‹ Histoire de l'art dans l'antiquité (volume 2)Chapitre 305 sur 412 · TOME V · texte numérisé non relu

TOME V

bizarrerie, les Grecs qui accompagnaient l'armée ; on en a conservé le souvenir dans le pays. Ce récit s'accorde d'ailleurs avec ce que nous savons des soins que les princes et les satrapes perses prenaient de leurs paradis, ces beaux parcs d'agrément et de chasse, du plaisir très vif qu'ils trouvaient à y réunir et à y voir pousser des arbres d'espèces diverses et d'une belle venue *. Issus d'une contrée où l'ombre et l'eau sont plus rares encore qu'en Grèce, les Perses y tenaient comme aux premiers des biens; ils y attachaient une importance qui ne laissait pas de surprendre les Grecs. Ceux-ci, qui vivaient et qui vivent surtout encore par l'esprit, par l'amour du gain, par l'ambition, n'ont jamais beaucoup aimé la nature. Aujourd'hui, dans les lies de l'Archipel et en Asie Mineure, il y a un curieux contraste entre les villages grecs et les villages turcs. Ceux-ci sont tout enveloppés de feuillage; la pointe de leurs minarets dépasse à peine les cimes des cyprès, des noyers, des platanes. Au contraire les villages grecs, plus populeux, plus industrieux et plus riches, ont, de loin, l'apparence d'énormes cubes de maçonnerie; c'est tout au plus si, dans les cours, on aperçoit quelques arbres isolés qui, parmi toutes ces pierres, font pauvre et maigre figure.

Là où, comme en Perse, celui que son rang appelle à jouir de la vie se préoccupe si fort de ménager à ses yeux la perspective des allées obscures et à ses oreilles la caresse du murmure des eaux, ce n'est pas pour s'enfermer en chambre close, comme on est obligé de le faire dans nos climats, où le temps change d'une heure à l'autre, où le soleil n'est jamais qu'un accident. Les pièces principales de l'habitation, à part celles où s'accomplissent les actes qui réclament une stricte privante, sont largement ouvertes sur l'extérieur, au moins d'un côté. 11 y a ce qu'on appelle les iwan ou talar^ de grandes chambres qui, situées au fond d'une cour où jaillit et chante un jet d'eau, servent de diwankhanè^ pour la réception des hôtes; par devant, point de clôture; rien

i. Xknophun, Économique, IV, 20-22 (le parc de Cyrus le Jeune à Sardes). Voir aussi la description que fait le même historien du parc de Pharnabaze à Daskylion {Hellé" niques, IV, i, 15-16), et celle que donne Plutarque (Artaxerxès, XX V) d'un parc royal situé dans la Médie septentrionale. On a encore un curieux indice de ces goûts qui caractérisaient les Perses dans une inscription qui a été transcrite par MM. Cousin et Deschamps en lonie, à Dermendjik, près de Magnésie du Méandre ; elle contient la traduction grecque d'une lettre adressée par Darius, ftls d'Hystaspe, à Tun de ses satrapes, Gadatés. Le roi y félicite son serviteur du soin avec lequel il cultive les terres royales qui lui sont confiées et de la peine qu'il prend « pour faire pousser dans la partie de l'Asie qui touche à la mer Egée des plantes originaires d'au delà de l'Euphrate » (on [th Y*? fV ^l-'-V exîîovsl; y^^» '^^'-'î ^^spav Fîj^oaTOu xap:;oJî InX là xa-cco t^; Aai'a; jiiprj xaTa^ij-rsûcuv, Inatîvôo^v îîpoOw.v). Ce texte, qui m'a été obligeamment communiqué par M. Deschamps, doit paraître dans le Bulletin de correspondance hellénique, en janvier 1890.

