‹ Histoire de l'art dans l'antiquité (volume 2)Chapitre 367 sur 412 · TOME V · texte numérisé non relu

TOME V

LA PERSK.

nous avons dégagés des variantes qui pourraient en faire perdre de vue la simplicité première.

C'est encore ces deux thèmes qui ont fourni les éléments de la décoration des tombes rupestres, contemporaines des palais. La différence,

479. — Persépolis. Serviteurs royaux. Flandin et Coste, Perse ancienne, pi. CXXXV bis.

c'est que, sur ces façades funéraires, les éléments sont groupés d'une autre manière ; mais ils ne s'y distinguent pas moins clairement. Ici les gardes, toujours armés de la lance, sont rangés des deux côtés du champ sur la petite face, en retour d'équerre, qui le relie au rocher brut. Les porteurs de présents, changés, comme sur les chambranles

de la Salle aux cent colonnes, en soutiens du trône, continuent à figurer les principaux peuples de Tempire. Le roi, isolé dans un grand espace presque vide, domine toute cette foule et attire seul les regards. Mais, ici, son attitude et ses attributs sont autres que dans les sculptures du palais. C'est un acte religieux qu'il accomplit et l'arc sur lequel il s'appuie lui donne le caractère du guerrier, du conquérant (fig. 289, 304, 350, 384, 386, 388, 391, 392). Le grand bas-relief qui forme le frontispice des sépulcres royaux est donc comme la synthèse de toute une conception, de toute une création plastique. Dans ses parties inférieures et latérales, il met en scène les hommages que les sujets doivent et rendent au maître, qui, dans la partie supérieure du tableau, accomplit publiquement un des actes que comporte sa haute fonction, un des plus graves et des plus solennels. ;

Le groupe du lion et du taureau, qui reparaît toujours à la même place et sans le plus léger changement, dans tous les édifices, semble n'être, sous forme symbolique, qu'une autre manière de figurer ces combats où le roi terrasse, presque sans effort, les monstres qui menacent le repos de son peuple* (pi. IV et IX). Quant aux taureaux gardiens des portes et à ceux qui étaient dressés sur des socles ou au sommet des antes, quant aux lions qui marchent dans les frises, ce ne sont là que des images traditionnelles et purement décoratives. Dans la partie de son œuvre où le statuaire perse exprime des idées qui lui appartiennent en propre, il n'y a donc rien qui ne rentre dans l'une ou l'autre des deux données fondamentales que nous avons suivies, du palais à la tombe, sous les formes que leur fait prendre la dimension variable des champs dont l'artiste dispose et le caractère particulier des édifices livrés à son ciseau. On ne retrouve pas ici cette diversité que présentent les bas-reliefs de l'Egypte et même, quoique déjà le sculpteur s'y renferme dans un cercle de sujets bien plus étroitement borné, ceux de l'Assyrie. Ici, point de scènes de guerre; point de représentations du camp ou des marches de l'armée; point de sièges ni de batailles;

1 . On a prétendu que la victoire remportée par le lion sur le taureau représentait celle du soleil qui triomphe de l'eau contenue dans les nuages ou dans le sol; cette interprétation, proposée par Lajard, parait couramment acceptée. Elle ne s'appuie pourtant sur aucun texte ancien et ne se justifie pas, pour la Perse en particulier, par les monuments de ses croyances religieuses. U y a bien, dans le Boundehechf des textes qni pourraient, à la rigueur, être allégués comme favorables à l'identification du taureau et du principe humide; le taureau créé par Ahura-Mazda et dont le sperme est lancé dans l'espace est la source de vie. Ailleurs ce taureau paraît identifié avec la lune; mais nulle part aucune relation n'est établie entre le lion et le soleil. Le lion n'est même pas nommé dans VAvesta,

point (le ces longs défilés de captifs qui sont l'occasion de maint détail instructif ou pittoresque. On aurait pu aussi s'attendre à voir figurer ici ces grandes chasses royales où les Achéménides, comme les Sargonides, aimaient parfois à faire montre de leur adresse et de leur mépris du danger*. Les Sassanides en ont mis l'image dans leurs bas-reliefs rupestres"; mais on ne saurait citer un seul ouvrage de leurs prédécesseurs qui se rattache à cette série de tableaux.

