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le voisinage de Trébizonde. Là on commence à être abrité par la haute barrière du Caucase, et Toranger lui-même ainsi que le pin parasol prospèrent dans les jardins qui entourent cette \ille et sur tout le territoire qui lui fait suite, jusqu'à la frontière russe.
Le versant occidental est beaucoup plus chaud ; Thiver y est très doux, et les ardeurs de la canicule y sont modérées, au moins dans le voisinage de la mer, par les vents étésiens et par ces brises de golfe que les Grecs appellent rèaêaTr.;, « le vent qui entre dans les terres ». Autour de toutes ces baies, partout se découpe sur le bleu du ciel Télégant et paie feuillage de Tolivier; le citronnier, le cotonnier réussissent à souhait là où on a de Teau pour les arroser; mais les dattiers et les palmiers chama^rops n'appartiennent pas à la flore spontanée de cette région. L'aimable climat de Tlonie n'est sans doute pas indigne de sa vieille et poétique renommée; il est cependant moins tiède et moins égal que le climat des plages opposées de la Grèce et surtout que celui des îles de la mer Egée.
Quant à la côte sud que le Taurus protège contre la bise du nord, la végétation y est à peu près celle de la Syrie; en Cilicie même, elle a un caractère plus franchement méridional. Dans toute cette région, les champs ont pour limite et pour défense des haies de feuilles épineuses et grasses, où brillent les fleurs rouges du cactus et au-dessus desquelles se dresse la hampe élancée de l'agave. Là il n'y a pas d'hiver, et, surtout dès qu'on s'éloigne un peu du littoral, les chaleurs, pendant trois ou quatre mois, sont presque intolérables. Alors les plaines de la Pamphylie et de la Cilicie deviennent à peu près désertes. Dès le commencement de juin, la population s'est enfuie presque tout entière; eUe s'est réfugiée dans les ïailas ou villages d'été, sur les premières pentes de la montagne, au milieu de ses pâturages et de ses forêts.
Tout autre est le climat du plateau central. Sans doute il n'a pas les rigueurs du climat de ce plateau A'Erzeroum, autour duquel, par l'Ararat, le Taurus se relie au Caucase; on n y voit pas, comme dans la triste Arménie, la neige rester sur le sol pendant six à sept mois. Tout en se maintenant à un niveau très inférieur, le plateau anatolien doit cependant à son élévation et à son déboisement le désavantage d'être soumis au régime des températures extrêmes. Les étés y sont d'une sécheresse cruelle, malgré les trois mers qui l'enveloppenl et que l'on aperçoit des sommets qui le dominent. Au-dessus de ces mers, il se forme bien quelques nuages; mais ceux-ci vont se heurter et s'accrocher aux cimes des montagnes du pourtour et ils crèvent sur
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les versants tournés vers le littoral. D'autre part, une fois que le soleil du printemps a fondu les dernières neiges, les hautes terres de Tintérieur ont bientôt perdu toute leur humidité; à la place des lacs, on n aperçoit plus qu'un épais marécage ou une croûte de sel, horizontale et blanche à perte de vue; dans leur lit devenu trop large, les rivières n'ont plus qu'un filet d'eau; l'atmosphère ne trouve plus rien à tirer, par voie d'évaporation, de ces campagnes poudreuses et nues, et de la fin de juin à la fin d'octobre le sol ne reçoit presque jamais une goutte de pluie. En revanche, sous la latitude de la Sicile, cette région a des hivers plus durs que ceux du centre de l'Europe; les vents du nord, en passant sur les cimes de la chaîne des Olympes, s'y rechargent de froid; ils répandent la neige sur la surface du plateau, ils l'y chassent en tourbillons, ils l'y entassent dans les creux. Pour que leurs demeures soient moins battues par la rafale et plus chaudes, les habitants de maints cantons de la Lycaonie et de la Cappadoce renoncent donc à élever leurs maisons au-dessus du sol; ils les y enterrent presque complètement; on y descend par une allée en pente douce. Il m'est arrivé, cherchant un village que j'avais deviné de loin aux fumées qui en sortaient, de m'y engager sans le savoir; mon cheval me promenait sur les terrasses, qui dépassent à peine le niveau du terrain d'alentour ; une fois j'ai été averti de ma méprise en sentant céder et s'effondrer sous ce fardeau la couverture déjà délabrée; un peu plus, et c'était par le toit que j'entrais chez les hôtes auxquels je venais demander une place à leur foyer et un gîte pour la nuit*.