qu'un auvent et des rideaux mobiles qui protègent contre le soleil, quand il donne sur la façade (fig. 408). Il y a surtout le kiosque, dont le nom a passé dans notre langue, mais qui diffère sensiblement des petites constructions fermées que nous décorons de ce titre et que nous élevons dans nos jardins et sur nos boulevards. Le kiosque persan est un bâtiment rectangulaire, dressé sur une plate-forme artificielle. Il n'a qu'un mur, sur un des petits côtés, et deux commencements de murs, sur les deux grandes faces; de cette manière, adossé à la paroi du fond, toujours on est à Tombre. On n'a d'ailleurs rien devant soi qui intercepte l'air et qui barre la vue; celle-ci, comme le souffle de la brise, passe et se joue librement entre les hautes et minces colonnes de bois, à chapiteaux richement ouvragés, qui supportent, au-dessus et en avant de cette sorte de niche, un toit léger, lequel fait de toutes parts une forte saillie sur le plancher de l'édifice (fig. 320 et 409). C'est souvent là que le roi donne ses audiences, c'est d'ordinaire là qu'il se tient, avant et après la sieste de midi, pour savourer la fraîcheur du matin ou celle du soir ; il fume le kalioim^ en promenant paresseusement son regard sur les eaux et la verdure qui l'environnent, sur les minarets, les coupoles et les jardins de la ville voisine, sur les espaces indéfinis des plateaux et sur les cimes lointaines des montagnes. Tous les voyageurs qui ont étudié l'Iran, avec une curiosité intelligente, dans son présent et dans son passé, s'accordent à comparer aux palais antiques de la Perse ces palais modernes dont ils donnent la description ou l'image ^ Comme la puissance des souverains, les dimensions des édifices et le style de l'ornemeni ont varié; mais les dispositions essentielles et caractéristiques sont restées les mêmes, et c'est là un fait dont l'architecte doit tenir grand compte lorsqu'il s'essaye à restituer les demeures royales des princes Achéménides. Il est tenu de se rappeler que le palais asiatique, construit pour des princes polygames, qui cachaient leurs femmes confiées à des eunuques, s'est toujours partagé en deux quartiers distincts, que les Turcs appellent le sélamlik et le harem, les Persans le biroun et Yandéroun, 11 y a des chances pour que, de ces deux parties de l'édifice, une seule ait laissé sur le terrain des traces qui, par leur netteté, se prêtent à une tentative de restauration ; ce sera la partie publique des bâtiments, celle où le roi tenait sa cour. C'est que le constructeur a été naturellement conduit à prendre là de grands partis, à user de la pierre pour dresser des portes monumentales et des forêts de colonnes. On ne

1. LoFTiîs, Chaldxa and Susiana, p. 375. Texier, Description de V Arménie et de la Pei^, t. II, p. 179, DiEULAKOY, l'Art antique de la Perse, II, pp. 2t-26.

