DiEL'LAFOY, Premier rapport, p
sée et où la couleur qui ea varie Taspect est due, soit aux matières tinctoriales mêlées à la pâte, soit au degré de la cuisson, soit enfin aux tons que Témailleur étend sur ces carreaux de brique. Quant aux puissants remparts qui entouraient ces édifices, bâtis tout entiers en argile crue, ils portent ainsi, encore bien plus fortement marquée, l'empreinte des procédés de l'industrie chaldéenne; mais ils sont le seul ouvrage important de l'architecture militaire des Achéménides dont la disposition se laisse aujourd'hui saisir. Il n'était donc pas possible de le passer ici sous silence; en attendant la description et la restitution qui nous en sont promises, il convient tout au moins d'indiquer dès maintenant quel intérêt ce travail ne saurait manquer de présenter.
Au temps de la conquête macédonienne, il n'y avait pas de murs autour des principales cités de l'Iran et des provinces qui, comme la Susiane, y étaient étroitement rattachées. Si ces murs avaient autrefois existé, devenus inutiles au cours d'une longue ère de paix, ils s'étaient écroulés dès que l'on avait cessé de les entretenir; la brique crue s'y était réduite en poussière, et les cités, avec leurs bazars où venaient s'entasser les produits de toute l'Asie et leurs maisons entourées de jardins, s'étaient librement répandues dans la plaine. Ecbatane et Susc, au temps de la conquête macédonienne, étaient des villes ouvertes*; mais alors, comme c'est encore le cas aujourd'hui dans ces contrées, chaque ville avait gardé sa citadelle, où le roi mettait sa personne avec ses trésors à l'abri, derrière une ceinture d'épaisses murailles.
De toutes ces forteresses, la plus célèbre et probablement la plus ancienne était celle de Suse. Les Grecs en attribuaient la construction au héros Memnon, fils de l'aurore ; c'était leur manière d'en attester la haute antiquité. Elle existait déjà sous les rois Elamites ; il en est question dans les textes assyriens. On en a une vue cavalière dans les bas-reliefs d'Assourbanipal (fîg. 456) et peut-être faut-il encore la reconnaître dans les tours représentées sur le vêtement des archers qui décoraient le palais de Suse (fig. 459 et pi. XII).
Les Assyriens, et après eux les Chaldéens, n'avaient pas pu se dis-
i. Pour Ecbatane, Polybe, X, xxvii, 6. Pour Suse, Strabon, XVI, m; Polybe, V, xlviii. Dans une de ces guerres qui sont si fréquentes sous les Séieucides,Molon entre sans résistance dans la ville; mais il échoue devant la citadelle, où s'était enfermé son adversaire.
penser de maintenir celte place en état de défense; il fallait qu elle fût toujours occupée par une forte garnison, qui contraignît à l'obéissance un peuple chez qui vivaient toujours le souvenir et le regret de l'indépendance perdue*. Quand Cyrus et ses successeurs firent de Suse une de leurs capitales, peut-être n'eurent-ils donc qu'à fermer les brèches des remparts et à en réparer les couronnements ; ni le tracé de ces fortifications ni les dispositions qui les caractérisent n'appartiendraient aux Perses; mais, faute de pouvoir distinguer ici les remaniements suc-
459. — La forteresse de Suse sur le vêtement des archers. Grandeur réelle. Louvre. Dessin de
SaintrElme Gautier.
ccssifs, l'historien porte cet ensemble au compte du dernier des peuples qui aient travaillé à le constituer et à le conserver.
