‹ Histoire de l'art dans l'antiquité (volume 2)Chapitre 314 sur 412 · Flandin et Coste, Verse ancienne, Texte, p. 7o · texte numérisé non relu

Flandin et Coste, Verse ancienne, Texte, p. 7o

4. Flandln et Coste, Perse ancienne, pi. LXVL o. Histoire de CArt, t. IV, p. 171-176, (ig. 109. 6. DiEULAFOY, l'Art anlique, II, p. lo.

partout une aire d'une horizontalité absolue. A tenir ainsi compte des reliefs du sol, on avait tout à gagner. On faisait une notable économie de main-d'œuvre, et Ton se ménageait une suite de terrasses, que Ton aurait à mettre en rapport au moyen de ces escaliers dont les rampes symétriques coupent la longue ligne des soubassements et en corrigent la monotonie. L'aspect de l'ensemble devenait ainsi plus varié; on évitait que les édifices, ayant tous leur pied dans le même plan,, risquassent de se couvrir et de se cacher mutuellement. C'est ainsi que, comme il est souvent arrivé dans l'histoire des arts plastiques, l'architecte a su tirer des effets heureux et originaux de telle condition qui pouvait, au premier moment, paraître un embarras, imposée qu'elle était par la configuration du champ que lui livrait, prince ou peuple, le maître dont il prenait les ordres.

On peut compter, sur le plateau, quatre plans horizontaux bien distincts. L'étage inférieur n'a pas d'importance. C'est une étroite plateforme qui règne, comme un couloir de dégagement, tout le long de la muraille méridionale ; elle ne semble pas avoir jamais porté de constructions. La seconde terrasse est celle où débouche le grand escalier (fig. 423); elle occupe environ les trois quarts de la superficie du massif et portait plusieurs des principaux bâtiments, les Propylées (fig. 290, n° 1) et la Salle aux cent colonnes (n' 8). En marchant du nord au sud, on rencontre ensuite une autre esplanade qui domine la précédente de près de trois mètres; c'est celle où l'on admire les restes du plus important de tous les ouvrages royaux, de la Salle hypostyle de Xerxès (n°2). Par derrière celle-ci, toujours dans la même direction, il faut encore s'élever de plus de trois mètres pour atteindre les terrepleins sur lesquelles se dressaient deux des édifices qui occupaient cette partie du plateau, les palais de Darius et de Xerxès (n*^ 3 et 5). Au contraire, un autre bâtiment, beaucoup moins bien conservé, celui de l'angle sud-ouest (n° 4), paraît avoir eu son pied au même niveau que les constructions du troisième étage.

C'est de ce côté, sur la périphérie, que l'on distingue le mieux les bouches des canaux qui forment, sous le sol de l'esplanade, tout un réseau souterrain dont le tracé est indiqué, avec leurs regards, sur les plans de Coste*. Là où ils traversent des remblais, ils sont construits en pierre appareillée et recouverts de larges dalles ; ailleurs ils sont taillés dans la roche vive. Quel qu'en soit le mode d'exécution, certains de ces

i. Flandin et CosTE, Verse ancienne^ pi. 67 et 90. Texte, p. 128. Stolze, Persf^polL<, Bnnerkwigen.

conduits ont dû être des aqueducs qui distribuaient Teau potable aux habitants de la résidence royale; on croit retrouver sur les dernières pentes de la montagne, dans le voisinage des tombes, la trace de réservoirs qu'aurait peut-être alimentés une source aujourd'hui tarie. D autres de ces canaux auraient joué le rôle d'égouts; ils auraient reçu les eaux vannes qui sortaient de toutes ces demeures dont la population égalait celle d'une ville ; ils auraient déversé dans la plaine les eaux de pluie qui s'abattaient sur les toits des édifices et lavaient ensuite le pavé de l'esplanade. Par endroits, ils sont assez hauts pour que l'on puisse s'y tenir debout; mais, en général, on n'y chemine guère qu'en rampant ou courbé. Une épaisse couche de limon encombre le radier*.

