Histoire de VArt, t. IV, fig
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la reconnaître, affectée à un autre usage que sur la colonne et disposée en sens inverse, dans l'ornement dont les courbes couronnent la plupart des frontons (fig. 58, 59). Mais ailleurs on la retrouve dans sa fonction véritable, comme terminaison des membres verticaux, des pilastres, des piliers. C'est le rôle qu'elle joue dans une des façades dont la décoration est le plus soignée (fig. 61); elle y est prodiguée ; elle y fournit, au sommet et sur les côtés des pilastres, les éléments d un dessin assez compliqué. Enfin, dans deux tombeaux qui appartiennent à une période déjà moins reculée, elle coiffe la colonne ; ici elle n'est à vrai dire qu'esquissée d'une main négligente (fig. 90) ; là, au contraire, resserrée et comme repliée en manière de rouleau, elle constitue un chapiteau qui, dans sa sécheresse un peu grêle, ne manque pas d'une certaine élégance (fig. 93-96). Il demeure donc démontré que les Phrygiens, dans leur ornementation, se sont beaucouf^ servis de la volute, de ce motif que nous avons suivi à la trace depuis la Mésopotamie jusqu'en Syrie, en Phénicie et en Cappadoce. C'est là un lien de plus entre leur art et celui des peuples de l'Asie antérieure. D'autre part, c'est peut-être là qu'il faut chercher le secret de ressemblances qui paraîtraient bien difficiles à expliquer si, comme ceux de la Lydie, les monuments de la Phrygie avaient complètement disparu. Les Grecs de Milet et d'Éphèse, quand ils ont bâti leurs premiers temples, ne fréquentaient pas la Cappadoce; ils n'avaient pas vu, figurées sur les rocs de la Ptérie, ces colonnes où nous avons cru reconnaître comme la lourde ébauche du noble type architectural auquel les Ioniens ont eu Thonneur d'attacher leur nom * ; mais ils étaient en relations suivies avec les Phrygiens, avec ces riches et pacifiques agriculteurs dont ils achetaient le bétail et les grains, dont ils ont adopté les cultes, et auxquels ils donnaient en échange leur alphabet. C'est donc là, c'est en Phrygie qu'ils ont pu voir, partout tracées dans le bois et dans la pierre et servant d'amortissement au support, ces courbes gracieuses qu'ils ont, eux aussi, posées sur leur chapiteau; ils rencontraient d'ailleurs, en même temps, des formes toutes semblables dans les bijoux, dans les meubles, dans les ivoires que leur apportait le commerce de terre et de mer*. Parmi tous ces modèles, de provenance et de nature diverse, qui sollicitaient ainsi leur attention, quels sont ceux qui les ont le plus frappés, qui leur ont donné le plus d'idées? Nous l'ignorons; mais il est impossible que l'architecture phrygienne, telle que
i. Histoire de l' AH, t. IV, pp. 694-695 et fig. 314, 321.
2. Histoire de l'Art, l. Il, fig. 7«, 76, 77, 78, 79, 80; t. lU, fig. ol, 52, 53.
tài LA PHRYGIE.
nous la devinons d'après ce que nous en ont conservé les monuments rupestres, n'ait pas fourni à ces esprits éveillés et curieux plus d'une suggestion utile.
