TOME V
rangés en tête et sur les flancs de cette foule qui montait vers le roi. Ce poème plastique se partage ainsi de lui-même en deux chapitres, on pourrait presque dire en deux chants. Le premier, le défilé des cortèges, n'est qu'une sorte de prélude, tandis que le second est la partie dominante et le cœur même de l'œuvre : c'est celui que le roi remplit tout entier des manifestations diverses de sa majesté; entre sa figure et celle des êlres de condition inférieure qui l'entourent dans ces tableaux, il Y a une différence de (aille qui donne tout d'abord la mesure de la distance que met entre le prince et son peuple une adoration servile. La préface est susceptible de s'allonger ou de se raccourcir à volonté : il suffit d'augmenter ou de diminuer le nombre des tributaires et des soldats. Quant au thème principal, c'est par une autre méthode que le décorateur l'accommodera aux exigences de son cadre : selon les cas, il fera son choix entre les scènes qui ont un caractère symbolique et celles où le -statuaire s'est inspiré plus directement de la réalité. On a là comme une ode au roi, écrite en images. Point de palais où elle ne se retrouve, toujours avec le même fond d'idées, le même rythme, la même division en strophes; mais dans tel édifice le texte en sera plus ample, et dans tel autre plus concis. Chacune des deux grandes salles du trône ne présente qu'une seule des deux parties de cet ensemble ; mais elle la donne avec un développement que l'on ne rencontre pas ailleurs. Veut-on avoir cet ensemble complet, c'est dans un bâtiment beaucoup plus petit, tel que le palais de Darius, qu'il le faut aller chercher. Cet édifice est peut-être le plus ancien des palais de l'esplanade. Ce serait donc pour lui qu'aurait été réglée l'ordonnance et tracée la première esquisse de la composition dont nous avons défini le sens, et celle-ci aurait eu, auprès du maître el du public, un tel succès, que dans les édifices postérieurs c'est toujours elle que lesculpteur aurait reprise et répétée, sans autre souci que de l'approprier au plan particulier de tel ou tel palais et aux dimensions variables des espaces que lui aura ménagés et livrés l'architecte.
En a-t-il été de même à Suse, et y a-t-on adopté, pour la décoration du grand palais, le double thème qui a fourni tous les éléments de celle des édifices de PersépoHs? Une première raison d'en douter, c'est que la sculpture en pierre n'existe pour ainsi dire pas à Suse ; elle n'y est représentée que par les taureaux qui surmontent la colonne. C'étaient bien des blocs de calcaire qui formaient les chambranles des portes, comme paraissent l'indiquer certains fragments trouvés par M. Dieulafoy (fig. 339) ; mais rien n'autorise à penser que le ciseau du sculp-
leiir ait orné de bas-reliefs les faces internes des pieds-droits, comme à Pasargade et à Persépolis. Tout ce que Ton a découvert de sculpture à Suse est en terre cuite, et la terre cuite n'offrait pas à l'artiste, pour varier ses tableaux, les mêmes ressources que la pierre. C'est le moule qui donne les figures d'argile ; or on ne le dresse pas pour n'en tirer qu'une seule épreuve. Il eût été difficile d'obtenir, parles pratiques de l'estampage, quelque chose d'analogue au défilé des tributaires devant la salle hypostyle de Xerxès, défilé où les poses, le costume ou les attributs changent d'un personnage à l'autre.
