‹ Histoire de l'art dans l'antiquité (volume 2)Chapitre 372 sur 412 · TOME V · texte numérisé non relu

TOME V

ses yeux la justesse; il a les originaux à sa portée, dans une des salles

du Louvre ; mais comme on peut s'en assurer sur les quelques fragments des bas- reliefs de Persépolis qui existent dans les musées de rOccident, la sculpture lapidaire avait élé traitée dans le même esprit; elle offre les mêmes qualités \

Si le corps est ainsi devenu plus visible sous l'opacité même de la draperie qui l'enveloppe tout entier, c'est que celle-ci s'est singulièrement assouplie. Ce n'est plus celle chape rigide qui, dans les figures assyriennes, semble presque n'être point en contact avec le buste et avec les membres des personnages qui en sont revêtus; c'est bien vraiment une étoffe qui suit et qui épouse tous les contours de la forme vivante, qui les révèle tout en les cachant.

Cet effet, elle ne le produirait point si elle avait gardé la raideur qu'elle affecte là

1. Le Musée Britannique possède un certain nombre de basreliefs qui ont été détachés da soubassement de la salle h\7)ostyle de Xerxès. Le Louvre a des moulages de quelques raorceaui appartenant à diirérents palais; ces moulages, qui proviennent de Lottin de Laval, seront prochainement exposés.

486. — Persépolis. Palais de Darius. Combat de la licorne et du roi. J. Dieulafoy, La Perse, la Chaldtfe et la Susiane, p. 401.

OÙ elle pend, droite et tout d'une pièce, sur les épaules de Sargon ou de Sennachérib. C'est ici que l'on voit apparaître pour la première fois, dans la sculpture orientale, l'étude des plis, l'etTort tenté pour rendre, en le simplifiant, l'aspect que présente, tout épais qu'il puisse être, un tissu se qui moule sur le corps. Les manches se terminent, en bas, par

487. — Persépolis. Bas-relief de la Salle hypostyle de Xerxès. D'après un moulage du Louvre.

une ligne brisée, par une sorte de zigzag. Sur le flanc, trois ou quatre grands plis verticaux. De côté, des sillons obliques et presque parallèles, plus légèrement marqués, se creusent dans l'étoffe que tendent les mouvements de la marche ; le genou droit la lire en avant, tandis que le mollet gauche la retient par derrière (fig. 487 et 488). Le principe de cet arrangement est donné par la nature, par le modèle drapé ; mais la convention et le système y entrent pour une large part; aussi quand on le retrouve, presque pareil, dans la sculpture grecque du sixième siècle, on ne peut

se refuser à constater la ressemblance, et celle-ci est trop frappante pour se prêter à Thypothèse d'une simple rencontre. Il ne reste donc que celle d'un emprunt, et il ne viendra à Tesprit de personne que les Grecs aient été les emprunteurs. L'art perse n'existe pour ainsi dire pas avant Darius. Quand celui-ci, vers 520, commença ses grandes entreprises

architecturales, il y avait déjà quelque temps que le statuaire grec avait pris l'habitude de traiter ainsi la draperie; il n'y était d'ailleurs pas arrivé du premier coup, et l'on a toute la série des essais qui prouvent que ce mode d'interprétation ne lui a pas été suggéré, à heure fixe, par l'exemple de l'étranger, mais qu'il correspond à l'une des phases principales d'un long effort, d'un long travail d'art.

Jusque dans les bas-reliefs émaillés du palais de Suse, il y a trace de cette étude des plis. Mais là ceux-ci n'auraient pu être très marqués sans compromettre l'effet que cherchait le peintre. Ne cherchez donc pas ici leS' gros plis verticaux qui à Persépolis se creusent à l'endroit où se touchent et se recouvrent les deux bords de la pièce d'étoffe; ils sont remplacés ici par une bande d'un ton qui tranche sur celui du fond (PI. XII). Quant aux plis obliques, sur les jupes jaunes, où le dessin n'est qu'un semis de rosaces, ils sont indiqués par quelques stries sans profondeur; mais ces stries mêmes font défaut sur les jupes blanches, où elles auraient été plus difficiles à concilier avec le caractère du dessin, avec ces losanges où sont inscrites les tours d'une forteresse, peut-être de la citadelle de Suse (fig. 459). C'est donc aux bas-reliefs de pierre qu'il faut se reporter afin d'apprécier le parti que le sculpteur perse a tiré de la draperie. On reconnaîtra qu'il s'en est servi, non sans habileté, pour s'assurer le

