Hirschfeld Paphlagonische, Felsengraeber, p
LES TOMBEAUX DE LA PAPHLAGONIE. 213
Ces monuments appartiennent tous à une même région, qui est assez nettement délimitée par la géographie et par l'histoire; mais ce n'est pas seulement à ce titre qu'ils méritent d'être rapprochés. Si, à quelques égards, ils en rappellent d'autres que nous avons déjà rencontrés soit en Cappadoce, soit en Phrygie, ils se ressemblent surtout entre eux à tel point que, n'eussent-ils pas été voisins les uns des autres, on aurait encore été conduit à les réunir sous une même étiquette. Premier trait commun : nulle part, en Paphlagonie, il n'y a la moindre trace de ces précautions qui, dans les plus anciennes tombes phrygiennes, ont été prises pour cacher la dépouille du mort ou tout au moins pour rendre plus difficile l'accès de la chambre funéraire ; pas de caveau à puits. En Phrygie, le portique ne se rencontre, en avant de l'hypogée, que par exception, et seulement dans les tombeaux qui paraissenlles plus récents; au contraire, dans le bassin de l'Halys, il est l'accompagnement obligé des sépultures de quelque importance, et ce portique, dans la plupart des cas, est surmonté d'un fronton; mais ce fronton y a un aspect très simple et tout rudimen taire. En Phrygie, il est enveloppé par une corniche plus ou moins saillante, qui continue celle de l'entablement ; ici il reste comme à l'état d'esquisse ; il n'est qu*indiqué sommairement par un contour sans accent et par le contraste que présentent le poli de la surface du tympan et les inégalités du roc brut qui l'entoure. Dans les façades paphlagoniennes, les colonnes sont assez semblables les unes aux autres pour qu'on puisse les considérer comme appartenant à un même ordre ; les proportions du fût n'offrent que de légères difTérences; la base est partout la même; les chapiteaux sont à peu près pareils, sauf dans un seul monument où ils sont remplacés par des bustes de lions; au contraire, dans la nécropole d'Aya^iwn, où plusieurs tombes sont précédées de portiques, les supports ont des formes très variées. La banquette où était déposé le corps fait souvent défaut en Phrygie; elle ne manque à presque aucune des tombes du bassin de l'Halys. Enfin celles-ci ont toutes à peu près la même porte, une baie sans aucun ornement, de petite dimension et presque toujours carrée, dont le seuil est à environ un mètre audessus du sol de la galerie extérieure (fig. 152). En Phrygie, les portes sont de plain-pied avec le portique, bien plus hautes, trapéziformes, et encadrées dans un chambranle composé de plusieurs moulures.
Les ouvriers qui ont façonné les tombes A'Hambarkàia et A\Iskelib ne sont donc pas les mêmes que ceux qui ont créé les monuments de la haute vallée du Sangarios, sur le plateau phrygien ; ils n'ont pas tout
LA PHRYGIË.
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à fait les mêmes habitudes; ils donnent la préférence à d'autres dispositions; dans le décor, ils n'emploient pas certains thèmes qui ont été très populaires en Phrygie : ainsi ils ne reproduisent point, sur le flanc des rochers, des dessins de tapisserie. Ce qui ressemble le plus aux hypogées du groupe paphlagonien, c'est la tombe à'Aladja. située à droite de l'Halys, dans la Cappadoce occidentale*. Disposition générale et proportions, tout y rappelle ce que nous venons de décrire; sile fronton n'y surmonte pas l'architrave, une forme décorative, dont le principe est le même, s'y superpose à la fenêtre qui éclaire la chambre latérale. Le petit tombeau de Tokat reproduit les mêmes données,
données qui constituent un type à part, celui que nous proposerions de nommer le type septentrional de la tombe asiatique.
Ce type a son originalité ; mais il ne s'en rattache pas moins par des liens assez étroits à celui que nous avons étudié en Phrygie. Les monuments rupestres ont, dans l'une et l'autre contrée, le même aspect d'ensemble. Ici et là, un même instinct heureux a présidé au choix des massifs où serait creusée la tombe; il a averti l'architecte de ne placer sa façade ni trop loin ni trop près du spectateur ; il lui a indiqué de quelle hauteur elle devait dominer la plaine, pour produire tout son effet. Hambarkaïay avec une disposition toute différente, fait pourtant songer k Delikli-tach (fîg. 50). Au-dessus des deux tombes, le contour supérieur du roc, taillé de main d'homme en Mysie, laissé à l'état brut en Paphlagonie, dessine sur le ciel une sorte de fronton qui suit comme à distance le mouvement de la composition architecturale et qui sert de transition entre les formes créées par l'art et les lignes que la nature avait tracées. De part et d'autre, même copie du comble en charpente, même préoccupation d'imiter dans la pierre le travail du bois, souci
152. — Iskelib. Tombe I. Coupe sous le portique. HirschfelcU pi. VI.
\, Histoire de l*Art, t. IV, pp. 686-688 et fig. 344-347.