Si, au cours de cette étude, nous nous sommes permis d'invoquer plus d'une fois les souvenirs que nous a laissés un voyage qui nous a conduit au cœur de la péninsule, c'est pour mieux mettre en lumière un fait qui domine toute l'histoire de la péninsule. Cette contrée, comme on l'a très bien dit, se compose de deux pays qui s'emboîtent l'un dans l'autre; c'est un plateau d'Asie enchâssé dans un littoral d'Europe. Les campagnes voisines de la mer et les steppes de l'intérieur sont des terres différentes, habitées par des populations distinctes qui n'ont pas eu la même vie, qui ne se sont pas développées à la même heure ni dans le même sens*. La civilisation est bien plus ancienne en Orient qu'en Occident. La Mésopotamie et la Syrie avaient
i. G. Pkrrot, Souvenirs (Tun voyage en Asie Mineure, pp. 160, 176, 380.
2. E. Reclus, Géographie universelle^ t. IX, p. 464. C'est ce qu'avait déjà remarqué Ernest Curtius : « Nulle part plus qu'en Asie Mineure on n'observe le contraste de la région de l'intérieur et de celle du littoral; la côte est comme une autre terre, soumise à d'autres lois que l'intérieur. » (Die loniervor der lonischen Wanderung.)
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(les états policés et une industrie florissante quand toute FEurope en était encore au régime de la tribu et à Tusage des armes de pierre. 11 n'y a donc pas lieu de s'étonner que le plateau de l'Asie Mineure se soit ouvert aux influences civilisatrices bien avant que celles-ci pussent encore se faire sentir sur les rivages qui le bordaient, surtout sur ceux de l'ouest et du nord, que de plus grandes distances séparaient des lointains foyers d'où partait ce rayonnement. Tout élevée qu'elle soit, la barrière du Taurus ne devait pas suffire à empêcher les arts et l'écriture de se propager dans cette direction ; il était facile de la tourner par le nordest, en remontant, avec les affluents de la rive droite de l'Euphrate, jusqu'à de hautes plaines qui se relient à celles où naît Tllalys ; au sud-est, pour franchir l'obstacle, il y avait le défilé des Portes Ciliciennes et quelques autres passages du même genre. Des qu'un peuple civilisé serait maître de la Cilicie, ce vestibule de l'Asie Mineure, il ne résisterait pas à la tentation d'aller voir ce qu'il y avait de l'autre côté de la montagne; après avoir opéré cette reconnaissance, il ne tarderait pas à prendre pied sur le plateau, à y établir solidement son avantgarde, dans une forte position, d'où les nouveaux venus domineraient tout ce pays découvert et pourraient, à leur gré, pousser leurs conquêtes vers l'occident aussi loin qu'ils le voudraient.
Si, par sa situation géographique, le plateau anatolien était destiné à recevoir, de très bonne heure, les éléments premiers d'une civilisation qui se rattacherait, par des liens plus ou moins étroits, à celle de l'Asie antérieure, le dessin du littoral semble au contraire avoir été tracé par une nature prévoyante, dont la préoccupation unique aurait été d'établir un étroit et actif commerce, un échange incessant d'hommes, de produits et d'idées entre l'Europe occidentale et l'Asie Mineure. Comparée à la superficie du territoire, la ligne des rivages a ici un développement prodigieux ; mais ce n'est point aux côtes méridionale et septentrionale qu'elle doit ce caractère; celles-ci, la dernière surtout, décrivent des courbes à grand rayon qui ne modifient que faiblement la direction générale des faces du rectangle. Il en est tout autrement à l'ouest et au sud-ouest. Là les hautes terres se divisent comme une étoffe qui s'effile*; à la rencontre de la mer, elles se ramifient et se découpent en presqu'îles mon tueuses, que continuent, au large, de grandes îles et des groupes d'îlots. Des baies profondes, les unes très ouvertes, les autres presque fermées et ne communiquant
\ . E. Hkixis. Nouvelle Gi^oyraphie univn'sellr, t. IX, p. 483.