Ce que les Grecs trouvaient chez les Phrygiens, ce n'étaient pas seulement des motifs qui, comme la volute, appartenaient de longue date au répertoire courant de l'art oriental. L'architecture phrygienne n'était ni celle de la Chaldée, où manque la pierre, ni celle de la Cappadoce, où manque le bois ; comme le prouvent ces façades des tombes qui ne sont que les copies des édifices qu'habitaient les vivants, elle ne construisait guère qu'en bois, et cet emploi exclusif du bois donnait au bâtiment une forme qui différait sensiblement de celle que hii avaient imposée ailleurs la brique ou la pierre de taille. Là où la pluie et la neige ne sont pas rares, la maison de bois se termine nécessairement par un comble à vive arête, par un toit dont le double versant dessine, sur deux des côtés de l'édifice, un pignon dont l'angle peul être, à volonté, suivant les exigences du climat et le goût du constructeur, ou très aigu ou très ouvert. On sait quelle est l'importance du fronton dans le temple grec, comme ses lignes fuyantes font à la cella et à ses portiques un heureux couronnement, quel beau champ il offre au génie du sculpteur; or le fronton n'est pas autre chose que le pignon nettement défini, limité, à la naissance de l'angle, par une barre horizontale, par la saillie d'une corniche. Cette forme, nous ne l'avons encore rencontrée qu'une seule fois, au cours de ces études où nous avons passé en revue tout ce qui reste de l'art oriental; nous l'avons signalée, comme une curiosité, dans un bas-relief qui représente le temple d'une ville d'Arménie dont s'emparent les Assyriens*, et il est probable que ce temple, situé dans une région froide et riche en forêts, était, lui aussi, bâti tout en bois; si l'artiste ninivite avait tenu à en reproduire fidèlement l'aspect, c'est que cet édifice l'avait surpris par sa singularité, lui avait paru tout différent des fabriques qu'il était accoutumé à mettre dans ses tableaux. Ce ne pouvait d'ailleurs être là, chez les Assyriens, qu'une fantaisie sans conséquence; ce type très particulier les amusait, comme souvenir de leurs campagnes dans une région lointaine; mais jamais ils ne songèrent à l'imiter; leur architecture resta toujours trop docilement soumise aux règles et aux procédés de l'art chaldéen. Il n'en fut pas de même des peuples de l'Occident lorsque, libres encore du joug de la tradition, ils
{. Histoire de l'Art, L II, fig. 490.
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eurent sous les yeux les types qui, chez les Phrygiens et chez les Lyciens, étaient nés du bois, et qu'ils les virent d'ailleurs imités dans la pierre, sur la face des rocs où ces peuples creusaient leurs tombeaux. S'ils trouvaient là des formes et des dispositions qui leur plussent, qui s'adaptassent à leurs goûts et à leurs besoins, rien ne les empêchait de se les approprier et d'en tirer parti. C'est ainsi que la maison de bois, telle, qu'on la bâtit et qu'on l'habite encore aujour* d'hui dans certaines provinces d'Asie Mineure, a pu fournir à l'archilecle grec, lors des premiers essais qu'il tenta, quelques-uns des éléments de ses constructions et, notamment, lui suggérer l'idée de superposer au cadre rectangulaire de la façade le triangle du fronton, arrangement dont nulle part ailleurs, chez aucun autre des peuples qu'il fréquentait, il n'aurait trouvé le principe et le modèle.
Il y a moins lieu d'insister sur une disposition qui se rencontre h la fois dans les portes de plusieurs tombes de la nécropole et dans celles des plus anciens édifices grecs : nous voulons parler de cette inclinaison des jambages qui rend la baie plus étroite à son sommet qu'à la base (fig. 75, 79, 92). Cette disposition n'est pas assez étroitement liée aux procédés et aux exigences de la construction en bois pour que l'on soit fondé à y voir un des caractères distinctifs des bâtiments phrygiens, et pour en expliquer ailleurs la présence par un emprunt fait à cette architecture. On en peut dire autant du méandre, qui joue un si grand rôle dans l'ornementation phrygienne (fig. 48, 49, 60) et que Je décorateur grec a si souvent employé. Sans doute les tapisseries et les broderies que les peuples de l'intérieur fabriquaient avec la laine de leurs troupeaux et qu'ils envoyaient sur les marchés de la côte ont pu contribuer à familiariser les yeux avec ce motif; mais le thème en est si naturellement suggéré par le travail du vannier et par celui du tisserand, qu'on le trouve chez des peuples qui n'ont jamais eu de rapports les uns avec les autres; il est aussi fréquent sur les vases péruviens et mexicains que sur les vases grecs; les Ioniens, en tressant le jonc et en faisant courir leur navette sur le métier, avaient peut-être appris à en faire usage avant même que les étoffes phrygiennes servissent à meubler leurs maisons.