488. — Persépolis.Bas-rclief de la Salle hypostyle de Xerxès D'après un moulage du Louvre.

bénéfice de ces jeux de l'ombre et de la lumière qui n'auraient pas été à leur place là où l'on aspire surtout à charmer l'œil par les oppositions et les harmonies de la couleur. Les plis qu'a modelés son ciseau ne manquent pas de noblesse ; ils s'expliquent par la coupe de l'habit et par le mouvement du corps; leur défaut, c'est, comme dans l'art grec archaïque, une uniformité qui va jusqu'à la monotonie. Il y a encore, soit dans les cortèges de tributaires, soit dans les groupes qui supportent les trônes, beaucoup de figures où le vêtement, un justaucorps collant ou bien un manteau qui tombe tout droit, n'est dessiné que par un simple contour; mais là où la forme du costume appelle l'indication des plis, ceux-ci ne présentent jamais qu'une seule et même disposition, celle que nous avons décrite et fait connaître par plusieurs exemples. Comment d'ailleurs aurait-on cherché à mettre quelque variété dans le jeu de la draperie et dans la distribution de ses plis, quand il n'y en a pas dans les altitudes des personnages qu'elle habille? Prenez, soit à Suse les archers multicolores, soit à Persépolis les gardes qui gravissent les marches des escaliers ou qui défilent sur les soubassements, tous sont pareils : l'un ne diffère de l'autre, à Suse, que par la couleur de son vêtement, et, à Persépolis, que par quelques détails secondaires de son ajustement et de son équipement; c'est d'ailleurs chez tous exactement la même pose et le même geste : on dirait que ces figures ont été exécutées à l'aide d'un poncif. L'artiste qui a tracé l'esquisse de cette décoration sculpturale semble n'avoir pas échappé à une sorte d'inquiétude et avoir été pris par instants du désir de diversifier l'aspect de ces interminables suites d'images pareilles. Dans la vaste composition qui se développe des deux côtés de l'escalier, sur le mur de soutènement du grand palais de Xerxès, il a fait efiTort pour éviter la constante répétition d'une même forme. A gauche du perron, là où sont représentés les grands seigneurs mèdeset perses qui vont offrir leurs respects au roi, entre deux personnages qui marchent vers le centre, il y en a toujours un qui se retourne et qui, comme s'il causait avec son voisin, lui tend la main ou la lui pose sur la poitrine ou sar l'épaule (fig. 472, 487). L'intention est louable; mais le résultat voulu n'est pas atteint. Il y a contradiction entre le caractère du mouvement, qui vise au naturel, qui joue l'abandon, et l'insistance avec laquelle ilreparaltà intervalles réguliers, toujours semblable à lui-même, d'un bout à l'autre de la longue paroi. Dans l'autre champ, à droite, la donnée même du sujet semble répondre à cette préoccupation de l'artiste. Les porteurs de cadeaux représentent des nations que distinguent les unes des autres leur confor-

malion physique et leur costume; les dons qu'ils vont déposer aux pieds du souverain diffèrent comme les produits des pays qu'ils habitent, et, parmi ces offrandes, il y a des animaux de diverses espèces; mais le sculpteur n'a tiré de ces éléments qu'un faible parti. D'un personnage à l'autre, l'habit et les attributs changent ; mais le type du visage ne se modifie pas avec le vêtement, et tous ces figurants ont mêmes allures, quel que soit leur rôle, les tributaires dont les bras sont chargés de présents comme les conducteurs de bêtes. C'est qu'aucune de celles-ci ne s'avise de troubler le bel ordre de la procession. Pas un bœuf ou un bélier ne songe à frapper de sa corne; pas un cheval ne se cabre. Hommes el animaux marchent tous d'un même pas égal et mesuré, comme des soldats à la parade.

