‹ Histoire de l'art dans l'antiquité (volume 2)Chapitre 74 sur 412 · Tombe brisëe. Restitution des deux lions affrontés · texte numérisé non relu

Tombe brisëe. Restitution des deux lions affrontés

blance, ce lion était rampant, comme dans plusieurs monuments voisins (fig. 64, 79, 92); voici comment M. Ramsay croit pouvoir le restituer ((ig. 121). Des deux autres lions que M. Ramsay croit avoir été sculptés sur cette môme face de la tombe (F du plan, fig. 66), il ne reste que les deux pattes opposées; ce mouvement conduit à supposer deux images dressées et affrontées, motif qui serait bien dans le goût et les habitudes de Tari oriental (fig. 122)*.

La décoration de cette tombe était peut-être le chef-d'œuvre de la sculpture phrygienne. Si l'ensemble est mieux conservé, le travail parait avoir été moins soigné dans la sépulture où deux lions debout.

1. Dans les deux restitutions exécutées d'après les croquis de M. Hanisay, les parlies lestaurécs sont indiquées par nn simple trait.

séparés par un pilier, montent la garde à droite et à gauche de la porte ffig. 64). Ces deux grandes figures n'ont pas un relief aussi accentué que celui du lion brisé; les jointures des membres et la saillie des muscles étaient d'ailleurs indiquées ici de la même manière; mais, la façade étant tournée vers le nord et couverte en grande partie d'un lichen verdâtre, le bas-relief se trouvant d'ailleurs à une assez grande hauteur au-dessus du sol, on ne distingue pas ici les détails aussi nettement; les seuls qui se laissent aisément reconnaître, c'est l'œil, l'oreille, et, dans la gueule largement ouverte, la denture de la mâchoire inférieure ainsi que la langue pendante. Le sculpteur a fait les épaules et la tête plus fortes que nature ; cette exagération voulue ajoute peut-être à l'effet ; elle donne aux deux colosses un air encore plus marqué de force et de puissance. Le sens du groupe est facile à saisir et la pose est très franche. Malgré le caractère sommaire de l'exécution, ces deux figures, fièrement campées sur la roche vive, ont une assez belle allure.

Tout simple qu'il soit, cet art phrygien a donc ses mérites. Ce qui lui manque surtout, c'est la variété. Il ne parait pas avoir jamais su modeler l'image en ronde bosse ; il ne s'est pas élevé au-dessus du bas-relief, et encore n'en applique-t-il les procédés qu'à un nombre de thèmes fort restreint. Peut-être d'ailleurs quelques-uns des types qu'il a créés ou empruntés ne sont-ils pas arrivés jusqu'à nous; plus d'une figure ciselée dans le roc a pu être détruite par la chute du massif de tuf dont elle ornait une des faces. On n'a jamais fait en Phrygie de ces fouilles qui mettent au jour les terres cuites et les bronzes; or il n'y a aucune raison pour que les Phrygiens n'aient pas travaillé l'argile et su fondre le bronze. Il est question, chez les anciens, d'une figure féminine, en bronze, qui aurait été posée sur le tombeau d'un des rois qui portèrent le nom de Midas, probablement de celui qui avait épousé Démodiké, une Grecque de Kymé* ; on citait le vers qu'un rhapsode grec avait composé à propos de cette figure, vers dans lequel, suivant l'usage, la statue aurait été censée prendre la parole :

« Je suis une vierge d'airain, couchée sur le tombeau de Midas*. » Où était le tombeau? On ne nous le dit point, et nous ne proposerons pas de le reconnaître dans le monument que nous avons décrit, quoi-

1. DiOGÈNE DE Labrte, I, 89. PsEUDo-HÉftODOTE, Vie iV Homère, § 11. Cf. Bergk, GnVc/iwc/ic Utleralurgeschichte, t. I, p. 779.

2. XxhUfi sapO^vo; zI\l\, MtBscu 8' enl orijjLaTi xetfiai. On attribuait ce vers tant/^t à Cléobule, l'on des Sept Sages, tantôt à Homère.

qu'on puisse se figurer une statue de bronze placée sur la crête même du roc, au-deâsus de la double volute qui surmonte le fronton (fig. 48). En tout cas, il est difficile d'admettre que tout ici soit de pure invention; quel que soit l'auteur de cette épigramme, on ne se Texpliquerail pas si elle ne s^était appliquée à un ouvrage bien connu de ceux qui l'avaient gardée dans leur mémoire. Supposez même que cet ouvrage ait été exécuté en lonie, pour ce roi étranger qui y était aimé et populaire; toujours est-il que la statue a dû être transportée en Phrygie, y servir de modèle, y répandre le goût et la pratique des arts du métal.