Ces ressemblances, qui ne portent que sur des détails, peuvent donc s'expliquer sans qu'il soit nécessaire de recourir à l'hypothèse d'une imitation et d'un emprunt; mais voici qui mérite d'attirer laUention, au même titre que cette forme du fronton qui nous est apparue pour la première fois quand nous avons commencé de visiter
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la Phrygie : c'est aussi chez les Phrygiens, ou du moins sur un territoire qu'ils paraissent avoir occupé pendant un certain temps, que nous avons relevé les premiers exemples d'un type de sépulture que nous retrouverons et dans le royaume lydien, où il parait avoir persisté tout au moins jusqu'à la chute de la dernière dynastie nationale, et, de l'autre côté de la mer Egée, dans la Grèce propre, où il est représenté par des monuments qui sont certainement plus anciens que le tombeau d'Alyatte. Ce type, c'est le tumulus en pierraille, parfois protégé par un revêtement de pierre appareillée et renfermant une chambre construite avec assez de soin pour protéger le cadavre, chambre à laquelle conduit souvent un couloir qui s'ouvre sur un point de la périphérie du tertre. La difficulté, c'est que ces tombeaux sont vides et muets, qu'ils ne nous apprennent rien de leur propre histoire, tandis que les monuments du district de Nacoléia sont au contraire comme signés par le peuple qui les a exécutés et qu'ils sont même datés, d'une façon approximative. Cependant les Grecs, alors même qu'ils furent devenus maîtres de la basse vallée de l'Hermos, n'ont jamais regardé leurs propres ancêtres comme les créateurs des tumulus qu'elle renfermait : ceux du Sipyle, ils les attribuaient à la dynastie presque fabuleuse des Tantalides; quant à ceux de la Lydie, ils savaient les noms des rois qui les avaient bâtis. On est donc fondé à chercher dans ces tombeaux à base circulaire un legs de la civilisation qui, dans cette contrée, a précédé celle de la Grèce; comme d'ailleurs nous n'avons rien vu de pareil ni en Egypte, ni en Mésopotamie, ni en Syrie, ni en Cappadoce, nous avons quelques motifs de croire que ce type si particulier, tel qu'il apparaît dans le voisinage du golfe de Smyrne, n'est pas là d'origine et d'importation orientale, mais qu'il a été introduit dans cette contrée par les tribus thraces qui s'y sont répandues sous divers noms et en ont occupé tout l'angle nordouest. De toutes ces nations, c'est la phrygienne qui paraît être arrivée la première à un certain état de cohésion, à une certaine importance politique et religieuse; aussi, dans l'ignorance où nous sommes de l'histoire primitive de ces populations, est-il naturel de rattacher à cette souche le peuple qui le premier en Asie Mineure donna l'exemple d'ensevelir ainsi ses morts et fournit le modèle de monuments tels que les célèbres tombeaux de Mycènes.
On objectera peut-être que, chez les Phrygiens du Sangarios, les seuls qui aient droit à ce nom en vertu de l'accord des témoignages historiques avec les inscriptions gravées sur le roc, l'architecture
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funéraire ne présente pas les mêmes. caractères que sur la pente méridionale du Sipyle, dans la nécropole dite de Tantale; le tumulus est rare dans ce district où abondent les caveaux creusés dans le roc. Cette objection, nous y avons déjà répondu, quand nous avons défiai les roches qui affleurent partout dans le district de Nacoléia; là où celles-ci étaient si faciles à entamer, il était plus simple d'y creuser la tombe que de s'imposer le travail d'une construction assez compliquée; ne trouvons-nous pas déjà des hypogées dans les parties du Sipyle où la montagne est composée non de durs trachytes, mais de calcaires déjà plus tendres? Avec le domicile et la nature du sol, les habitudes ont pu changer très vite chez un môme peuple. On voit à quelles conjectures nous a conduit cette minutieuse élude. Vers le douzième siècle avant notre ère, plus tôt môme peut-être, les tribus thraces auraient commencé de passer en Asie Mineure, et, pour s'y établir, elles auraient profité des vides qu'y avait laissés ce grand mouvement d'émigration que nous connaissons par les documents égyptiens, celui qui avait jeté hors de la péninsule une partie de ses anciens habitants et les avait dispersés sur les côtes de la Méditerranée. Une de ces tribus, les Phrygiens, aurait, après un certain temps, fondé, entre l'IIermos et le golfe où il se jette, un État qui aurait dû sa puissance à la forte position dont il s'était rendu maître et les premiers éléments d'une certaine culture aux rapports qu'il noua avec les peuples civilisés du plateau central; ceux-ci envoyaient encore leurs marchandises dans les ports de ces rivages qu'ils avaient autrefois visités en conquérants. Riverain du plus beau et du mieux abrité de tous ces havres naturels qui se creusent entre les promontoires de l'Asie Mineure et en face des îles qui les continuent, cet Etat a pu avoir une marine, qui répandait dans l'Archipel et peut-être jusque sur les côtes de la Grèce, avec les produits de la riche vallée de l'Hermos, les denrées que les caravanes apportaient du fond de la Cappadoce et de plus loin encore jusqu'aux marchés du littoral. Ce n^est là qu'une hypothèse, mais une hypothèse que semblent confirmer d'une part les traditions qui mettent la famille des Tantalides en relation avec le Péloponèse et, d'autre part, les analogies vraiment curieuses que l'on a signalées entre certains monuments très anciens de l'Argolide et ceux de l'art phrygien.