L'impression est la même si l'on prend une à une les figures priacipales. C'est ainsi que le roi n'a que trois ou quatre attitudes, dont jamais il ne se départ. Sur la tombe, il est debout, en adoration. Dans les tableaux du chambranle, il terrasse les monstres, il est assis sur son trône, ou il sort de son palais; qu'il lutte contre un lion ou un griffon, sa robe est toujours relevée de la même manière, et elle a toujours le même nombre de plis , comme sa chevelure le même nombre de boucles : on peut faire le compte. Là où il s'offre, dans sa majesté tranquille, au respect de ses peuples, il tient toujours un sceptre el une fleur, la fleur de la main droite et le sceptre de la gauche.

S'il y a ici bien des redites et un excès de symétrie, ce n'est pas que le sculpteur soit dépourvu d'imagination; il lui en a fallu pour concevoir le plan de sa vaste composition , de ce décor où tons les détails concourent si bien à l'expression d'une même idée el d'un même sentiment. La véritable explication de ces défauts de l'œuvre, c'est une tendance très marquée à l'abstrait et au général. Un art narratif, comme celui de l'Assyrie, en retraçant de son mieux les incidents principaux d'une chasse ou d'une campagne, oblige l'auteur des ba^reliefs à montrer ses personnages sous des aspects très divers, à leur prêter des mouvements trèe variés. Il prend ce que la réalité lui donne; il résout comme il peut les problèmes souvent très imprévus qu'elle lui pose. Encore malhabile et gauche, il sera souvent forcé de s'en tenir à des solutions imparfaites; mais au moins aura-t-il beaucoup essayé, beaucoup osé; parfois son audace lui aura réussi. La donnée de la sculpture perse ne comporte ni ces mésaventures ni ces bonnes fortunes. Il y a bien certaines inégalités dans les tableaux, comme ceux des cortèges , où il entre beaucoup de figures ; mais elles sont

imputables à Tinsuffisance de quelques-uns des nombreux praticiens qui ont dû collaborer à ce grand ouvrage. Ces faiblesses sont d^ailleurs assez rares; le dessin garde presque constamment sa rectitude et sa sûreté. Surtout dans les bas-reliefs des portes, on croirait voir partout Tœuvre d'une même main qui, sachant qu'elle travaillait pour le roi, n'a rien voulu remettre au hasard ; elle a mieux aimé se répéter que rien tenter qui dépassât ses moyens et qui risquât de faire disparate dans rharmonie de cet ensemble sagement concerté.

On s'est demandé si Ion pouvait, dans ces tableaux, distinguer les rois, comme en Egypte, à leur taille et aux particularités de leur visage, si le sculpteur avait fait là des portraits. Il aurait eu cette ambition que nous aurions peine aujourd'hui à juger du résultat; dans presque tous les bas-reliefs qui mettent en scène le roi, la tète a trop souffert pour qu'il soit possible d'y noter, dans le dessin du profil, ces légères inflexions du contour qui lui donneraient un caractère individuel. Toutes ces figures ont d'ailleurs, à peu de chose près, la même proportion, et, dans le peu qui subsiste de la face, on n'aperçoit pas de différences sensibles, d'un palais à l'autre. C'est à quoi l'on devait s'attendre : il y a là une conséquence logique de la tendance que nous avons signalée. Le héros auquel s'adresse cet hymne que chantent ici les pierres, ce n'est pas tel ou tel roi, Xerxès plutôt que Darius, c'est le roi, quelque nom qu'il porte, l'héritier de Cyrus, le maître redouté qui, grâce à la protection d'Ahura-Mazda, maintient les Perses en possession de cet empire du monde que ses ancêtres ont conquis pour leur peuple. C'est peut-être Darius qui a fourni à l'artiste les premiers linéaments de cette effigie ; mais on ne paraît pas ensuite y avoir rien ajouté, ni rien changé : elle est devenue l'image idéale de la royauté achéménide.

