ces plans ne rappellent ni ceux des édifices royaux de Persépolis et de Suse, ni ceux même des palais assyriens*.
Pas plus que le plan, la construction n'a aucun rapport avec celle dont nous avons étudié les méthodes dans les édifices de Pasargade et de Persépolis. Nulle part ici on ne retrouve ce grand appareil qui, par le volume des matériaux mis en œuvre, par la régularité des lits et par le soin avec lequel sont dressés les parements, a sa beauté propre et est destiné par l'architecte à rester partout apparent. C'est en maçonnerie que sont bâtis les deux palais, en une maçonnerie dont les surfaces devraient être, en général, cachées sous un enduit qui était nécessaire pour en dissimuler la grossièreté. A Firouz-Abad, on ne voit que des moellons de calcaire. Dans les murs, ils sont employés bruts; lorsqu'ils devaient entrer dans le corps de voûtes et de coupoles, ils ont été rudement façonnés en dalles minces et plates (fig. 363) . A Sarvistan tous les murs sont construits de même en moellons informes ; les moellons de parement ont été dégrossis au têtu; les maçons ont même accusé des lits et des joints, ce qui prouve que les murs n'étaient pas crépis à l'extérieur. Quant aux coupoles, elles étaient en briques carrées de très grande dimension, gauchement apprêtées, mais fort bien cuites. C'est par l'excellente qualité des chaux qui, mêlées au sable, ont servi à
1. Si les édifices de la Basse Chaldée nous étaient mieux connus, on y trouverait peut-être des ressemblances plus marquées avec les types que nous venons de décrire ; c'est ce que permet de supposer un curieux passage de Strabon (xvi, I, o) : « Vu la rareté du bois de charpente, on n'emploie pour bâtir les maisons, dans toute laBabyionie, que des poutres et des piliers en bois de palmier. On a soin seulement d'entortiller chaque pilier avec des cordelettes de jonc, que Ton recouvre ensuite de plusieurs couches de peinture. Uuant aux portes, c'est avec de l'asphalte qu'on les enduit. Ces portes sont finies très hautes, ainsi que les maisons. Ajoutons que toutes les maisons sont voûtées, ptir suite du manque de bois, » Strabon ajoute qu'il en est de même dans la Susiane et dans la Sitacène. Nous ne retrouvons sans doute pas, dans les palais du Fars, ces piliers et ces charpentes en palmier; mais on remarquera ce qui est dit ici de ces appartements tous voûtés et de la hauteur des baies qui y donnaient accès. La porte avait donc, dans la maison chahléenue, quelque cliose de Timportance qu'elle a prise et gardée dans larchitoctuiv de la Perse.
relier tous ces éléments que s'explique la conservation surprenante de ces édifices. Ne considérant pas ceux-ci comme des ouvrages de la période sur laquelle portent aujourd'hui nos recherches, nous ne nous arrêterons pas à définir les procédés par lesquels le constructeur est arrivé ici à suspendre au-dessus d'une salle carrée une coupole à base circulaire; on trouvera toutes les explications nécessaires dans l'étude de M. Dieulafoy. Tout ce qu'il nous importe d'en dégager et d'en retenir, c'est qu'ici il y a, dans la manière dont les voûtes ont été dressées, une négligence ou, si ï'on veut, une inexpérience qui, à Firouz-Abad particulièrement, touche à la barbarie. C'était au moyen de fortes charges de plâtre appliquées sur la douelle que l'on obtenait la régularité apparente de l'arc qui, sans ce complément, étant donnée la nature des matériauxdont il était composé, aurait olTert le contour le plus irrégulier (fig. 364). Cet arc était d'ailleurs loin de présenter partout le même tracé; le plus souvent, c'était un demi-cercle; mais il affectait aussi parfois la forme de l'arc outrepassé, de celui que l'on nomme parfois Varc moresque (fig. 364). Quant aux surfaces courbes qui relient la base de la coupole à la tête du mur des salles carrées, elles sont loin d'avoir, en réalité, les formes d'une correction savante auxquelles pourraient faire croire des dessins qui, avec leur échelle très réduite, ne peuvent donner une idée exacte du détail de l'exécution. A vrai dire, ces maçonneries ne sont ni de l'encorbellement ni du voussoir; les trompes ou les pendentifs, comme on voudra les appeler, sont rudimentaires. Tout cela tient par la grâce de Dieu, ou, pour mieux dire, par celle du mortier; c'est plutôt du béton que de la construction appareillée.