Cet Etat disparut, sans que l'on sache ni quand ni comment. Dans les temps historiques, le Sipyle perdit l'importance que lui avait value, à lorigioe, sa situation de forteresse naturelle; il ne resta guère
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qu'un musée de souvenirs, une montagne sainte. Après la fondation des colonies grecques, la vie s'était transportée dans la plaine et sur les plages; mais les nouveaux venus, les Éoliens de Magnésie et de Smyrne, quand ils s'étaient fixés les uns au nord et les autres au sud du Sipyle, avaient reçu de leurs prédécesseurs la tradition de la puissance et de la richesse des anciens maîtres du pays, et leur imagination, s 'exerçant sur ce thème, en tira les mythes de Tantale, de Pélops et de Niobé. Par l'effet de la même disposition d'esprit, ils adoptèrent les cultes qu'ils avaient trouvés établis dans la contrée; ils s'étaient faits les fervents adorateurs de la Cybèle phrygienne et, tout en lui bâtissant de nouveaux temples, ils continuaient d'entourer d'un pieux respect ses antiques simulacres et ses vieux sanctuaires, qui faisaient corps avec le mont sacré. Le royaume phrygien primitif se survivait ainsi à lui-même, dans l'empreinte qu'il avait laissée sur le sol et dans cette religion qu'il avait léguée à ses héritiers; mais alors, vers le dixième et le neuvième siècle, il n'y a plus de Phrygiens sur le bas Hermos; les seuls que connaisse la poésie homérique, ce sont ceux qui, formant autour des sources du Sangarios un groupe compact, travaillent encore à s'étendre vers l'est en guerroyant contre les Amazones, c'est-à-dire contre les tribus belliqueuses de la Cappadoce. Les monuments mêmes laissent deviner les différentes étapes de la marche qui a mené les Phrygiens depuis les rivages de la mer Egée et de la Propontide jusqu'à l'Halys. La tombe de Deliklitachy qui se trouve dans la vallée du Hhyndacos, parait plus ancienne que tous les monuments funéraires des nécropoles voisines de Nacoléia; à Delikli-tach, la décoration est beaucoup plus simple, et, ce qui fournit un critérium plus sûr, les signes qu'on y relève appartiennent à une période antérieure du développement de l'écriture alphabétique. L'épopée grecque ne connaît pas les Gordios et les Midas; à l'époque où fut composée ïlliacle, le nom de ces fondateurs de la puissance phrygienne n'avait pas encore retenti jusque dans les cités ioniennes et éoliennes : ce dont nous avons cru pouvoir conclure que le royaume phrygien ne s'est constitué, sous cette dynastie, qu'après l'an 800. Il lui fallut bien un siècle pour s'organiser, pour développer ses ressources, pour établir sur son territoire une sécurité qui lui permît de nouer des relations suivies d'une part avec ses voisins de l'est, les Cappadociens, et, de l'autre, avec ses voisins de l'ouest, les Grecs de la côte. Si d'ailleurs nous ne nous sommes pas trompé en refusant de chercher un tombeau derrière la façade où se lit le nom de Midas, il y
a encore là une raison de faire descendre assez bas Texécution de cet ouvrage considérable. Ce n'est pas au lendemain de la mort de ce personnage qu'on a dû Tentreprendre ; l'idée n'a dû en venir que beaucoup plus lard, quand la mémoire de Tancétre avait bénéficié des succès et de la puissance de ses héritiers, quand le premier des Midas, grandi par la légende qui déjà s'attachait à son nom, n'était plus, pour les générations nouvelles, que le fondateur de la monarchie et le glorieux auteur de toute une race de rois, un héros éponyme que l'on adorait comme un dieu.