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qui se marque partout, dans le tracé du fronton, dans les moulures de I entablement, dans la forme du plafond des chambres, dans Tarrangement du chapiteau, dans la division en panneaux des surfaces verticales dont l'étendue appelle quelque ornement. Les mêmes symboles sont en faveur dans le nord et au centre de la péninsule; le lion qui, en Phrygie, se dresse des deux côtés du caveau, pour en garder rentrée, est ici couché devant la porte (fig. 136); dans une autre façade, il a pris place au sommet des piliers, comme pour mieux surveiller, de ce poste élevé, les abords de la tombe (fig. 149). Ailleurs, ce sont, dans le tympan, des animaux affrontés, ici des oiseaux et des lions (fîg. 139), là des griffons que sépare Timage d'une femme, qui est sans doute la grande déesse dompteuse de monstres (fig. 132); tous ces motifs ont passé sous nos yeux quand nous avons visité les nécropoles phrygiennes. On a donc, dans une certaine mesure, le droit de considérer les monuments funéraires de la Phrygie et ceux de la Paphlagonie comme ne constituant, pour parler le langage des naturalistes, qu'un seul genre, qui comprend plusieurs espèces; il y a telles conjectures sur les origines de cet art et sur la date probable de ses principaux ouvrages, telles observations sur le style et les caractères particuliers de l'exécution qui s'appliquent également aux deux séries parallèles que nous avons été conduit à former.
§ 9. — LES CARACTÈRES GENERAUX DE LA CIVILISATION PHRYGIENNE ET l'influence QU'eLLE A EXERCÉE SUR LA GRÈCE.
On a peut-être été surpris que nous ayons accordé aux Phrygiens, dans celte étude, une si large place; si nous avons pris ce parti, c'est que le rôle historique de cette nation, considéré à la lumière de découvertes toutes récentes, a pris une importance que l'on n'avait pas soupçonnée au premier moment. La science moderne se préoccupait, depuis quelque temps déjà, de dresser l'inventaire des bénéfices que les Grecs asiatiques ont pu tirer des relations qu'ils ont été amenés tout d'abord à nouer avec leurs voisins du continent, avec toutes ces tribus qu'ils avaient trouvées établies sur le sol de la péninsule; mais ce qui rendait ce travail très difficile, c'est que les peuples qui se sont partagé l'Asie Mineure n'ont pas répandu el laissé partout, comme l'ont fait les Phéniciens, les produits d'une active et florissante industrie. S'ils ont jadis déposé dans leurs tombes les armes, les meubles et les bijoux dont ils
se servaient, aujourd'hui ces tombes sont vides. Pour deviner le secret de leurs croyances et de leurs mœurs, on n'a plus guère que les façons qui ont été données au roc par leur ciseau, les chambres qu'ils y ont creusées et les bas-reliefs qu'ils y ont taillés, quand ceux-ci n'ont pas été rongés par le vent et par la pluie. Les tombeaux de la Lyçie se comptent, il est vrai, par centaines ou plutôt par milliers; mais ils sont presque tous postérieurs à la période primitive et se ressentent de l'influence des arts de la Grèce. Des Pamphyliens et des Cariens, il ne reste que des textes très courts, qui n'ont pas encore été traduits, et quelques sépultures qui n'ont été relevées que d'une manière très insuffisante. La riche et puissante Lydie n'est représentée que par un groupe de tumulus et par ses monnaies. Le royaume des Gordios et des Midas n'a pas fait dans le monde ancien aussi grande figure que celui des Alyatte et des Crésus; mais les monuments rupestres qu'on est en droit de lui attribuer sont assez nombreux et assez variés pour que l'historien, en les étudiant avec soin, puisse arriver à se faire une idée du génie propre de ce peuple et du concours qu'il a prêté à la transmission des types plastiques ainsi que des industries nécessaires. Ce qu'il s'agit d'abord de déterminer, c'est la nature et l'importance des emprunts que les Phrygiens ont faits à la civilisation syro-cappadocienne; or ils paraissent en avoir tiré les principaux éléments de ces croyances et de ces rites dont la Grèce a fait plus tard honneur à la Phrygie. Les Grecs orientaux, qui vivaient en contact journalier avec les Phrygiens, n'avaient aucune raison de chercher à remonter plus loin, au delà de ce peuple chez lequel ils trouvaient établies ces orgies sacrées qu'ils s'approprièrent; mais notre curiosité, plus exigeante, vise à atteindre les origines : elle se trouve ainsi conduite jusqu'en Cappadoce. Si nous les avons bien compris, les grands bas-reliefs sculptés sur les rochers de la Ptérie révèlent des conceptions et représentent des cérémonies dont les traits principaux sont ceux-là mêmes qui passent pour caractériser le culte de la Phrygie. Le groupe qui forme, à lasi/i- Aaïa, le centre du tableau, c'est un de ces couples divins où deux personnages, de sexe différent, rappellent et résument les deux modes essentiels de la puissance créatrice ; si nous ne savons quel nom donner à Tune de ces divinités, l'autre, avec sa coiffure tourrelée, sa longue robe et le lion qui lui sert de support, peut, à bon droit, être regardée comme le prototype de la Cybèle duSipyle et du Dindymène *. Des danses analogues
1. Histoire de l'Art, t. IV, pp. 650-651. On peut se demander si ce ne serait pas encore Gybèlc, auLrement présentée, qu'il faudrait chercher dans celte image singulière où, à
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à celles des Galles sont figurées dans le cortège ; dans quelques-uns des acteurs de cette pompe, on croit reconnaître ces prêlres eunuques qui occupaient le premier rang dans la hiérarchie des prêtres de Cybèle. En tout cas, la castration volontaire est un rite propre aux religions syriennes ; on ne le rencontre ni chez les Grecs ni chez les autres peuples aryens dont les usages nous sont connus ; c'est des Sémites qui habitaient au delà de THalys, de chez les Syriens blancs, comme dit Hérodote, qu'il a passé chez les Phrygiens. On peut en dire autant du phallus, que Phrygiens et Lydiens dressaient sur leurs tombes ; nous avons vu quelle place il occupe dans un édicule ciselé sur une des parois du sanctuaire cappadocien*.
