TOME V
tante; à Suse, c'est Artaxerxès Mnémon qui, lorsqu'il entreprend sa grande salle du trône, déclare ne faire que rétablir, en sa beauté première, un palais jadis bâti par le fils d'Hystaspe. Cependant, malgré cette solidarité ainsi proclamée, il est possible que, lorsqu'un roi laissait à sa mort des travaux en cours d'exécution, ceux-ci se soient ensuite ralentis et qu'ils aient été souvent suspendus, pendant les périodes de compétition au trône et de troubles intérieurs. On n'est plus en mesure aujourd'hui de saisir la différence, de distinguer ce qui n'a jamais été fait et ce qui a été défait; nous avons donc dû supposer complets tous les édifices qui ont trouvé place dans cette perspective.
Ces édifices ayant été décrits séparément, de longues explications seraient ici superflues; à l'aide du plan (fig. 423), on se rendra facilement compte des distances qui séparent sur le terrain les différents palais. Sur le devant de notre vue d'ensemble, on aperçoit la face septentrionale et, à droite, en raccourci, la face occidentale du mur de soubassement. Pour lui rendre son aspect primitif, il a suffi d'en restaurer le couronnement, partout détruit. L'ampleur avec laquelle il se développe, entre la plaine et la montagne, fait sentir combien était puissant le mattre qui a commandé cet ouvrage, et la beauté du travail témoigne de l'habileté professionnelle des ouvriers auxquels en a été confiée l'exécution. Les nombreux ressauts de l'enceinte et ses changements de direction, en rompant les lignes; en mettant l'ombre à côté de la lumière, donnent à cette muraille quelque chose de la variété pittoresque, on pourrait presque dire.de la vie du roc naturel; mais, si l'œil était tenté de s'y tromper, la savante ordonnance du grand escalier lui rappellerait aussitôt qu'il est en présence d'une des plus nobles créations du génie de l'homme.
Tout près du sommet de la double rampe, les Propylées se dressent au seuil de l'esplanade, tournés vers l'édifice qu'ils précèdent, vers la grande Salle hypostyle de Xerxès. Celle-ci, fièrement assise sur son terre-plein, montre à la fois, groupés autour de son majestueux quinconce, ses trois portiques, dont l'un se présente de face et laisse passer le regard entre ses hautes colonnes, tandis que le second est vu d'angle et que le troisième se présente par son petit côté. En avant du portique antérieur, nous avons planté quatre de ces mâts comme il y en avait devant les palais assyriens, mâts dont le bois était caché sous un revêtement de métal et dont la tête se terminait par un étendard ou pouvait se pavoiser de draperies multicolores qui flottaient au vent; devant ces mâts, autant de taureaux sont dressés sur des socles. Ces accès*
soircs servent à indiquer comment on avait pu s'y prendre pour garnir et meubler les espaces qui séparaient les divers monuments. Les arbres étaient aussi, pour ce même objet, une ressource toujours présente ; si nous n'en avons fait qu'un usage très discret, c'est qu'il importait de ne cacher à l'œil aucune des fabriques qui devaient trouver place dans cette image.