C'est donc à la fin du huitième siècle ou au commencement du septième que nous attribuerions le monument de Midas et les plus importants des monuments qui l'entourent, ceux que caractérisent l'imitation des formes du bois, les dessins empruntés à la tapisserie et surtout l'emploi d'un alphabet dérivé de l'alphabet phénicien. L'embarras est plus grand lorsqu'il s'agit d'assigner une date à un autre groupe de monuments, à ces frontispices de la nécropole d'Ai/azinn où il y a de vrais bas-reliefs, des figures d'hommes et de lions. Ces façades sont-elles plus anciennes, sont-elles plus récentes que celles où la décoration est toute géométrique? M. Ramsay inclinait à les croire plus anciennes. Il y retrouvait et des types empruntés à la Cappadoce et, dans l'exécution, ces ressemblances de facture que nous avons signalées. Selon lui, le véritable art phrygien n'avait commencé que plus lard, quand l'ornemaniste, se dégageant de cette imitation où il s'était longtemps enfermé, avait emprunté toutes les formes qu'il copiait dans la pierre d'une part à la maison de bois qu'il habitait, et, de l'autre, aux tapisseries que les femmes y tissaient sous ses yeux. Cette décoration n'est ni très riche ni très variée; mais au moins a-t-elle le mérite de porter l'empreinte fidèle du milieu où elle est née, d'en traduire avec sincérité les exigences et les habitudes.
On ne saurait nier que cette période, celle que représentent les principaux frontispices de la nécropole de MidaSy ne soit, par quelques côtés, la plus intéressante pour l'historien, la seule où l'art phrygien est original ; mais on a peine à comprendre comment une ornementalion si simple, on pourrait presque dire si pauvre, aurait succédé à celle où la forme vivante, avec sa diversité, tenait une si grande place. L'arl, pas plus que la poésie, ne va guère du composé au simple; c'est la marche inverse qu'il suit. Ce qui a peut-être précédé ce que Ton peut appeler l'âge classique de l'art phrygien, ce sont de gauches essais, les figures que portent les flancs du bélier colossal, les ani-
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maux qui ont été modelés sur la tombe d' YapuldaA, par une main si maladroite que le spectateur n'arrive pas à en définir l'espèce, enfin les grossières images de Cybèle ébauchées près des hauts lieux du plateau; mais ce qui est certainement postérieur, c est tout le groupe des tombes de la nécropole A'Ayazinn. L'architecture est ici bien plus compliquée et d'un tout autre caractère; rien n'y sent la copie de là construction en bois, ni les colonnes avec les différents chapiteaux qui les terminent, ni la modénature avec ses profils plus savants et ses motifs plus variés, ni l'ensemble de la disposition où les courbes de l'arcade viennent se mêler à ces combinaisons de lignes droites qui ailleurs remplissent tout le champ. En môme temps, la sculpture proprement dite prend ici une importance qu'elle n'avait pas dans l'autre série de monuments. On voit paraître le griffon et le sphinx ailé; on voit des lions gigantesques veiller à la porte des sanctuaires et des tombes, tandis que d'autres, de plus petite taille, s'associent deux à deux dans le tympan des frontons. Enfin il n'est pas jusqu'à la figure humaine qui ne se montre dans deux au moins des tombeaux les plus soignés; elle fournit le thème d'un grand bas-relief dans ce bel hypogée dont la destruction est si regrettable. Depuis que M. Ramsay, à force d'interroger et de remuer ces décombres, est parvenu à y retrouver presque tous les éléments du tableau qui décorail la paroi principale, il a dû renoncer à l'hypothèse qui lui avait souri tout d'abord. Plus rien ici, ni dans le thème, ni dans la facture, ni dans le costume, qui rappelle l'art cappadocien. Pour trouver quelque chose d'analogue, il faut s'adresser à Tart grec archaïque et particulièrement aux plus anciennes peintures de vases. Les personnages n'ont plus cette pose toute conventionnelle que nous connaissions par les bas-reliefs de la Ptérie et par tous ceux qui se rattachent à la même école ; les bras se sont détachés du corps. Même changement dans les accessoires ; voici le large bouclier circulaire, la cuirasse formée de plaques de métal, un casque qui ne ressemble guère au haut bonnet hétéen, mais qui enveloppe et protège toute la tête ; c'est dans Homère que nous avons été chercher l'explication et le nom de l'ample cimier par lequel il se termine. Nous n'avons rien trouvé de semblable ni en Assyrie ni dans la longue suite des sculptures rupestres de l'Asie Mineure, de celles qui représentent la première civilisation des habitants de cette contrée. L'armure des deux guerriers qui dirigent la pointe de leurs lances contre la Gorgone, sur la façade du caveau phrygien, c'est celle de l'hoplite grec, de ces mercenaires cariens et ioniens, de ces hommes
(t airain qui étonnèrent si fort les peuples de la Syrie et de l'Egypte, quand, vers le milieu du septième siècle, ils débarquèrent sur leurs côtes et vinrent prendre part à leurs querelles.