Voici comment M. Dieulafoy résume l'idée qu'il est arrivé à se faire des défenses de Suse, telles que les avait laissées la conquête macédonienne : « La fortification comprenait un fossé rempli d'eau, large et profond, mis en communication avec le Chaour, et une double enceinte. Le rempart extérieur ou avant-mur était formé d'un mur plein, bâti en briques crues, large de 23 mètres et haut de 22... Contre le parement intérieur du mur venait s'appuyer, séparé de la maçonnerie par une chemise de cailloux, un massif de terre pilonnée épais de 27 mètres et
1. De même quand, plus tard, Alexandre donne à Ja Susiane un gouverneur perse, il a soin de laisser dans la citadelle de Suse un de ses haîpo'., Mazaros, avec une garnison macédonienne (Arrien, IIF, xvr, 9).
haut de 18. Sur la plate-forme du remblai on avait bâti deux groupes de constructions servant à la fois de casernes et de chemins de ronde où les défenseurs de la place pouvaient circuler sans danger, alors même que la première enceinte était au pouvoir de l'ennemi. Le deuxième rempart, large de 14", 70, était constitué par deux murs en brique crue de 3°, 50 et de 4",60 d'épaisseur, entre lesquels avait été pilonnée de la terre humide. Derrière le deuxième rempart régnait une rue dont je n'ai pu déterminer les dimensions. On peut dire, d'une manière générale, que l'enceinte n'est pas bastionnée ; son tracé en plan affecte la forme d'une scie dont les dents seraient à angle droit. C'est le tracé en crémaillère décrit par Philon *. En un point seulement de l'avant-mur , j'ai constaté au centre des maçonneries la présence d'une galerie voûtée et parementée en brique cuite.
« Outre les renseignements déjà recueillis, le déblayement des murs de la forteresse a eu pour résultat de montrer que les reliefs du sol, quelle qu'en fût la complication apparente, concordaient avec la saillie des anciennes fortifications, sous cette réserve qu'il faut tenir compte de la direction des pluies régnantes et des usures très différentes qu'elles font subir aux parois, suivant l'exposition. On reconnaissait ainsi, au seul aspect du sol, la position des tours ; il en existait au sommet des dents de scie de chacun des étages de la forteresse et, par le fait même du tracé, les tours de la deuxième enceinte battaient le milieu des courtines de l'enceinte extérieure. Je n'ai pu déterminer ni la hauteur des défenses intérieures ni celle des tours, ces ouvrages étant tous écrétés; mais, à la masse des décombres amoncelés, on peut juger que le commandement en était faible. L'étude des cotes données à ce sujet par les auteurs anciens, ainsi que l'examen de la forteresse de Suse el des bas-reliefs assyriens, étude faite au point de vue de la poliorcétique ancienne et de la statique, permet de fixer autour de 10 coudées babyloniennes le commandement respectif de chacun des ouvrages sur les défenses immédiatement inférieures.
« La cote initiale de 22 mètres qui résulterait de la mesure directe de la courtine extérieure étant admise, la crête des premières tours aurait été nivelée à 27 mètres, la seconde courtine à 32, et les tours les plus élevées à 37 ou à 42. Les défenses étaient plus basses autour de l'Âpadâna, plus hautes en un point du tumulus élamite bien déterminé par l'accumulation des remblais et tout autour de la citadelle.
i. Philon, Traité de fortification, VIII, 13 (Traduction de Rochas d'Aiglun dans ses Principes de la fortification antique, Paris, Ducher, 8*», 1884).
Dans ce dernier ouvrage, les courtines et les tours auraient atteint respectivement 46 et 51 mètres.