Ce palais, le premier que l'on rencontrât sur l'esplanade, était celui qui, par ses dimensions extraordinaires et par l'originalité de ses dispositions, devait faire sur l'esprit du visiteur l'impression la plus forte; c*est lui qui prend ici le plus d'importance. Du palais de Darius, tourné vers le sud, on n'aperçoit que la face postérieure, et encore est-elle en partie cachée; quant à celui d'Ochus, on ne pouvait essayer de le rétablir : il est trop ruiné. Le palais de Xerxès se développe au dernier plan, derrière la salle hypostyle; la dislance qui l'en sépare et la hauteur du terre-plein qui le porte rendent visible toute la façade de cet édifice. Vers la gauche, on découvre, isolé sur la terrasse moyenne, la plus vaste de toutes, le petit bâtiment énigmatique qui ne se compose que d'un vestibule et d'un salon à colonnes (n^ 6); mais ce qui attire surtout l'attention dans cette partie de l'esplanade, c'est la masse énorme de la Salle aux cent colonnes et ses propylées, restaurés sur le modèle de l'autre porte monumentale, mais autrement orientés. On n'avait pas la même ressource pour le bâtiment dont quelques débris ont été signalés entre l'angle méridional de la Salle aux cent colonnes et les monticules qui bordent à Test le groupe des palais d'habitation (n" 7); il ne figure donc pas dans la vue; mais, en revanche, pour répondre à l'indication que donnent ces buttes de décombres et particulièrement le tertre contigu au palais de Darius, pour remplir un espace où il y avait certainement, dans l'antiquité, une construction quelconque, on a cru pouvoir accorder ici quelque chose à la conjecture. On a donc posé sur ce tertre, en l'entourant de beaux arbres, un pavillon de plaisance, un édifice analogue aux tours à étageè de l'Assyrie et surmonté d'un kiosque fait de bois ou de métal. De ce belvédère, le roi pouvait contempler tout ensemble les palais élevés par luimême ou par ses prédécesseurs et le magnifique spectacle de la ville voisine, de la plaine verdoyante et de sa ceinture continue de hautes montagnes.
Tout au fond, à l'arrière-plaujla vue est barrée par le rempart de la longue côte à laquelle s'adossait l'esplanade qui servait de piédestal à tous ces monuments ; les façades sculptées de deux tombeaux se déta-
chentsur les lianes du roc (fîg. 290, n""* 10 et 11); le Saint-Deuis de ces princes touchait à leur Versailles. La sévérité de ces pentes nues et grises devait d ailleurs faire un heureux contraste avec les splendeurs variées de la cité royale. Ce contraste, aucun dessin, tout fidèle qu'il soit, n'en peut donner l'idée ; seule la peinture pourrait tenter de le traduire aux yeux. Pour deviner l'aspect que devait offrir le plateau de Persépolis, lorsque les Grecs s'y répandirent, émerveillés, sur les pas d'Alexandre, il faut lui rendre, par la pensée, ce qui contribue si fort au charme et à Teifet des édifices de la Perse moderne : il faut faire couler l'eau des montagnes voisines dans ces canaux qui en gardent encore la trace ; il faut étendre sur la roche la verdure des pelouses humides et mêler aux colonnades les feuillages mobiles des platanes et des cyprès, réfléchis dans le miroir des bassins ; il faut raviver l'éclat et la gaieté des couleurs que le pinceau appliquait sur la pierre ou sur la brique et de celles que fournissaient par eux-mêmes des matériaux tels que les bois précieux , le bronze, l'argent, l'or et l'ivoire. Quelques défauts qu'une critique rigoureuse puisse reprocher à celte architecture, elle avait la grandeur des lignes et l'harmonie des tons ; l'effet devait en être prodigieux, même sur des yeux habitués à l'élégance souveraine et à la pure noblesse des temples helléniques.
L'esplanade construite par Darius garde les restes d'au moins huit édifices différents, et il est probable que les débris de plusieurs autres sont cachés sous des remblais; parmi les ruines des constructions encore visibles au-dessus du sol, on a compté plus de douze cents figures sculptées dans la pierre appareillée. Cet ensemble, malgré les lacunes qu'il présente, est donc encore, entre ceux que nous a légués l'effort des races antiques, l'un des mieux conservés, l'un des moins maltraités par les intempéries et par la main des hommes. S'il en est ainsi, c'est que le plateau, selon toute apparence, a cessé d'être habité bientôt après la chute de la monarchie perse. On a bien signalé, dans le palais de Darius, la trace de remaniements qui s'expliqueraient par le désir qu'aurait eu un prince ou un satrape de s'établir sous le toit dressé jadis par le plus grand roi de la Perse, et l'on a pu rattacher à cette tentative la construction du mur dont les vestiges se voient sur la colline, derrière les tombes ^ ; mais si l'essai a été tenté, il ne semble pas que les intrus soient demeurés longtemps dans cette résidence où ils devaient être dès lors tout entourés de ruines; on n'a pas recueilli,