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avec le dehors que par un étroit goulot, se creusent entre les saillies de tous ces massifs péninsulaires. Ciselé par le flot, entaillé par les courants, chacun de ceux-ci présente, sur tout son pourtour, des golfes secondaires et toute une série de cirques et d'anses où des rochers à pic dominent de petites grèves d'un sable fin, commodes à l'échouage. Négligez toutes ces indentations légères du rivage, qu'aucune carte, sauf les cartes marines, ne prend la peine de reproduire, ne tenez compte que des inflexions principales, et vous reconnaîtrez encore que le contour total de la côte ionienne, entre l'Hellespont et le détroit de Rhodes, a une longueur au moins quadruple de ce que serait la distance directe de l'un à l'autre de ces points*. Ces détours et ces replis du rivage augmentent singulièrement le nombre des ports, et, par suite, celui des sites où pourront se fonder des villes maritimes et s'ouvrir de ces marchés où se rapprochent et entrent en contact les nations que la mer semblait devoir séparer pour toujours.
Ainsi faite, cette terre ne pouvait manquer de devenir, un jour ou l'autre, dès qu'eUe se peuplerait, la nourrice de toute une race de hardis marins. Ceux-ci, quand ils tourneraient vers la haute mer les proues de leurs barques , auraient en face d'eux les côtes de la péninsule hellénique ; sans doute ils ne les auraient pas aperçues du sommet de leurs montagnes et de la pointe de leur promontoire : mais cependant ils sauraient en trouver bientôt le chemin; des fles qui, devant eux et comme à portée de leur main, se dressaient au-dessus de la mer, ils iraient à d'autres, situées un peu plus loin vers l'occident, et ainsi, de proche en proche, d'étape en étape, ils arriveraient, sans avoir perdu la terre de vue, jusqu'aux rivages de la Thessalie et de l'Eubée, de l'Attique et de l'Argolide. Eux aussi, ces rivages européens offraient partout aux navires battus du vent l'abri de rades spacieuses et de ports bien clos ; par leur structure, ils étaient aussi propres à éveiller, chez ceux qui s'y établiraient, le goût de la navigation et des entreprises maritimes. Dès que l'on y saurait se servir de la voile et du gouvernail, on ne tarderait pas à se lancer dans l'Archipel, à rendre les visites qu'on aurait reçues. Si les navires partis des ports de l'Asie Mineure ont pris les devants, c'est que la civilisation a marché, qu'elle s'est propagée de l'orient à l'occident ; mais, quel que dût être le début de ces relations , dès qu'elles seraient engagées , elles se resserreraient promptement et ne cesseraient plus ; la mer Egée deviendrait comme
\, Reçus, Nouvelle Géographie univn'selle, t. IX» p. 463.
un grand lac, et les habitants des deux rives opposées vivraient d'une vie commune ; à quelques nuances près, ils auraient mêmes croyances et même langue, mêmes lettres et mêmes arts. Ces liens que la nature et l'histoire ont formés, les révolutions politiques et religieuses n'ont pas pu les rompre. Du temps même où, dans Tintérieur de TAnatolie, le fanatisme et Torgueil des Ottomans se donnaient le plus librement carrière, on a vu, sur la côte, Smyrne rester une ville toute grecque ou plutôt tout européenne : « Smyrne Tinfidèle », Giaour Istnirniy comme l'appelaient les Turcs.