Sur la terrasse même, il y a encore des fouilles à faire, et il est singulier qu'aucun explorateur européen n'ait encore suivi l'exemple qu'a donné le gouverneur du Fars, Hadji Muctamadaldaulet Farhftd Mirza, qui a occupé là six cents hommes, pendant plusieurs mois, au printemps de ^877^ J'imagine d'ailleurs que ses ouvriers nelui coûtaient pas cher, si tant est qu'il les ait jamais payés. A-t-il mis la main sur le trésor espéré, ou tout au moins sur quelque objet de prix, sur des fragments de sculpture et de terre émaillée dont il ait pu tirer parti? Je ne sais ; mais, en tout cas, on peut se féliciter qu'il ait eu cette fantaisie. C'est à elle que les voyageurs récents ont dû de trouver déblayés jusqu'au dallage l'intérieur et les abords de la Salle aux cent colonnes, là où Texier et Coste avaient vu leurs recherches entravées par deux ou trois mètres de décombres. C'est à grand'peine que ce dernier, pour s'assurer de certains détails de construction, avait pu pratiquer quelques sondagçs à travers la masse compacte et résistante de l'argile qui était là depuis des siècles, tassée entre des fragments d'architecture et comprimée parleur poids. Maintenant que ce palais, lui aussi, laisse voir en place la plupart de ses bases, parmi lesquelles gisent plusieurs de ces chapiteaux dont l'existence même avait été révoquée en doute, il n'y a plus grand'chose à faire en ce genre pour les édifices principaux. Tout ce qui en subsiste, antes et colonnes, portes et fenêtres, est dégagé jusqu'aux substructions, elles-mêmes souvent assises sur la roche. Les curieux qui ont étudié ces ruines ont fait, de loin en loin, donner quelques coups de pioche au pied des piliers et des murs ; presque partout, dans l'espace qu'occupaient les palais et dans leur

i. Chardin (édition Langlès), t. VUI, pp. 329 ot suivantes. 2. Stolze, Pfrs^poiùi, t. I, préface.

voisinage immédiat, le sol ancien est à nu; mais, sur le reste du plateau, il y a environ un mètre de terre. Derrière la salle hypostyle de Xerxès, comme l'indique notre plan (fig. 423), on rencontre des amas de poussière et de débris qui forment des buttes hautes de sept à huit mètres. Que renferment-elles dans leurs flancs? On est surpris que personne n'ait encore tenu à le savoir. Il y aurait des découvertes intéressantes à attendre d'un déblayement qui, dans toute l'étendue de l'esplanade, serait poussé jusqu'à la roche vive, comme celui qui a été entrepris et qui vient d'être achevé à l'Acropole d'Athènes.

Quels que soient les résultats de ces recherches, ils ne modifieront pas sensiblement l'idée que l'on arrive à se faire dès maintenant de la disposition générale du plateau et du caractère de son enceinte. Celle-ci, considérée comme mur de soutènement, était fort bien appropriée à sa fonction ; mais, alors même qu'elle était complétée par ce parapet qu'elle a perdu, elle n'avait qu'une très faible valeur comme ouvrage de défense. La hauteur en était médiocre et permettait l'escalade. Les nombreux ressauts qu'elle présente sur chacune de ses faces pouvaient en augmenter la solidité. C'était comme autant de contreforts qui lui donnaient plus de puissance pour résister à la poussée des terres; mais ils auraient en même temps favorisé les manœuvres de l'assiégeant ; les angles que dessinent ces saillies ne pouvaient que faciliter la pose des échelles. 11 n'y a d'ailleurs nulle part de tours chargées de battre et de protéger la courtine; point de trace de crénelage; enfin le grand escalier, qu'il n'était pas aisé de barrer, offrait, avec sa largeur et ses pentes si douces, un moyen d'accès très commode ; ce qui en fait le mérite dans l'hypothèse d'une destination toute pacifique se serait tourné en faute et en danger, si Persépolis avait été, au sens propre du mot, une forteresse. On se trouve ainsi conduit à mettre en doute l'exactitude de la description donnée par Diodore, le seul historien grec qui entre dans quelques détails sur les constructions de la cité royale : « Avant d'aller plus loin, dit-il, il ne me semble pas qu'il soit inopportun de dire quelques mots des palais que renfermait cette ville, palais célèbres par leur magnificence. La citadelle, imposante par sa situation, était entourée d'un triple mur. Le premier, pourvu de créneaux, était assis sur ses fondations établies à grands frais et avait seize coudées de haut; le second, bîlti comme celui dont nous venons de parler, avait le double de hauteur; enfin le troisième, dont le périmètre était un carré, s'élevait jusqu'à soixante coudées: bâti en pierre très dure, il semblait destiné à durer éternellement. Sur chacun des quatre côtés, on voyait des

portes d'airain, et, près de celles-ci, des grilles du même métal. Les portes garantissaient la sûreté de l'enceinte, tandis que ces remparts de bronze étaient faits surtout pour étonner le regarda »

