‹ Histoire de l'art dans l'antiquité (volume 2)Chapitre 94 sur 412 · TOME V · texte numérisé non relu

TOME V

23i LA PHHYCilK.

tudes de toutes les populations orientales, des Grecs, des Syriens el des Turcs. A chaque changement de saison, ces bois et ces prés se remplissaient de mouvement et de bruit, comme le faisait en Grèce la vallée de TAlphée, lorsque revenait Tannée des jeux olympiques. Aux sons de la (lûte et du tambourin, dans des transports de douleur et de joie où Ton oubliait les travaux et les soucis de la vie quotidienne, on honorait les dieux nationaux et, en même temps, on profitait de loccasion pour visiter les tombes des ancêtres, de tous ceux qui avaient voulu reposer dans le territoire sacré, sous la protection de celte Cybèle dontrimage était partout sculptée et dont le nom se lisait sur ces rocs; on y offrait à leurs mânes les sacrifices et les libations funéraires.

Ce qui a préservé de la destruction les monuments auxquels s'adressaient tous ces hommages, cest justement ce fait qu'il n'y avait pas là agglomération constante d'une population urbaine et sédentaire. Lorsque, après la chute du monde ancien et des vieilles croyances, ces lieux si longtemps fréquentés par de pieux adorateurs eurent perdu leur prestige, ils n'eurent plus d'autres habitants que les bergers et leurs troupeaux; jusqu'aux voyageurs modernes qui. vers le commencement de ce siècle, ont découvert ce district oublié, rien n'est venu troubler la paix de ces solitudes pastorales, et c'est à cette circonstance heureuse que nous devons d'avoir conservé cette sorte de musée de l'art phrygien.

Si ces ouvrages avaient péri, comme ont disparu les monuments du même style et du même goût que n'ont pu manquer de renfermer les villes phrygiennes et leurs nécropoles, il y aurait eu, dans l'histoire de la civilisation et des arts plastiques, une lacune difficile à combler; on aurait risqué de ne pas se rendre un compte exact de l'influence que certains peuples de l'Asie Mineure ont pu exercer sur les Grecs, soit comme agents de transmission, soit comme inventeurs et créateurs de maintes formes originales. Ge n'est d'ailleurs pas seulement à ce titre que les reliques de l'art phrygien présentent à l'observateur un très vif intérêt ; ce qui ajoute encore à leur importance, c'est qu'on y discerne les traces les plus anciennes peut-être que l'on ait pu relever de l'influence que la Grèce, après avoir d'abord reçu de toute main, a bientôt commencé d'exercer, par sa vigueur propre et sa puissance d'expansion, sur les peuples mêmes qui avaient été ses premiers instituteurs. Les premiers indices de cette réaction, les premiers phénomènes de ce choc en retour se manifestent dans les monuments de la Phrygie. l^éjà, dès les premières années du septième siècle, les

Grecs ont donné leur alphabet à une nation indépendante, qui habite assez loin des rivages delà mer Egée. Bientôt après, c'est le style de la sculpture et de rarchitecture grecque qui pénètrent à leur tour dans ce même milieu; à cette école, les artistes phrygiens apprennent le secret de donner à la figure humaine les justes proportions et la liberté du mouvement; ils s'accoutument à encadrer dans des moulures d'un profil plus fin et plus varié les symboles chers à leurs aûcêtres; Faspecl de leurs façades et de leurs intérieurs cliange insensiblement.

Ainsi, sur le sol même de cette vaste et monlueuse péninsule, où les Grecs n'occupaient qu'une étroite frange de plages, les idées et les formes nouvelles s'insinuent partout et se répandent au loin, par les voies du commerce et de l'exemple, bien avant qu'aucun chef grec ait gravi, à la tête d'une armée victorieuse, les terrasses qui précèdent les plateaux de l'intérieur. Sans doute, les journées du Granique, d'Issos et d'Arbèles auront pour effet d'ouvrir plus largement les chemins et de faire tomber les dernières barrières ; mais, à elle seule, la conquête militaire n'aurait rien fondé, n'aurait pas introduit de changements profonds et durables dans l'état du monde; avant elle, il y a eu toute une longue période de conquête pacifique, d'activé et efficace propagande qui n'a certes pas moins contribué à préparer le résultat final, le triomphe définitif du génie hellénique et la soumission de l'Orient tout entier à l'ascendant supérieur de la civilisation grecque.

Page 1