On est confirmé dans ce doute par le résultat des fouilles. Dans la grande quantité de briques émaillées qui ont été recueillies à Suse, on n'a rien trouvé qui semble avoir appartenu à des cortèges comme celui des porteurs de présents ou à des images du genre de celles qui étaient ciselées sur les jambages des portes en Perse. Les seules figures qu'ait permis de reconstituer le rapprochement de ces carreaux appartiennent toutes à des séries qui comportent la répétition indéfinie d'un même type. Il y a des frises d'animaux marchants (pi. XI) et des processions de gardes (pi. XII) ; enfin on possède quelques fragments qui semblent indiquer que le combat du lion et du taureau décorait, ici aussi, les angles de la devanture des escaliers*. Ces derniers débris ont de Tintérêt en ce qu'ils attestent la présence à Suse de l'un des motifs favoris de la sculpture persépolitaine ; mais ils sont en trop petit nombre pour que Ton ait pu restituer le groupe dont ils faisaient partie. Pour les gardes au contraire, les briques abondaient : deux armoires du Louvre sont encore remplies par ceux de ces morceaux qui n'ont pas trouvé leur place dans la restauration. A force de patience, M. Dieulafoy a pu rétablir neuf de ces figures qui, malgré les éléments modernes qu'elles renferment toutes, paraissent donner une juste idée de l'effet que devait produire l'ensemble de cette frise*. Il n'y a pas un détail du costume et de l'équipement qui, là même où il a été exécuté sur plâtre et colorié au pinceau, ne présente toute garantie d'authenticité, en tant qu'il a été copié fidèlement sur l'un des carreaux antiques, (^le
1. n y a encore, parmi les terres vernissées de Suse, quelques débris qui font croire à M. Dieulafoy que sur la devanture de Tun des escaliers il y aurait eu des figures peintes. mais celles-là sans relief; sur les carreaux où Ton distingue ces restes d'images, on aperçoit aussi des tronçons du bandeau qui s'élevait avec les degrés et régnait en haut de la rampe; mais tout cela est trop peu de chose pour que Ton puisse deviner quel était le thème de cette décoration.
2. Voir les deux tableaux exposés à côté des frises, contre les fenêtres, où sont marquées, par des hachures, pour chaque figure, les parties restaurées.
que Ton ne saurait s'empêcher de regretter, c'est qu'aucun de ceux-ci ne nous ait conservé le contour du visage, le dessin exact de son profil; les têtes ont été restituées d'après les bas-reliefs de Persépolîs *.
M. Dieulafoy croit que ces figures étaient placées non pas sur le mur de soubassement, comme à Persépolis, mais à l'abri de l'air, dans rintérieur des portiques, sur les faces externes des murs de la grande salle du palais. Il les y place, dans sa restauration, de manière qu elles aient les pieds à environ 14°',40 au-dessus du sol ; le haut de la tête serait donc à près de 16 mètres ^ Ce qui m'inspire à ce sujet quelque doute, c'est que ces personnages ont seulement i",58 de haut. D'en bas, ils auraient risqué de paraître bien petits ; l'œil du spectateur n'aurait certainement pas distingué tous les détails du costume, détails qui sont exécutés avec un soin minutieux, comme s'ils avaient été destinés à être vus de près. Quant à celte frise des lions qui au Louvre fait pendant à celle des archers, M. Dieulafoy estime qu'elle devait décorer le couronnement de propylées qui se dressaient en avant du palais. Cette conjecture paraît fondée\ Ce qui lui donne un haut degré de vraisemblance, c'est que dans les lions le relief est plus fort et le faire plus large que dans les archers. La puissance de la tête, l'épaisseur de la crinière, la saillie des os de l'épaule et celle des muscles principaux, tout est ici marqué très franchement par la hardiesse d'un modelé auquel donnent encore plus d'accent les contrastes de la couleur; ces figures gagnent à être regardées de loin. Enfin, c'est bien dans l'entablement que se trouvent, sur les façades des tombes rupestres, ces files de lions en marche (fig. 350j; c'est là que nous les avons mises dans nos restaurations (pi. III, l^^ VII).
Quelle que fût d'ailleurs la position occupée par la frise des archers dans le palais principal, il est probable qu'elle se divisait, comme à Persépolis, en deux groupes qui s'avançaient à la rencontre l'un de
1. Il n'y a pas une tête ancienne, pas une seule. Dans une figure seulement, la dernière à gauche, près de la cour, on a lo bas du nez et la naissance, le dessous de Vœi\' En revanche, dans plusieurs figures la calotte du crâne est conserrée, ainsi que la barbe. On a la barbe pour les quatre figures de gauche (côté de la cour). A mesure qu'on sViloigne de ces premières figures, la part de la restitution s'accroît sensiblement.