Avant même que des navires eussent commencé de courir d'un bord à l'autre de la mer Egée, des rapports avaient pu s'établir entre l'Europe et l'Asie Mineure, par le nord-ouest de la péninsule. Là les deux continents ne sont séparés que par ces détroits qui ont conservé leurs vieux noms d'Hellespont et de Bosphore. Comme ce dernier l'indique, on prétendait avoir vu un bœuf traverser à la nage le fleuve d'eau salée qui coule entre les collines où s'élevèrent Byzance et Chalcédoine, Stamboul ^i Set/tari. En choisissant bien le jour et l'heure, les tribus mêmes les plus étrangères à la navigation ont pu franchir ce bras de mer sur des radeaux soutenus par des outres. D'après les historiens grecs, c'est par là qu'auraient passé dans la péninsule, à une époque fort ancienne, des populations d'origine thrace, les Bébryces,Bryges ou Phrygiens ; remontant les vallées du Rhyndacus et du Sangarius, elles se seraient répandues sur toute la partie occidentale du plateau, entre la rive gauche de l'Halys et la source du Méandre. Dans cette région, où le bois et l'eau sont moins rares, où le sol est plus propre à la culture qu'en Lycaonie et en Cappadoce, les Phrygiens, comme on a pris l'habitude d'appeler celles de ces tribus thraces qui s'établirent en Asie Mineure, fondèrent un État qui fut pendant un siècle ou deux le plus important de la péninsule. Les noms de ses rois et les souvenirs de leur puissance et de leur richesse arrivèrent jusqu'aux oreilles des Grecs de la côte, mais enveloppés dans les voiles du mythe. Tout n'est pourtant pas fable dans ces récits ; c'est ce que prouvent les recherches des archéologues et des linguistes. Ces noms que l'on pouvait prendre pour ceux de personnages imaginaires, on les a lus gravés sur le roc et, toutes courtes qu'elles soient, les inscriptions où ils sont encadrés ne laissent pas place au doute ; l'idiome que parlait ce peuple, écrit avec des caractères dérivés de ceux qu'a inventés la Phénicie, est de la même famille que le grec ; on pourrait presque dire que c'en est un dialecte. Après la civilisation hétéenne, c'est la phrygienne que nous
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étudierons ; elle est certainement la moins ancienne des deux, tout le démontre, les traditions qui s'y rapportent, la façon et le goût de sa plastique, surtout enfin Talphabet dont elle se sert.
Quand nous nous arrêterons au pied du tombeau de Midas, déjà, dans le lointain, derrière le rideau des bois et des rochers de la Phrygie, nous entreverrons ou tout au moins nous devinerons les cités ioniennes ; soit par les chemins qui aboutissaient à Sinope, soit par ceux qui descendaient les vallées de THermus et du Méandre, les Grecs d'Asie ont été en rapport avec le royaume phrygien. Après la Phrygie, c'est la Lydie que nous rencontrerons, sur la route où nous nous sommes engagés; alors nous serons déjà presque en Grèce. La puissance lydienne n'a succédé à la phrygienne qu'assez tard, bien après le siècle où est née l'époque homérique, et, d'autre part, le nouvel État a sa capitale, sinon au bord de la mer, tout au moins dans le bas pays, dans la plaine d'alluvion. A partir du moment où il commence à jouer un rôle prépondérant dans les affaires de l'Asie, tantôt il s'allie aux Grecs ioniens, tantôt il les combat et cherche à les asservir; mais, de toute manière, le contact est permanent, l'influence réciproque et profonde.