Dans l'ensemble que nous avons étudié, il n'y a rien qui rappelle, même de loin, celui que l'on se figurait d'après Diodore. Diodore parle de trois enceintes qu'il se représente certainement, quoiqu'il ne le dise pas d'une manière formelle, comme concentriques; or il n'en existe sur les lieux qu'une seule, celle qui sert de soubassement à l'esplanade. Quant aux deux autres murs dont personne n'a signalé le plus léger vestige, on pourrait supposer qu'ils ont disparu, qu'ils étaient en brique, et que les matériaux sont réduits en poussière ou ont été employés dans les constructions modernes ; on pourrait dire que leurs fondations sont peut-être cachées dans les cultures de la plaine; car la configuration du terrain ne permet pas de les chercher ailleurs que là. Ils auraient enveloppé la ville bourgeoise et protégé à distance la cité royale; la première muraille aurait eu seize et la seconde trente-deux coudées de haut; car, lorsqu'on décrit les défenses d'une place, c'est toujours en allant, comme l'ennemi qui la menacerait, du dehors au dedans. A ce compte, la troisième enceinte, celle qui était de forme rectangulaire et bâtie en pierre dure, répondrait à l'enceinte que nous connaissons ; mais pas un trait ne concorde ; on ne trouve à noter que des différences. La muraille qui limite et supporte le plateau est presque intacte; il n'y manque guère que la corniche ; avec celle-ci, qui se laisse aisément restaurer, elle n'a jamais eu que le tiers environ des soixante coudées de hauteur dont parle Diodore. il n'est pas possible non plus d'y trouver la place de ces portes « que l'on voyait sur les quatre côtés », avec leurs battants et leurs grilles de bronze qui font un si bel effet dans la phrase finale du morceau. Une seule avenue conduit à la terrasse, c'est le grand escalier du nord ; sur les autres faces, point d'accès.

1. DiODORK, XVII, 71. Strabon ne parle de Persépolis qu'en termes très vagues: « Persépolis était, après Suse, la ville la plus grande, la plus belle de tout l'empire j)eise ; elle possédait des palais dont la magnificence extérieure n'était rien au prix des richesses de toute sorte qui y étaient enfermées (XV, ne, 0). » Tout en racontant l'incendie, Plul^'irque ne nomme même pas Persépolis {Alexandre, 38) ; il ne dit rien de ses éditices. Élien ne la mentionne que pour en attribuer la construction à Cyrus, ce qui est une erreur manifeste (Histoire (ks animaux, I, 59). Dans Quinte-Curce (VI, 6 et 7), un seul détail exact, l'indication du grand rôle que le bois jouait dans la construction des palais pei-ses; mais l'écrivain a l'air de croire que, de son temps, la position de Persépolis n'est connue que par une vague tradition, et qu'il ne reste rien de ces monuments dont la masse imposante fait encore aujourd'hui l'admiration des voyageurs.

Le témoignage de Diodore est donc contredit plulôt que confirmé par celui des monuments, et cette contradiction est d'autant plus faite pour nous surprendre que Thistorien ou plutôt l'auteur qu'il a suivi donnait, dans cette môme page, une idée assez juste de la situation et du caractère des lombes royales \ Le secret de ce désaccord et de ces incohérences, c'est peut-être que Diodore avait choisi ici pour guide Clitarque; or celui-ci avait pris part à l'expédition d'Alexandre et vu avec le conquérant toute l'Asie antérieure; il parlait donc en témoin oculaire; mais il avait, les critiques anciens l'attestent, le goAt de l'exagération, et il aimait à étonner le lecteur. Ayant à peindre Persépohs, il n'aura pas voulu que la description qu'il en présentait parût au-dessous de celle qu'Hérodote avait faite des sept enceintes d'Ecbatane, et c'est dans cet esprit qu'il aura modifié et développé les éléments que lui fournissaient ses souvenirs.