2. Les carreaux qui ont servi à recomposer les archers ont été retrouvés en avant du palais d'Artaxerce, à plus de 4 mètres de profondeur au-dessous du sol de cet édifice (J. Dieulafoy, A Suse, p. 289). Tout ce que l'on peut en conclure, c'est qu'ils appartenaient au biUiment primitif; mais il ne semble pas que les fouilles aient donné aucun** indication au sujet de la place que ces matériaux occupaient dans le palais de Darius.
3. Les fragments de cette frise ont été trouvés sur le carrelage d'une cour, qu'ils avaient défoncé dans leur chute, ce qui indique qu'ils étaient tombés de haut;iU avaient la face peinte contre terre (J. Difxlafoy, A Suse, pp. i32-L33\.
Tautre. C'est ainsi que les figures onl été disposées, au Louvre, sur le panneau de droite ; les deux escouades y sont séparées par un espace vide où il y a des inscriptions dont les grandes lettres se détachent en blanc sur le bleu du fond*. Cette disposition n'a, par elle-même, rien d'invraisemblable; mais, s'il paraissait préférable de faire descendre les gardes plus près du sol, on pourrait admettre un autre arrange-
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483. — Persëpolis. Gardes. Flandin et Coste, Perse ancienne, pi. CI. (Voyez p. 822.)
ment. Comme au Takht, ce serait le perron central ou la porte du milieu qui aurait séparé les deux troupes ; d'un côté de ce palier ou de cette baie, les gardes auraient marché dans un sens, et, de l'autre côté, dans le sens opposé. Il resterait alors à trouver une autre place pour les inscriptions.
1. L'inscription qui occupe le milieu de ce panneau, et où se lisent les noms de Darius et celui d'Otanès, un des conjurés qui mirent le fils d'Hystaspe sur le trône, ne forme pas une suite rigoureuse; elle a été composée de fragments, afin de montrer quelle place pouvaient occuper ces textes qui étaient plus encore un ornement qu'un documenl.
Les soldats sont représentés de profil et en marche (PL XII). L'arc ^st pr • sur leur épaule gauche. Sur leur dos est attaché un carquois slont le haut couvercle est assujetti par des liens dont les bouts sont ornés de houppes en passementerie. Ils tiennent, des deux mains, une javeline, qu'ils portent comme nos soldats le fusil dans le mouvement : « Présentez armes. » Le bois de la javeline, surmonté d'un fer de lance dont une longue douille assure la solidité, se termine, à son extrémité
inférieure, par une pomme que Témailleur a peinte du même ton que la pointe de l'arme. On peut dire que les archers portent un uniforme; car, si les couleurs et les dessins de l'étoffe varient d'une figure à l'autre, si c'est ici le blanc et là le jaune qui dominent, tous les costumes sont taillés sur le même patron. La pièce principale du vêtement est une longue lunique qui tombe jusque sur les chevilles et dont les larges manches pendantes cachent tout le bras jusqu'au poignet; par-dessus est posée une sorte de petite veste qui s'échancre sous les bras pour laisser passer les grandes manches de la tunique ; celle-ci est partout bordée d'un riche galon et ornée ici de rosaces et là de losanges qui tranchent sur la couleur du fond.
Les pieds sont chaussés d'une bottine à lacet, en cuir jaune et souple. Autour des poignets s'enroulent des bracelets d'or; des pendants du môme métal sont accrochés aux oreilles. Pour toute coiffure, une simple corde, roulée en torsade autour des cheveux, semblable à cette corde en poil de chameau que les Arabes de Syrie et de Palestine mettent encore aujourd'hui au-dessus de leurs têtes. A Persépolis, si la plupart des gardes sont coiffés de la tiare côtelée ou de la calotte ronde (fig. 483), il y en a pourtant dont la coiffure aussi bien que le costume et la pose reproduisent le type que nous venons de décrire (fig. 48i); la seule différence est que la veste n'est pas indiquée
Persépolis. Gardes. Flandin et Coste, Perse ancienne, pi. XCVII.