Hétéens de la rive droite de l'Halys, Phrygiens établis près des sources du Sangarius et du Méandre, Lydiens fixés sur le cours inférieur de l'Hermus, ces trois peuples se font donc suite, dans l'espace comme dans le temps, sur ce qu'on peut appeler le grand axe de la péninsule et le courant principal de son histoire; c'est en suivant ainsi la ligne médiane et la maîtresse pente du plateau que s'y est propagée la civilisation orientale. Plus tard, quand la civilisation grecque entreprendra la conquête de l'Orient, c'est par ces mêmes vallées occidentales qu'elle montera comme à l'assaut des hautes terres de l'Asie Mineure; avec Thymbron et Dercyllidas, avec Cléarque et Agésilas, elle cherchera sa voie, elle se montrera déjà loin des côtes; avec Alexandre, elle traversera la péninsule comme au pas de course; mais ce sera seulement sous les successeurs du conquérant, sous les rois de Pergame, de Bithynie et de Pont, qu'elle s'y répandra dans toutes les directions, qu'elle achèvera de la pénétrer et de la transformer tout entière. Il y avait encore, à la fin du quatrième siècle, de vastes districts qui, par l'effet de leur situation, étaient restés en dehors du mouvement, fermés aux influences qui s'étaient exercées dans toute la région centrale. Au sud, dans les vallées supérieures du Taurus, c'était le cas des tribus de la Pisidie et surtout de celles qui habitaient les âpres montagnes de l'Isaurie ; les Isauriens étaient des brigands de profession; des repaires inaccessibles où ils
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avaient leurs châteaux, ils poussaient en tous sens leurs incursions, ils allaient ravager les campagnes de la Pamphylie et de la Cilicie, ou bien, sur les routes du plateau, ils arrêtaient les caravanes; pour mettre fin à leurs déprédations, il faudra Ténergie et Tesprit de suite des gouverneurs romains. Les habitudes et les goûts de la vie policée ne se répandirent aussi que très tard dans la zone forestière qui s'étend entre les plages de TEuxin. et les plus hautes crêtes de la chaîne des Olympes, sous ces sombres futaies, dans ces taillis où la vigne sauvage s'accroche et monte à tous les arbres. On n'y trouve point d'inscriptions et de sculptures hétéennes, aucun de ces monuments qui représentent la plus ancienne civilisation de l'Asie Mineure, celle dont le foyer était en Cappadoce. Quand Xénophon, quatre cents ans avant notre ère, traversa ce pays avec l'armée qu'il ramenait de Cunaxa, il n'y rencontra que des tribus sauvages, comme les Drilles et les Mossynœci; ces peuplades, l'historien le dit formellement, étaient les plus barbares que l'armée eftt rencontrées sur sa route dans ce long voyage qui lui avait pourtant fait traverser tout le massif des montagnes du Kurdistan et de l'Arménie*; elles n'avaient pas de villes, mais n'habitaient que des villages butis en troncs à peine équarris et en planches mal rabotées. Il y avait cependant sur la côte des colonies grecques, jadis fondées par Milet: mais celles-ci ne possédaient, en dehors de leurs murs, qu'une étroite banlieue, tout enveloppée par ces halliers où se cachaient, comme dit le poète,
Tous ces peuples hagards qui hurlent dans les bois.
Ces provinces du nord, celles qui s'étendaient de la sortie du Bosphore aux racines du Caucase, ne commencent donc à compter, dans l'histoire de la civilisation et par suite dans l'histoire de l'art, que pour les périodes macédonienne et romaine ; on peut en faire abstraction jusqu'au moment où leurs rois, les Nicomède et les Prusias, les Pharnace et les Mithridate, commencent à se piquer d'hellénisme. 11 n'en est pas de même de la Lycie, qui appartient au versant opposé de la péninsule. Le Taurus l'isole; il la sépare du plateau et ne lui laisse guère de jours et de vues que sur la mer. Le peuple qui l'habitait, les Solymes ou Lyciens, paraît, lui aussi, s'être tenu à l'écart des événements politiques et militaires qui s'accomplissaient derrière le rideau de ses montagnes, dans le centre de l'Asie Mineure. Lui aussi, il a
\. Xknophon, Ajmbase, V, iv, 30-3't. Cf. V, ii, H, 2o-27.