Quand Darius commença les constructions de Persépolis et quand ses successeurs en poursuivirent les travaux, ces princes ne croyaient pas avoir à redouter les attaques d'un ennemi qui pût menacer leur capitale et troubler le repos qu'ils viendraient chercher, au milieu de leurs montagnes natales, sur cette magnifique terrasse, devant un si large et si noble horizon^ Du fond de ces salles ouvertes à la brise, le souverain voyait à ses pieds, perdus dans les jardins, les édifices d'Istakhr et ses faubourgs qui se prolongeaient au loin dans la plaine, coupée de canaux et de bouquets d'arbres. Par delà ces premiers plans, où riait partout une verdure que nourrissait une savante irrigation, où tout offrait l'image de la vie et de la prospérité, il apercevait, au sud, les longues crêtes des monts du Louristan; en face, il pouvait suivre le soleil à son déclin, colorant de ses dernières teintes les pics élevés du Fars. Au nord-ouest ses yeux se reposaient, avec confiance, dans la direction de Pasargade, sur la chaîne qui se dressait du seul côté où il pût craindre l'ombre d'un péril ; une révolte des anciens sujets de Cyaxare était toujours possible. Pour barrer le passage aux Mèdes, une porte fortifiée fermait la route du nord, en arrière d'Istakhr, et des forts avaient été bâtis sur des rocs escarpés, tout voisins de la ville.

C'étaient là les vraies défenses de la plaine; abrité par ces montagnes et par ces défilés dont les issues étaient gardées, le roi n'avait pas

i. Hisioircile VArt, t. V, pp. 617-018.

2. Tous los voyageurs qui ont visité Persépolis s^iccordont ù vanter la beauté de la vue. Nous empruntons les traits de celte description à Flandin {Rclndon, t. IL p. 147' el à M. Dieulafoy [l'Art autiquCf II, p. 17).

besoin de s'emprisonner derrière de hautes murailles. A quoi d'ailleurs eussent servi ces remparts, si l'on eût toujours pu les prendre à revers, en gravissant et en contournant les pentes de la côte à laquelle s'appuie le château? Afin que celui-ci fût efficacement protégé, il aurait fallu un mur qui longeât le pied de la colline, et c'est bien ainsi que Diodore se représente la citadelle de Persépolis, avec ses quatre faces pareilles; mais, entre les édifices de l'esplanade et les tombes creusées dans le roc, on n'a pas relevé le moindre vestige d'une clôture. Il est vrai qu'un explorateur, Texier, mentionne une « espèce de muraille faite en terre, mais de construction toute babylonienne et, de distance en distance, flanquée de grandes tours carrées. Cette muraille, dont on commence à rencontrer les traces près des tombeaux, s'élève obliquement jusqu*au sommet de la montagne, ou plutôt du premier mamelon, et redescend ensuite pour venir gagner l'angle nord-est du plateau ^ » Texier n'a pas vu lui-même les débris de cette enceinte ; il en parle sur la foi d'un témoin dont la relation n'a pas été publiée. L'existence de ces restes aurait donc pu paraître problématique, s'ils n'avaient pas été revus par Stolze*. Selon lui, ce mur serait fait de lits alternants de briques jaunes et de briques brunes ; les premières auraient 5 et les autres 10 centimètres d'épaisseur. Cette muraille partirait de l'angle nord du plateau, et, sur les pentes du mont, assez de fragments en seraient visibles pour que l'on reconnût qu'elle allait passer derrière les tombes royales. Il peut se faire que les princes de la Perse propre, après la chute des Achéménides, se soient installés dans un des palais de l'antique dynastie et que, pour mettre leur résidence à l'abri d'un coup de main, ils l'aient ainsi couverte, de ce côté, par un mur planté sur le roc; mais, en tout cas, ce rempart de terre, avec son tracé oblique et brisé, ne répondrait pas aux données du texte de Diodore. On serait mal venu à y chercher la quatrième face de cette enceinte, haute de soixante coudées, qui était « bâtie en pierre dure ».

Pour ce qui concerne la résidence royale et l'assiette de ses édifices, l'étude du terrain et des ruines donne donc un démenti catégorique aux assertions de l'historien. Son erreur, c'est d'avoir changé en une puissante citadelle ce qui n'était que le socle colossal d'un groupe de palais. L'œuvre grandiose entreprise par Darius n'avait qu'un objet, celui que se sont proposé de tout temps les constructeurs qui ont érigé, dans les plaines de l'Assyrie et de la Chaldée, tous ces tertres artificiels

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