Ce laisser aller donne l'impression d'une œuvre de décadence plutôt que celle d'un travail accompli dans un temps où, comme sous les Achéménides, on construisait avec un soin dont témoignent tous les monuments qui, de Pasargade à Suse, de Cyrus h Artaxerxès Mnémon,
363. — Détail des grands berceaux du palais de Firouz-Abad. Dieulafoy, l*Art antique^ IV, fig. 27.
nous ont passé sous les yeux, au cours de cette analyse méthodique des formes et des procédés de Tarchitecture perse. Il est aisé d'ailleurs
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36 S. — Détail des portes du palais de Firouz-Abad. Diculafoy, VArt antique^ \\\ fig. 2."» et
de relever dans ces deux bâtiments d'autres marques de cette même grossièreté du travail; ainsi, dans les arcatures plaquées qui, à Firouz- Abad, décorent le bas de la façade principale, les piliers sont, * sans aucune nécessité, plus larges que les arcs qui reposent sur eux, proportion qui est d'un fâcheux effet(fig.356).ASarvistan où la maçonnerie est meilleure, même défaut dans ces colonnes basses et trapues, faites de moellons , qui supportent la base de contreforts par lesquels sont divisées en travées les galeries de l'aile droite et de l'aile gauche du monument (fig. 360 et 365).
.365. — Sarvistan. Colonne et retombée des arceaux de l'une des salles. Diculafoy, IV, pi. VI.
Sans méconnaître ce que ces arrangements ont de disgracieux, on se fonde, pour faire remonter jusqu'aux Achéménides Firouz-Abad et Sarvistan, sur une disposition qui avait déjà frappé les premiers explorateurs : à Firouz-Abad, dans les portes et dans les niches qui ornent les murs des salles, Tare et ses pieds-droits sont insérés dans un chambranle copié sur celui qui, à Persépolis comme à Suse, règne autour de toutes les baies, qu'elles soient ouvertes ou aveugles ; même nombre de listels ; comme couronnement, même gorge égyptienne (fig. 366 et 367). Exécuté en plâtre, ce décor se détache par grandes écailles et, dans beaucoup d'endroits, il est tombé ; on en voit encore en place des morceaux assez considérables pour en bien saisir le caractère (fig. 367).
Quoique la présence de Tare suffise pour donneraux baies de Firouz-Abad, réelles ou simulées, une physionomie qui n'est plus celle des baies de l'architecte persépolitain, l'imitation n'est pas contestable; mais on y sent une certaine gaucherie. Dans les palais de Darius et de Xerxès, les niches ont leur raison d'être; elles jouent le rôle de fenêtres fermées par un volet ou, plus souvent, celui d'armoires; ici, au contraire, elles n'ont aucune profondeur; ce ne sont que des cadres dessinés sur le mur par le très léger relief des moulures. De plus, afin de pouvoir contenir les arcs, ces chambranles rectangulaires ont dû s'élargir; aussi, dans l'une au moins des salles, se trouvent-ils si pressés qu'ils se touchent par leur sommet (fig. 368), ce qui n'est pas d'un
366. — Firouz-Abad. Détail des portes. Élévation et coupe. Flandin et Coste, Perse ancienne^ pi. XLII.
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aspect heureux, et ce qui n'arrive jamais dans les édifices auxquels ces types ont été empruntés. Le tracé même de la gorge a subi ici quelque altération, à en juger moins par les dessins de Coste que par la photographie de M. Dieulafoy, qui a été très exactement reproduite par notre dessinateur. La gorge de Firouz-Abad n'a pas, comme à Persépolis, le départ droit de la vraie gorge égyptienne; dès sa naissance, elle se
courbe et s'évase, ce qui donne un profil moins ferme et moins franc que celui du modèle. Enfin la corniche qui court au-dessus de cet ensemble des portes et des niches n'a aucun rapport, même lointain, avec celle des entablements perses. C'est un simple rang de dents de scie, que surmonte un double bandeau (fig.368) ; elle est aussi insignifiantequ'àSarvistan, où on la retrouve, deuxfoisrépétée, au haut des murs et au-dessus des trompes et des pendentifs.