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L'ASIE MINEURE. — LES lïÉTÉENS OCCIDENTAUX. 593
vécu d'uûe vie à part, mais cette vie n'a pas été, comme celle des tribus riveraines de TEuxin, inculte et grossière. On ne sait d'où sont venus les Lyciens, ni à quelle race ils appartenaient; mais^ quoi que Ton conjecture à ce sujet, on est d'accord pour reconnaître que les Lyciens furent des premiers à suivre l'exemple des Hétéens, à faire usage de l'écriture. Ce qui démontre la haute antiquité de leur alphabet, c'est qu'il contient, avec des lettres tirées de l'alphabet phénicien, des caractères qui paraissent n'être pas autre chose que des formes cursives de certains signes hétéens; à ce titre, il est probablement antérieur à l'alphabet phrygien. L'écriture est un des arts du dessin; un peuple qui la possède a bientôt une architecture et une sculpture. L'art lycien a laissé de nombreux monuments; il a sa place marquée dans la suite de cette étude. S'il renferme des éléments originaux, il a pourtant subi profondément l'action d'abord de l'art asiatique, puis de Fart grec; celui-ci a commencé de fournir des modèles aux artistes lyciens deux ou trois siècles avant que l'intérieur de la péninsule s'ouvrît à cette même influence.
Sur toute cette côte méridionale qui s'adosse au Taurus, de la Cilicie à la Carie, le commerce maritime était plus facile que celui qui aurait suivi les routes de la montagne; on y a donc entretenu des relations plus étroites avec la Syrie, la Phénicie et la Grèce qu'avec les Ilétéens, les Phrygiens et les Lydiens. Nous connaissons bien mal les Cariens ; nous savons pourtant qu'ils ont été parmi les premiers navigateurs dont les barques aient sillonné l'Archipel; on les retrouve jusqu'en Egypte, au temps de Psammétique. Pourtant, tout ce qui reste d'eux, ce sont quelques courtes inscriptions de deux ou trois mots, et de puissantes murailles qui couronnent le sommet de leurs collines. Ils se sont dépensés en pirateries, en expéditions aventureuses, et la tradition grecque, qui avait conservé le souvenir de leurs prouesses, n'a jamais été tentée de leur attribuer un rôle important dans l'œuvre de la civilisation. Elle sentait vaguement que le travail utile s'était fait ailleurs, qu'il s'était accompli surtout le long des routes qui traversent le plateau, de ces routes qui partaient de Babylone et de Ninive pour aboutir, par Gargamich et par la Cappadoce, par des cités et des marchés dont le nom même a péri, jusqu'à Sardes, jusqu'à Éphèse, jusqu'à Milet. C'est là que se sont opérés, sur une surface de contact suffisamment étendue, les rapprochements féconds. Pour ne citer qu'un exemple de ces suggestions et de ces emprunts qui eurent des conséquences si heureuses et si décisives, l'honneur d'avoir frappé les premières monnaies n'est
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plus guère contesté aux Lydiens; c'est à eux que les Grecs ont pris cette idée, mais on sait quel parti ils en ont tiré. D'une pari, en affectant à cet usage trois métaux au lieu d'un seul, ils ont créé la monnaie divisionnaire et donné ainsi au commerce des facilités merveilleuses; d'autre part, en variant à l'infini les types gravés sur leurs pièces et en y ajoutant des inscriptions, ils ont livré à l'histoire des documents d'un prix inestimable; enfin, avec ce goût du grand qu'ils portaient partout, dans ce cadre étroit du flan d'or, d'argent ou de bronze sur lequel la cité apposait sa marque, ils ont réussi à faire entrer des bas-reliefs du style le plus noble, de vrais chefs-d'œuvre de composition et de modelé.