G es

peut donc se proposer de rétablir que celte portion du palais ; il en subsiste des restes considérables. Ce qui a toujours eu le plus d'importance dans Tensemble des constructions royales, c'est le kiosque y pavillon isolé dont les éléments très simples peuvent, à volonté, s'agrandir aux proportions d'un édifice colossal, ou se réduire à celles d'un élégant édicule; c'est la salle ouverte qui donne sur une cour dont elle forme le fond. Elle a, comme dépendances nécessaires, des pièces de moindre grandeur, pour les secrétaires chargés de l'expédition des affaires courantes, pour les domestiques et pour les gardes. Derrière elle un passage où le roi disparaît, quand il prend congé de ses hôtes, pour gagner ses appartements privés. Il n'y a plus, dans ce quartier du palais, que des salles à manger, de petits salons et des chambres à coucher, qui ne comportent pas ces effets d'ampleur et de hauteur que Ton cherche dans les pièces où le souverain, lorsqu'il admet ses sujets ù voir son visage, ne veut se montrer que rehaussé et comme exalté au-dessus de l'humanité par les dimensions exceptionnelles et par la magnificence du cadre qui l'entoure. Dans le harem, on n'a plus besoin de matériaux d'un fort échantillon, destinés à couvrir de vastes espaces que remplissait la foule ; pourquoi dresserait-on ici les chambranles monolithes et les puissants fûts de calcaire, pourquoi s'appliquerait-on à y poser les plus longues poutres de cèdre et de cyprès que pussent fournir le Liban et l'Elbourz, celles qui permettaient d'écarter le plus possible les supports? Il n'est pas nécessaire d obtenir ici de grandes portées ; tout ce que l'on y demande aux murs, c'est d'être assez épais et assez élevés pour que ni les oreilles ni les yeux ne puissent en percer la barrière ;, qu'ils soient faits de brique ou de pierre, peu importe; on sera toujours à même de les cacher sous une riche décoration de tentures et de lambris. Ces appartements étaient meublés avec beaucoup de luxe, mais il n'en reste rien ou presque rien, que de faibles et confus vestiges qui ne permettent même pas d'en reconnaître et d'en dessiner le plan. Tout ce que peut donc espérer ressaisir et évoquer la curiosité de l'archéologue, servie par une étude attentive des textes anciens, des conditions permanentes de la vie royale et des ruines de l'architecture antique, c'est l'aspect des salles de réception et d'apparat ; mais, pour nous consoler, nous pouvons nous dire que nous n'en aurions pas vu davantage si, avec quelque ambassade grecque, nous avions visité Suse ou Persépolis au temps de Darius ou d'Artaxerxès.

On a essayé d'attribuer un sens précis et technique aux différents termes que les scribes perses emploient, dans les inscriptions gravées

sur les pierres des édifices construits par les princes Achéménides, pour désigner Tensemble ou les différentes parties de ces bâtiments*. Nous ne nous engagerons pas dans cette recherche; il ne nous semble pas, malgré les raisons alléguées, que la signification d'aucun de ces mots soit établie d'une manière certaine, soit par la place même où il se lit, soit par les éléments dont il se compose. Il nous reste même des doutes sur V expression apadâna qui, dit-on, ne peut s'appliquer qu'aux «grandes salles isolées où se tenaient les rois de Perse quand ils donnaient des audiences solennelles »>. Nous voyons bien, il est vrai, que ce mot se lit sur des bases qui ont appartenu à une salle de ce genre ; mais la seule étymologie qui en ait été présentée par un linguiste compétent, M. James Darmesteter, ne suggère pas d'autre idée que celle de « bâtiment élevé sur une hauteur » , et c'est avec ce même sens de « citadelle », de « palais », qu'il a passé du perse dans les langues sémitiques, en hébreu, en syriaque et en arabe*. On peut donc se demander si nous sommes suffisamment autorisés à restreindre et à déterminer, comme on nous y invite, le sens de ce vocable, si,' dans la pensée de ceux qui en ont fait usage, il ne comprenait pas l'ensemble des bâtiments que le prince a érigés sur un tertre comme celui de Suse, sur une plate-forme artificielle, comme la terrasse de PersépoHs. La question n'a d'ailleurs, pour l'architecte, qu'une médiocre importance. Admît-il toutes les valeurs proposées pour ces divers termes, il n'en tirerait aucune lumière qui pût l'éclairer et l'aider dans ses restitutions.

Suse avait certainement des palais aussi beaux, aussi vastes, aussi grandioses que Persépolis ; mais rien n'en parait plus au-dessus du sol ; ce qui en subsiste est enterré sous un énorme amas de terre et de décombres d'où les fouilles anglaises et françaises n'ont encore dégagé que les débris d'un seul de ces bâtiments. De plus, M. Dieulafoy, qui a terminé l'exhumation commencée par Loftus, n'a jusqu'à présent fait connaître le résultat de ses recherches que par deux rapports qui ne pouvaient contenir que des indications très sommaires. A Persépolis au contraire, sur l'esplanade majestueuse et déserte, quinze colonnes sont encore debout \ La pierre ayant d'ailleurs été employée là dans une

\. Dieulafoy, l*Art antique de la Perse, II, p. 22 et note i.

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