Le bas-relief de la tombe brisée ne remonte même pas si haut. Le sculpteur qui Ta modelé avait certainement subi, de manière ou d'autre, Tinfluence de l'art grec; or, pour rencontrer en Grèce, soit sur la panse des vases, soit sur le marbre, des figures où le dessin ait la même liberté qu'ici, il faut descendre jusqu'à la seconde moitié du sixième siècle. C'est donc vers ce temps que nous inclinerions à placer 1 exécution de ce caveau et de son décor.
Cette date, on la contestera peut-être, en appelant l'attention sur la facture du lion. Celui-ci parait bien plus ancien que les deux héros porte-lances ; comme les autres colosses du même genre que renferme ce canton, il procède du type qui, créé par les sculpteurs de la Mésopotamie, a pris, en Syrie et en Cappadoce, un caractère tout particulier de puissance et de lourdeur. Si la pose diffère, l'aspect général de la figure est à peu près le même qu'en Ptérie et certains détails sont rendus de la même façon. Est-ce à dire que la décoration du dehors et celle du dedans aient été entreprises en deux fois, peut-être à un siècle d'intervalle? Il n'y a aucun motif de recourir à celte conjecture; le monument, avec son ordonnance plus compliquée que celle d'aucun autre hypogée phrygien, est bien tout d'une venue, et cette apparente anomalie s'explique aisément. L'exécution des lions, simples figures décoratives, était abandonnée à des ouvriers qui répétaient un type traditionnel, déjà représenté dans la nécropole par de nombreux exemplaires. Il n'en est pas de même de ce bas-relief qui, dans ce cimetière, est seul de son espèce. Celui qui le commanda, quelque petit prince qui régnait dans ce district reculé sous l'autorité supérieure du satrape perse de Daskylion, tentait quelque chose de nouveau, lorsqu'il résolut de sculpter ainsi l'image des génies protecteurs de la tombe à l'entrée de la sépulture qu'il se faisait préparer; pour accomplir son dessein, il appela un artiste que son éducation avait mis en rapport avec ce monde grec de la côte ionienne où, vers cette époque, l'art marchait d'un pas si rapide et s'avançait vers la perfection.
La tombe brisée appartient donc à la seconde période du développement de l'art phrygien, mais au début de cette période. Disposition générale et choix des formes, toute l'architecture y porte encore l'empreinte des vieilles habitudes et du goût local. Tout l'ornement est encore emprunté à cet antique répertoire de motifs et de symboles
dont plusieurs générations s'étaient contentées; mais, comme frontispice de la chambre funéraire, on y trouve une page de sculpture dictée par un autre esprit, écrite d'une autre main.
Soumises au même examen, d'autres tombes toutes voisines donneraient lieu à des remarques pareilles ; on y verrait les formes primitives et les motifs nationaux se modifier, mais très lentemient, au contact de Tari hellénique et, comme dans la belle tombe de Kumbet (fig. 84) le thème rester tout asiatique, tout phrygien si Ton veut, tandis que le travail des bas-reliefs et des moulures est marqué au coin d'un goût plus élégant et plus raffiné. Ce monument ne saurait être antérieur àla fin du cinquième siècle et peut-être date-t-il du quatrième ^ Quant à la tombe de Gherdeh-kaïa-si^ où rien, ni dans l'ensemble ni dans le détail, ne rappelle plus le passé, ce n'est qu'un monument grec de la décadence, qui pourrait se trouver ailleurs aussi bien qu'en Phrygie (fig. 91) ; elle doit être contemporaine des Séleucides, voire même des premiers proconsuls d'Asie. L'artiste qui l'a dessinée a perdu la tradition et le sens de l'architecture rupestre; les proportions grêles des supports de la façade et les larges entre-colonnements qui les séparent s'accordent mal avec le cadre massif du roc où a été creusée la sépulture; cet ensemble ne donne pas assez l'impression de la force et de la solidité.