La Phrygie, jusqu'à présent, n'a pas plus fourni de pierres gravées que de figurines en argile et en bronze. Pourtant ces princes, qui savaient écrire et qui envoyaient à Delphes, en cadeau, des objets d'art, ont dû avoir, eux aussi, leurs cachets royaux. L'usage du sceau n'a pu manquer de se répandre chez un peuple qui le trouvait établi chez tous ses voisins. L'attention des archéologues a bien été appelée, dans ces derniers temps, sur des cylindres et sur des cônes qui, par leur provenance aussi bien que par leur facture très particulière, s'annoncent comme les produits d'un art local, propre à l'Asie Mineure'; mais ce qui reste à découvrir, ce sont des sceaux où l'image sérail accompagnée des caractères de l'alphabet qui a servi à rédiger les inscriptions rupestres du district de Nacoleia. Quand on signalera des intailles où l'on reconnaîtrait les mêmes lettres que sur le monument de Midas, les vraies lettres phrygiennes, il y aura à ouvrir, dans l'histoire de la glyptique, un nouveau et curieux chapitre.

Là où, comme en Phrygie, la sculpture n'a pris qu'un développement médiocre, la décoration architecturale ne saurait présenter une grande richesse et une grande variété. Faute d'autres monuments conservés^ on ne saurait l'étudier, en Phrygie, que sur les façades des tombes creusées dans le roc. Lorsqu'on examine ces frontispices, on reconnaît aisément la provenance de presque tous les motifs d'ornement que l'on y rencontre. Les principaux, ceux qui donnent le dessin du cadre, sont empruntés aux formes de l'architecture en bois; les

4. Histoire de l'Art, t. IV, p. 76^-774. Heozey, De quelques cylindres et cachets de VAsie Mineure (Gazette archéologique, 1887, p. 55-63}.

autres, ceux qui, dans les ouvrages les plus soignés, remplissent Tinlérieur du champ, paraissent imités de ceux qui décoraient les tapis ou les étoffes brodées.

On ne parait pas avoir beaucoup bftli en pierre chez les Phrygiens du Sangarios ; ces roches tendres n'auraient donné au constructeur que d'assez pauvres matériaux , tandis que le bois abondait; aussi, quand on ne se contenta plus de la demeure souterraine, quand on voulut quelque chose de plus spacieux, de plus ouvert et de plus gai, fut-ce le chêne et le pin qui formèrent tous les éléments de la maison. Il en résulte que la pierre n'a pas ici de formes qui lui soient propres; comme en Egypte, dans les façades et les portes des mastabas ^ dans les sarcophages et dans les stèles de l'Ancien Empire \ elle imite, avec une docilité naïve, les formes qu'ont rendues familières à tous les yeux les assemblages du bois. L'imitation est flagrante; on la saisit, à première vue, dans les lignes maîtresses des ensembles et on la suit jusque dans les moindres détails. Voici comment peut se définir la composition des frontispices de toutes ces tombes phrygiennes : un espace rectangulaire, circonscrit par un cadre franchement accusé, est surmonté d'un fronton triangulaire (fig. 58 et 59). Or on retrouve là toutes les parties essentielles de la façade d'une maison de bois. Les espèces de pilastres qui limitent cette façade à droite et à gauche représentent les poteaux d angle, c'est-à-dire les pièces principales de la cage qui constitue l'habitation. La plate-bande que semblent supporter ces pilastres, c'est la sablière supérieure, qui pénètre, à mibois, dans ces poteaux et qui en maintient l'écartement. Le triangle très allongé par lequel se termine le frontispice, c'est le pignon avec la charpente qui soutient la toiture; vous distinguez les principales pièces de cet assemblage, l'entrait, la ferme avec son poinçon, les deux arbalétriers qui se croisent et qui dessinent, là où ils se rencontrent, une double volute, motif qu'il était facile de demander au bois, que le contour et le canal des volutes fût taillé dans le bout le plus gros des poutres ou bien que ces courbes fussent découpées, presque à plat, dans une planchette fixée au-dessus du point d'intersection. Dans les pays où, comme en Suisse, on a toujours bûti en bois, on trouverait aujourd'hui encore, au sommet des pignons, plus d'un ornement de ce genre.

Ce n'est d'ailleurs pas seulement dans les façades que se révèle cet

K nutoire de VArt, 1. 1, p. 508-516.

LA PHRYr.IE.

asservissement de la pierre aux formes du bois, cet effort qu'elle fait pour les imiter. Il y a, dans la nécropole, une chambre funéraire dans laquelle le plafond horizontal reproduit la saillie des solives apparentes'; ailleurs, dans la première chambre du tombeau qui est situé à gauche de lasili-kaïa, il imite la disposition d'un toit à double versant, et

12:3. — Tombeau près de lasili-kala. Élévation. Toxier, pi. LVII.

simule même la toiture, avec ses chevrons, ses pannes et son faîtage. Ce tombeau avait déjà attiré Tattention de Texier, auquel nous en empruntons rélévation (fig. 123), le plan (fig. 124) et la coupe (Hg. 12;)i; mais, dans son relevé, on ne trouve pas trace de ce détail qui nous a

\, Texfer, Dcscriplion, t. 1, p. 150.

Page 1