On aura beau chercher, beau examiner, sous toutes leurs faces, au dedans comme au dehors, les trois édifices d'inégale importance sur lesquels porte le débat, la seule particularité dont il sera possible de se prévaloir pour les vieillir de plusieurs siècles, ce sera toujours l'adaptation du chambranle rectangulaire de Persépolis à une baie en plein cintre ; on ne trouvera pas d'autre prétexte à invoquer en faveur de cette théorie. La question est de savoir si l'on est en droit d'affirmer que cette copie n'a pu être exécutée que sous les Achéménides, quand était encore vivant l'art auquel appartient en propre ce motif caractéristique.
Il y a une autre hypothèse, celle qui s'était présentée tout d'abord
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367. — Firouz-Abad. Détail des niches. Élévation et coupe. Perse ancienne, pi. XLII.
368. — Firouz-Abad. Décoration intérieure. Dieulaloy, l'Art antiffue, IV, pi. XV.
LKS ÉDIFICES VOÛTÉS. 577
à Tespril; on avait cru voir dans ce pastiche, dans cette imitation partielle du décor persépolitain, la fantaisie d'un amateur d'archaïsme, qui aurait repris ainsi, longtemps après qu'elle était sortie de l'usage courant, une forme dont il avait les modèles sous les yeux, dans des édifices déjà ruinés à demi, mais encore admirés et vénérés comme les résidences des héros de la race iranienne, des puissants souverains d'autrefois. Cette explication ne concorde-t-elle pas avec tout ce que nous savons des habitudes et des tendances qui ont dominé dans le second empire perse? Par l'idiome qu'elle parle, par le régime politique et religieux qu'elle institue, la monarchie sassanide a tous les caractères de ce que l'histoire appelle une restauration; aussitôt fondée, elle s'applique à renouer cette chaîne des temps qu'avaient brisée les Macédoniens et les Parthes; elle prétend eifacer les eifets de ce long interrègne pendant lequel les Perses avaient obéi à des souverains étrangers. Comment les arts du dessin auraient-ils seuls échappé à l'action de ces désirs et de ces pensées?
Sans doute, quelles que fussent leur puissance et leur passion, les nouveaux maîtres de l'Iran ne pouvaient pas faire que, pendant cet intervalle de cinq siècles et plus qui sépare Darius Codoman d'Ardéchir, l'architecture et la statuaire n'eussent pas insensiblement modifié leurs procédés et leur goût; ils ne pouvaient empêcher que les traditions du vieil art oriental ne se fussent à la longue éteintes et perdues, tuées par le prestige des exemples que la Grèce d'abord, et ensuite Rome, avaient donnés à tout le monde civilisé. Avec les grands ouvrages que celle-ci avait exécutés dans son vaste empire, l'architecture qui emploie l'arc et la voûte avait partout prévalu sur celle qui ne se sert que du linteau et de la plate-bande; il n'était pas plus possible de revenir au type de la salle hypostyle qu'en sculpture aux formes jadis créées par la Chaldée et par l'Assyrie. Tout étranges que paraissent à première vue les bas -reliefs de Sapor, on reconnaît, dès qu'on les regarde avec quelque attention, que les artistes qui les ont taillés dans la roche vive ont subi, dans une large mesure, l'influence des maîtres de TOccident, de ceux qui travaillent pour ces empereurs que les rois de Perse ont combattus avec tant d'acharnement. L'art sassanide est un art de décadence et de transition qui, malgré son apparence exotique, malgré la bizarrerie des coiffures et des costumes, rappelle à bien des égards celui de la Uome des Antonins et des Sévères, en même temps qu'il semble parfois laisser pressentir et annoncer celui du moyen âge; mais il n'en est pas moins vrai que