Ce qui résulte de ces partis pris et de cette limitation rigoureuse du thème, c'est que le metteur en scène ne dispose que d'un personnel singulièrement restreint; il n'a point de femmes dans sa troupe. La femme qui, dans les peintures et les sculptures de l'Egypte, laisse voir, sous la transparence de la draperie, l'élégante sveltesse de son corps jeune et souple, la femme qui, de loin en loin, paraît dans les bas-reliefs assyriens comme captive et même, quoique plus rarement, comme reine ou comme déesse, est absente de l'art perse; on dirait que celui-ci en ignore l'existence ; quoique l'occasion lui en fût souvent offerte, il n'a pas introduit, dans ses tableaux des cérémonies auliques, ces figures d'eunuques, imberbes et grasses, qui à iNinive servent à faire valoir, par le contraste, la physionomie virile et dure des princes et des guerriers.

Si cet art s'est ainsi privé des ressources que ménage à la plastique la différence des sexes et des traits qui les caractérisent, c'est qu'il n'a pas aimé la forme vivante pour elle-même et pour sa beauté propre. Ce qui l'a déterminé dans le choix de ses personnages, ce qui lui a fait adopter certains types et s'y tenir, c'est qu'ils lui suffisaient pour remplir le programme très simple qui lui avait été tracé par les maîtres dont il exécutait les commandes. 11 avait reçu l'ordre de représenter la personne du roi et les pompes de sa cour; les femmes n'y avaient pas de place marquée : il a supprimé la femme.

Ce qu'il y a encore de très singulier dans cette sculpture, c'est le caractère abstrait qu'elle a pris à Persépolis. A Béhistoun, elle n'était déjà plus, comme en Assyrie, la représentation, aussi fidèle que possible, d'un événement donné, d'un incident réel (fig. 469). Les dix rebelles qui paraissent, la chaîne au cou, devant Darius, n'ont pas été tous réduits et traînés au supplice en une seule fois. Le bas-relief résume l'œuvre de plusieurs campagnes; il montre réunis, dans l'al-

i. IIkrodote, IV, 129. Ctksias, Excerpta Persictif § 40.

2. Les bas-reliefs de Tak-i-bostan représentent les chasses de Chosroès. Flandix et CosTR, Perse ancienne^ pi. 10 et ^2.

lente d'un même châtiment, des coupables qui ont été exécutés en des temps et des lieux différents.

Cette tendance s accuse beaucoup plus franchement encore dans les sculptures de Persépolis. Sur la seule tombe où Ton ait écrit, il y a bien là, près de certaines figures secondaires, de courtes légendes comme celles-ci : « Gabrias de Patischorien, le gardien de la lance de Darius », « Aspathinès, compagnon deDarius, son cocher* ». Ces indications, à les supposer plus nombreuses encore qu'elles ne le sont, ne changent rien à Tesprit dans lequel l'œuvre est conçue. Sur les frontispices de la nécropole comme sur la devanture des palais et sur les chambranles de leurs portes, ce que l'artiste s'est attaché à figurer, ce n'est point un sacrifice ou une fête qui auraient eu heu, en la forme ici indiquée, tel ou tel jour de telle ou telle année; ce n'est point, comme à Ninive, la prouesse accomplie par le roi dans telle ou telle chasse où il a couru plus de dangers et tué plus de fauves qu'à l'ordinaire. Attribuer même une ombre de réalité aux combats que livre ici le roi , on n'y saurait songer quand on le voit aux prises avec la licorne et le griffon. Même observation pour le tableau où le roi trône au sommet de l'estrade, soulevé sur les épaules d'une escouade de porteurs où le nègre figure à côté des types principaux de la race blanche. Ce n'est évidemment là qu'une fiction et un symbole. Là même où le roi se présente dans une attitude plus naturelle, debout au seuil de sa demeure, il n'est pas engagé dans une action déterminée; il est inoccupé. Enfin, dans ces cortèges qui montent vers le roi, les personnages sont rangés suivant un ordre systématique qui exclut toute idée d'une imitation sincère et naïve de la vie.

Si, par la manière dont il a compris sa tâche, le sculpteur s'est interdit de montrer le corps humain dans le feu du mouvement passionné, s'il a, par là même, condamné son œuvre à garder l'empreinte d'une certaine monotonie, ce ne seront pas ses dieux, tels qu'il les a figurés, qui lui fourniront les moyens de corriger ce défaut. Ce monde surnaturel, pour qui l'art égyptien et l'art chaldeeo-assyrien ont su inventer des formes si variées, n'est représenté chez lui que par un type unique, et encore celui-ci a-t-il été emprunté, avec quelques légers changements, à la plastique des Sémites de Babylone et de Ninive-. Cette image se montre toujours à la même place, au centre du

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