On a comparé l'Asie Mineure à une main que le continent asiatique tendrait à la Grèce. Les doigts de cette main, ce sont les montagnes, les promontoires, les îles montueuses que la péninsule projette dans la mer Egée. Pour se faire plus libérale, pour mieux donner tout ce qu'elle tient, cette main s'ouvre toute grande vers l'Occident, eUe élargit sa paume, elle allonge et elle écarte les doigts, qui semblent aller à la rencontre des terres par lesquelles l'Europe se termine au sud-est. Un coup d'œil jeté sur la carte suffit à faire comprendre combien est étroite la corrélation des deux presqu'îles, de l'Analolic et de rilellade ; mais comme on en a le sentiment plus net encore et plus vif quand on parcourt cette mer et ces rivages, quand, dans la belle saison, monté sur une de ces barques qui, depuis le temps d'Ulysse, n'ont pas beaucoup changé de dimensions et de gréemenl, on se rend du Pirée ou de Syra jusqu'à Mételin ou jusqu'à Sm^Tne, visitant l'une après l'autre toutes les îles que l'on trouve sur son chemin ! Pour faire route, on profite des vents étésiens, de ces vents du nord-est qui, dans la mer Egée, par leur durée et leur constance, rendent tant de services au marin ; pour peu que celui-ci sache son métier, ils le conduisent, à son gré, d'Europe en Asie ou d'Asie en Europe. On se livre donc à ces brises qui ne cessent guère de souffler et de rafraîchir l'air pendant la journée ; vous abandonnent-elles un moment, vous prenez la rame. Sans doute il faut compter avec les calmes subits, avec les caps qui arrêtent le vent et qui le détournent; on n'arrive presque jamais à l'heure que l'on s'était fixée ; on ne va pas toujours là où l'on voulait aller; mais toujours, dès que l'on manque de vivres ou qu'on craint la tempête, en peu d'heures on aborde quelque part, à quelque terre où, le soir, on tire son caïque sur la grève: s'il est trop tard pour monter au village, qui d'ordinaire est situé à
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quelque distance de la plage, on s*étend sur un lit de sable tiède et fin, les yeux «attachés aux étoiles, jusqu'au moment où le sommeil vient les fermer. Une semaine ou deux se passent ainsi ; sans même y avoir songé, on s*est éloigné de la Grèce, on a passé des Cyclades aux Sporades, et voilà qu'un matin, dans la limpide clarté du ciel oriental, où le soleil n'est pas encore venu fixire monter la brume, on voit se dessiner sur l'horizon la silhouette de ces hauts promontoires rocheux par lesquels se termine l'Ionie ou tout au moins celle d'une de ces grandes îles qui, comme Lesbos, Chios et Samos, ne sont que des fragments détachés du continent asiatique ! Il y a quelques jours, la veille peutêtre ou l 'avant-veille, on cherchait encore du regard, sur le fond enflammé du couchant, les profils connus des côtes de l'Europe ou des îles qui sont censées en dépendre, et déjà l'on touche à une autre partie du monde, sans que jamais, pendant le trajet, on ait éprouvé cette secrète terreur qui s'empare à certains moments de l'homme le plus brave quand il ne voit plus autour de lui que le ciel et l'eau. Cette émotion pénible, à laquelle on ne devient insensible que par une longue accoutumance, il est aisé de l'éviter dans cette traversée de l'Archipel, et même, au cours de cette navigation, on ne saurait dire, à moins de regarder la carte, quand on quitte les eaux grecques pour les eaux turques, tant le voyage est facile, tant les mêmes aspects du sol et de la végétation se répètent fidèlement, des unes aux autres de ces îles et de celles-ci à la terre ferme, de la Grèce d'où l'on est parti à rionie où l'on vient débarquer ! Je n'ai pas oublié l'impression que j'ai gardée de cette promenade, dont tous les détails me sont encore présents ; pendant ces longues heures de réfiexion et de rêverie que laisse la vie du bord, même aux plus jeunes et plus gais compagnons, je songeais que s'il est une mer qui soit faite pour rapprocher et non pour séparer les hommes, c'est bien la mer Egée, avec tous ces lieux de relâche et de repos qu'y a préparés la nature. Les habitants des deux rivages opposés, de l'Hellade et de l'Ionie, ont eu des intérêts communs et une histoire commune dès le jour où ils ont su user de la voile et du gouvernail ; les hasards de la guerre et les conventions arbitraires des traités qui la terminent n'ont pu rompre ce lien, et aujourd'hui que la vapeur est encore venue rapprocher les distances, il est plus solide que jamais, en dépit des frontières artificielles que trace le caprice de la diplomatie.