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el qu'il manque l'arc et le carquois ; mais l'arc se retrouve sur l'épaule d'autres gardes sculptés sur les côtés du tombeau de Darius (fig. 485) ; alors la ressemblance est complète. La troupe ainsi représentée formait-elle une partie de ce corps des Dix mille ou des Immortels, comme
485. — Nakch-i-Roustem. Tombeau de Darius. Tête d'un garde. Dessin de Saint-Elme Gautier. D'après une photographie de M. Houssay.
les appellent les historiens grecs, qui marchaient en campagne derrière le char du roi*?
La chose, en soi, n'a rien d'invraisemblable; mais les indications que donne Hérodote sur l'équipement de ces soldats d'élite ne suffisent pas à prouver cette identité^ Ce qui est certain, c'est que ces figures de
i. HÉRODOTE, VII, 41, 83.
2. On veut voir (Dieulapoy, Deuxième rapport, p. 18) une grenade d'argent dans la boule qui décore le bas de cette lance; mais cette boule est peinte du môme ton que la pointe de la lance, et celle-ci n'éfait certes pas d'argent. De plus, cette boule n'a rien qui la caractérise comme une grenade; elle ressemble beaucoup plus à une de ces pommes ((AijXa) qu'Hérodote attribue à une autre division de cette troupe et qu'il dit avoir été d'or.
gardes, prodiguées ici comme à Persépolis, étaient bien à leur place dans le palais de ces rois qui devaient leur puissance à « la lance de Thomme perse » , comme le dit Darius dans Tinscription de son tombeau*. Nous connaissons les sujets, en petit nombre, qui ont été traités par les sculpteurs chargés de décorer les édifices construits pour les princes Achéménides ; il nous reste à définir le style et le faire de ces artistes, à apprécier les qualités qu'ils ont déployées dans rexéculioo de leurs bas-reliefs.
S 4. — LE STYLE ET l'EXÉCUTION.
Le seul monument qui représente aujourd'hui la période primitive de la sculpture perse, c'est le Cyrus de Pasargade (fig. 467); or les parties nues, la tête, les mains et les pieds, en sont assez frustes; c'est donc surtout au vêlement que Ton devine où Fauteur de ce bas-relief a pris ses modèles. La draperie y est aussi plate qu'à Khorsabad; aucuu pli n'en indique le mouvement et n'en varie l'aspect. Ce sont les procédés de l'art assyrien, mais appliqués par un imitateur. La facture semble avoir perdu de son énergie et de son caractère.
Les monuments de Persépolis ont aussi beaucoup souffert, bien plus que Ton ne serait tenté de le croire d'après la plupart des reproductions qui en ont été données. Il y a de vingt-deux à vingt-quatre siècles que ces bas-reliefs sont à découvert; sans la dureté du calcaire dans lequel ils ont été taillés, depuis longtemps il n'en resterait plus rien, et, malgré l'excellente qualité de la pierre, bien des parties de ces figures sont éraflées et comme écorchées. C'est surtout les têtes qui sont mutilées, et plus qu'ailleurs dans les tableaux qui étaient les plus en vue, dans ces images de la royauté perse qui décoraient les chambranles des portes. Là, le plus souvent, de la tête du roi il ne reste que la trace laissée par sa masse sur le fond (fig. 471); la manie de la destruction, le fanatisme des iconoclastes ont eu raison de la saillie du relief. Grâce à leur situation inaccessible, les sculptures des tombes rupestres se sont mieux défendues : c'est là que l'on trouve les figures les mieux conservées (fig. 485). Les fouilles faites au pied des soubassements en ont aussi rendu d la lumière un certain nombre qui avaient été de bonne heure ensevelies sous une couche tutélaire de remblais. Il y a encore, tout compte fait, assez de morceaux presque intacts pour que