« Les dispositions adoptées par les ingénieurs susiens sont complexes. Par leurs masses énormes, leur hauteur, la position des casernements, les remparts se rapprochent des défenses babyloniennes. Par le tracé surtout et les profils, la fortification de Suse se classe dans le groupe gréco-phénicien dont Philon s'est fait l'historien. Ce n'est pas ici le lieu de discuter les origines d'un système défensif dont la plus ancienne application connue remonte aux premiers rois aryens d'Ecbatane et la plus récente à l'empereur Théodose qui régnait en 413 à Byzance. Je me borne pour le moment à constater des faits sans en tirer de déductions'. »
Nous ne saurions discuter des assertions qui reposent uniquement sur les levés dont M. Dieulafoy s'est engagé à fournir le détail. Lorsqu'on possédera ces documents, on pourra décider s'ils justifient le rapprochement indiqué entre les fortifications de Suse et ce que Ton appelle le groupe gréco-phénicien, ou bien si la nature des matériaux mis en œuvre dans le château élamite ne suffit pas à expliquer les particularités que l'on y signale. Le flanquement est une nécessité de la fortification en terre. « Le défenseur d'une courtine en terre ne saurait voir le pied du mur qui l'abrite; il est indispensable que ce pan de mur soit défendu par des projectiles venus d'autre part, c'està-dire de quelque ouvrage ayant vue sur la courtine. La fortification en terre date chez nous de l'introduction du canon dans les sièges; pour les Perses, elle s'imposait faute de pierre : dans les deux cas, elle a donné une même conséquence, le tracé à flancs*. »
Ce que l'on peut considérer comme établi dès maintenant, c!est l'analogie du système de construction adopté ici et de celui que pratiquaient les architectes de la Babylonie et de l'Assyrie. Même épaisseur prodigieuse, même emploi de la terre pilonnée pour les remblais et de la brique crue ou cuite pour les parements. 11 n'y a qu'un trait qui semble être spécial à la forteresse susienne : c'est l'insertion, entre le mur proprement dit et son épaulement, de cette traînée de gravier qui sert à l'assèchement de la masse, disposition familière à l'ingénieur moderne et que l'on n'a pas constatée sans surprise dans un ouvrage de l'antiquité. On ne s'étonnera point que le constructeur chaldéen n'ait pas eu l'idée de cette mesure de précaution; il n'y a pas de cailloux dans
i. Dieulafoy, Deuxième rapport, pp. 33-36.
2. Choisy, Les fouilles de Suse et Vart antique de la Perse, p. 41.
les plaines du bas Euphrale : c'est par un autre expédient, au moyen de tuyaux de drainage, que Ton a, dans cette région, pourvu quelquefois à l'écoulement intérieur des eaux qui auraient risqué d'endommager les tertres artificiels*.
L'enceinte était double à Suse ; ce résultat des fouilles concorde avec ce qu'Hérodote raconte des sept enceintes concentriques qui se développaient à Ecbatane, sur les flancs delà butte dont la cime portait le palais de Déjocès. Y en avait-il vraiment sept, comme le dit l'historien*? Les renseignements qu'Hérodote a recueillis, et qui lui arrivaient de si loin, comportaient peut-être quelque exagératioii. Il se peut que le chiffre ait grossi en route; mais il y a encore dans la région du Zagros, dans le Kurdistan turc et dans le Kurdistan perse, plus d'une forteresse étrange et pittoresque dont les murs, bien des fois rebâtis sur des fondations que dissimulent tous ces raccords, s'étagent ainsi les uns derrière les autres et gardent la tradition de cette multiplicité des enceintes de pierre ou de brique.
A Ecbatane, l'Elvend pouvait fournir en abondance la pierre de taille, et cependant la brique seule avait été employée dans la construction de ces défenses. C'est ce que prouve la diversité des couleurs dont étaient peintes les différentes files de créneaux; on n'a pas d'exemple d'émail appliqué sur la pierre ; c'est sur l'argile que le fixe le feu. Il n'y a d'ailleurs aucune raison de révoquer en doute le fond même du témoignage d'Hérodote: le genre de décoration qu'il décrit là est tout à fait étranger au goût et aux habitudes de la Grèce ; les détails qu'il donne à ce propos sont de ceux qu'il ne pouvait inventer; il les tient d'un garant digne de foi. Les rois mèdes, lorsqu'ils avaient enluminé ainsi la crête de leurs murs, avaient copié les modèles que leur offraient les édifices assyriens ; ils ne pouvaient alors subir une autre influence que celle de la grande civilisation qui florissait, depuis tant de siècles déjà, dans le bassin de l'Euphrate. Dans les teintes qu'Hérodote énumère comme ayant distingué chacun des crénelages,on reconnaît celles qui paraissent le plus souvent dans les émaux de Ninive, de Babylone et de Suse; les émailleurs de la Perse moderne ont parfois employé, dans l'ornementation de leurs mosquées, des carreaux à reflets d'argent et d'or semblables à ceux qui, selon Hérodote, brillaient, dans le château d'Ecbatane, au sommet des deux murs les plus voisins du palais et, par suite, les plus élevés.