Si les tribus thraces, en s'étendant vers l'est, ont refoulé devant elles le peuple que nous avons appelé syro-cappadocien^ elles ne se sont donc substituées à lui, de ce côté de THalys, que par degrés et en subissant son influence; il est même possible que certains groupes de l'ancienne population soient demeurés sur les lieux, établis autour des sanctuaires qu'ils avaient consacrés; ils se seraient, à la longue, mêlés aux nouveaux arrivants et si bien fondus avec eux, qu'ils finirent par ne plus s'en distinguer; mais, avant d'être ainsi assimilés, ils avaient transmis à la nation qui venait les remplacer l'idée qu'ils se faisaient du principe divin, les symboles qui servaient à traduire ces idées, les pratiques par lesquelles on honorait ces dieux. C'est sur ce premier fonds, legs d'une autre race, qu'aurait travaillé le génie phrygien; mais il l'aurait assez développé, assez enrichi pour mériter d'attacher son nom à cette religion et à ce culte de Cybèle et d'Atys auquel le monde grécoromain réservait une si brillante fortune et une si longue vie.
Ces types et ces emblèmes ne sont pas les seuls moyens d'expression que les Phrygiens aient dû recevoir des premiers maîtres de cette contrée. Lorsqu'ils ont voulu fixer leurs pensées, le seul système de signes dont ils aient pu apprendre à se servir, c'est celui dont les plus beaux modèles sont fournis parles inscriptions de la vallée de l'Oronte. Si les sujets de Tantale ont connu l'écriture, ce sont ces caractères qu'ils ont employés. Est-ce leur main, est-ce celle de générations antérieures qui a gravé dans le flanc du Sipyle les hiéroglyphes que Ton aperçoit encore auprès du pseudo-Sésostris et de la prétendue Niobé? Nous avons penché vers la seconde de ces hypothèses, et c'est
hsUi'kaia, les bras sonl remplacés par des mufles de lion, où des corps de lion iiennenl liea de jambes {Histoire de VArt, t. IV, fig. 320).
\. Hvttmre de VArt, t. IV, fig. 321, pp. 38H, 640, 653.
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aussi aux Hétéens que nous avons attribué les quelques signes du même genre que nous avons rencontrés au cœur même de la Phrygie, dans le voisinage des grandes inscriptions écrites en lettres grecques ' ; mais ce que Ton ne saurait porter au compte du peuple dont récriture n'était guère encore qu'une suite d'images, ce sont ces lettres que nous avons retrouvées sur une tombe qui, comme celle de Delikli-tac/t, appartient certainement à la série des monuments phrygiens (fig. 57). Ces lettres faisaient partie d'un de ces alphabets que nous avons appelés asiatiques, alphabets qui, comme celui de Cypre, avaient été tirés du système hétéen par une méthode analogue à celle qui a donné naissance à l'alphabet phénicien *. Avant l'alphabet que donnent l'inscription du monument de Midas et les autres inscriptions du même type, il y a donc eu un premier alphabet phrygien, dont l'emploi répond au temps où les Phrygiens n'avaient pas encore d'autres maîtres que leurs voisins orientaux, les Cappadociens^
11 y a pour la pensée d'autres moyens d'expression que l'écriture; celle-ci ne fut donc pas la seule leçon que les Phrygiens apprirent à cette école; ils empruntèrent aussi à ce fonds les premiers rudiments de l'art; mais il ne semble pas que leurs princes, alors même qu'ils furent le plus riches et le plus puissants, aient jamais eu d'aussi hautes ambitions que ceux de ces peuples d'au delà de l'Halys, qui, dans les rencontres des champs de bataille et dans les commerces de la paix, avaient tout au moins entrevu les merveilles des arts de l'Egypte et de la Mésopotamie. L'art phrygien est à l'art hétéen à peu près ce que ce dernier est à celui de k Chaldée et de l'Assyrie : c'est le reflet encore affaibli d'une source lointaine de lumière, lumière dont les rayons n'avaient déjà pu franchir le Taurus sans perdre beaucoup
\. Histoire de VArt, l. IV, fig. 363.