Si, par son inclination naturelle, cet art de la Perse n'allait pas au portrait, son penchant ne pouvait au contraire que l'induire à résumer et à personnifier, dans un certain nombre de types nettement définis, les caractères physiques les plus apparents des principales nations, la conquérante et les sujettes, dont il groupe les représentants autour du trône impérial. Son chef-d'œuvre en ce genre, c'est l'interprétation que le sculpteur de Persépolis a donnée du type de cette race arienne à laquelle il était fier d'appartenir. Ce type, il la composé, il l'a modelé d'après les plus beaux enfants de cette race, tel qu'on le retrouve encore, au sud de l'Iran, dans les tribus de la montagne, chez celles qui ne se sont pas croisées avec les Turcs et où la pureté du sang n'a

jamais élé altérée. Il n'y en a pas au monde, même en Grèce, de plus noble et de plus beau. Nulle part ailleurs le front, que continue la ligne du nez, n'est plus haut et plus droit, l'arc du sourcil d'une courbe plus heureuse, l'œil plus long et plus ouvert, la bouche mieux fendue et d'un dessin plus pur. Une barbe noire, qui frise d'elle-même, cache un menton bien arrondi. La chevelure est abondante et souple; la taille est élevée et bien prise. L'orgueil des Mèdes et des Perses devait trouver plaisir à se reconnaître dans ce type, qui présente une certaine ressemblance avec celui que le sculpteur assyrien a prêté aux

Persëpolis. Tète de nègre. FlaaiJiii et Coste, Perse ancienne, pi. CLVI.

chefs de son peuple, mais qui est plus élégant. Dans ce dernier, la courbure très accentuée du nez et de la narine qui se relève donne au profil quelque chose de plus lourd et de plus dur, qui rappelle la physionomie de Toiseau de proie.

Comme l'exigeait la donnée même du thème, c'est ce type qui domine dans les bas-reliefs. On l'y trouve répété partout, à grande et à petite échelle, sur les façades des tombes comme sur les murs des palais. Quant aux autres peuples, le sculpteur n'avait pas les mêmes raisons de s'y intéresser aussi particulièrement. Pour la plupart d'entre eux, il s'est donc contenté de les distinguer par les singularités de leur costume, en leur attribuant des traits qui ne diffèrent guère de ceux de leurs vainqueurs; il y a pourtant là des personnages qui ne portent

pas les cheveux frisés comme les Perses, mais qui sont plats, avec le une sorte de nœud sur le sommet du crâne et parfois avec les moustaches en croc; d autres paraissent imberbes, ou presque imberbes ^ C'est seulement quand il s'est trouvé en présence d'un type très marqué, très éloigné du type arien, que l'artiste a pris un autre parti; alors, mais alors seulement, il s'est attaché à copier fidèlement son modèle. Parmi les figures dont la tête est bien conservée dans la Salle aux cent colonnes, il y en a deux qui ont attiré, à ce titre, l'attention des voyageurs. L'une est celle d'un nègre. On ne saurait

i9J. — Persépolis. Tête de Tartare. Flandin et Coste, Perse ancienne^ pi. CLV.

s'y méprendre. Aucun trait n'y manque , ni les cheveux crépus , ni le nez court et rond, ni les grosses lèvres ; le vêtement aussi ne ressemble à nul autre (fig. 489)*. A la même place, dans le tableau qui lait pendant à celui-ci, on voit un personnage dont la face écrasée et la barbe très peu fournie sont d'un Tartare (fig. 490). Le statuaire aura voulu opposer ainsi les tribus nomades de l'Oxus aux noirs de l'Ethiopie, riverains du Haut-Nil; c'était rendre sensible à l'esprit, par une vive image, l'immense étendue d'un empire qui comprenait dans son sein des populations si différentes de mœurs et d'aspect.

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