Si l'empreinte du type oriental a tant tardé à s'effacer sur les tombes des environs de Nacoleia, cette persistance s'explique par les souvenirs qui s'attachaient à ce canton. Celui-ci, caché dans une région montueuse et boisée que ne traversaient pas de grandes voies militaires et commerciales, n'a pas attiré l'attention des écrivains grecs et latins, de ceux du moins qui sont arrivés jusqu'à nous. On peut supposer qu'il en était question dans quelqu'une de ces monographies qui portaient le titre de *puytaxa. Histoires et descriptions de la Phrygie; mais ces ouvrages sont perdus. Par bonheur, les monuments sont là, nombreux et variés ; ils suppléent au silence des textes, ils laissent deviner quelle place ce district a tenue dans la vie du vrai peuple phrygien, de celui des Gordios et des Midas, puis quel caractère il a gardé, pendant de longs siècles, aux yeux de ces descendants hellénisés de l'antique souche phrygienne qui mettaient sur leurs monnaies la tête de Midas (cul-delampe à la fin du chapitre) et qui, sous les Antonins, n'auraient pas
1. HiRscHFRLD (PaphlayoTiische Felsengrœber, p. 41) ne le croit pas antérieur au quatrième siècle. U le compare au tombeau lycien de Myra (Texikr, Desctiption, l. IH» pi. CCXXV]» où se retrouve le motif tout oriental de la lulle du lion et du laureau, tandis que rarchilecture a tous les caractères de Tordre ionique des deux derniers siècles avant notre ère.
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cru à la vertu protectrice des formules qu'ils gravaient sur leurs stèles funéraires s'ils n'y avaient mêlé quelques mots de la vieille langue nationale, d'un idiome qui depuis longtemps sans doute était hors d'usage. Les tribus qui ont livré, sur le haut Sangarios, les batailles dont le bruit est venu jusqu'aux oreilles d'Homère, ces tribus qui ont assuré à leur race la possession d'une partie du plateau de l'Asie Mineure, ont eu là leur premier centre politique et religieux ; c'était là que, sous la protection de forteresses taillées dans le roc, on se donnait rendez-vous, à jour fixe, autour de sanctuaires qui avaient peutêtre été déjà consacrés par les maîtres antérieurs de la contrée, mais dont le culte avait été adopté et continué par les nouveaux venus. Dans ces prairies où bondissaient, au printemps, agneaux, génisses et poulains, dans les clairières des bois, sous la colonnade des pins et l'ombre légère de leur feuillage toujours verdoyant, on célébrait, deux fois par an, les mystères de Cybèle et d'Atys; les chefs de tous les clans et le roi lui-même y venaient prendre part ; on dressait des tentes et des huttes de branchages sur les pelouses ; le prince et les nobles habitaient, tant que durait la cérémonie, de grandes maisons de bois posées sur ces esplanades artificielles dont nous avons constaté l'existence en plusieurs endroits, des konaks^ comme on dirait aujourd'hui, qui ne différaient pas beaucoup du kiosque de l'ancien déré-bey de Kumbet (fig. 83). Il n'y a jamais eu ici de ville proprement dite, de ville comme Apamée et Celemp, comme Pessinunte et Ancyre. Les vraies cités phrygiennes, dont plusieurs ont encore de l'importance, ont été fondées dans des sites mieux choisis, qui se prêtaient davantage à fournir, en tout temps, aux besoins d'une population agglomérée ; ici l'eau manque pendant les chaleurs de Tété, mais elle recommence à courir dans les ruisseaux après les premières pluies d'octobre, et jusqu'à la fin de juin elle entretient la fraîcheur des herbes qui nourrissent le bétail*. Avec son agreste et pittoresque beauté, le site était donc bien choisi pour une de ces fêtes en plein air, pour une de ces panégyrien qui sont restées dans les habi-
I. Pour trouver une source qui ne tarisse point, il faut, dit Barth, aller jusqu'à près de deux heures au nord du monument de Midas» jusque dans le voisinage de Doghanloudérési (n* 8 de la carte) et de GherdekkaUisi (n» 3). C'est une des raisons qui nous empêchent de chercher ici cette ville de Gordios (Fopoi'oj noXi;), appelée aussi Gordion, qui passait « pour le foyer de l'antique Midas >», dit Plutarque {Alexandre, xvni); ce qui achève de rendre cette conjecture invraisemblable, c'est qu'Arrien dit de Gordion que celle localité « se trouve sur le fleuve Sangarios » {Anabase, i, 29), indication qui ne convient pas à ce que nous avons appelé « la cité de Midas ». Les renseignements d'Arrien, surtout pour l'Asie Mineure, sont en général assez précis.