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S 2. — LA PTÉRIK d'hKRODOTE.
On a, depuis quelques années, découvert et signalé, sur différents points du plateau central et jusque dans le voisinage de la mer Egée, les monuments d'un art qui, tout en se distinguant par certains traits particuliers, tient de plus près à celui de la Syrie septentrionale qu'à tout autre style connu ; on a relevé, sur plusieurs de ces monumenls, la présence de caractères qui appartiennent au même système de signes que ceux dont se composent les inscriptions plus longues et mieux conservées de Gargamich, de Hamath et d'Alep. De vastes espaces séparent d'ailleurs les uns des autres ces ouvrages d'une civilisation étroitement apparentée à celle des Hétéens ou Khiti de la vallée de rOronte ; on ne les trouve réunis et groupés en grand nombre que dans un seul canton de l'Asie Mineure, dans celui où nous croyons reconnaître la Ptérie d'Hérodote ; il convient donc de commencer par décrire ce district et les monuments qu'il renferme. Nous aurons d'autant plus de plaisir à nous acquitter de cette tâche que nous avons vu nous-même, en 1862, toutes ces sculptures et toutes ces ruines. On était loin alors d'en soupçonner l'importance historique ; nous n'en avions pas moins, avant de partir, étudié avec soin tous les documents qui les concernaient, et malgré le peu de temps dont nous disposions, dans les dernières semaines d'un voyage que nous forçait d'interrompre l'hiver déjà commençant, nous avons pu beaucoup ajouter à ce que l'on savait au sujet de ce curieux ensemble. Moins pressés que ne l'avaient été nos prédécesseurs, Texier, Hamilton et Barlh, nous avons pu relever là bien des détails intéressants qui leur avaient échappé. Nos fouilles ont été plus courtes et moins profondes que nous ne l'aurions voulu ; elles ont cependant dégagé des bas-reliefs cachés en terre et permis de restituer en partie le plan d'un édifice important.
Les sculptures déjà connues ont été plus fidèlement rendues. Pour la première fois, le docteur Jules Delbet a photographié toutes celles qui se prêtaient à ce mode de reproduction ; quant aux autres, là où manquaient le recul et la lumière, j'ai eu recours à l'habile et exact crayon de l'éminent architecte qui m'avait prêté son concours, M. Edmond Guillaume. Ce sera donc à notre propre ouvrage que nous emprunterons presque toutes les figures que renfermera cette étude; mais le temps nous a manqué pour entreprendre un travail complet.
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LA PTERIE D'HERODOTE. 597
pour reproduire tout ce que nous avons vu. Voulant donner tout au moins une idée approximative de certains aspects et de certains détails que ne fourniraient ni nos esquisses ni nos clichés, nous devrons donc recourir quelquefois aux planches de Texier, le premier voyageur qui ait visité Boghaz-keui, et le seul qui, jusqu'à nous, ait entrepris d'en représenter les monuments*. Texier a rendu des services que nous nous reprocherions de méconnaître ; il avait relevé beaucoup de monuments, en France, en Italie et en Afrique, avant d'aborder l'Asie Mineure, l'Arménie et la Perse ; peu d'explorateurs ont été aussi curieux, aussi actifs, aussi infatigables, aussi hardis, et cela quand les voyages en Orient étaient beaucoup plus difficiles et plus dangereux qu'ils ne le sont aujourd'hui; il était intelligent et, à défaut d'instruction, il avait du coup d'œil; il dessinait d'une main légère et preste. Le malheur, c'est qu'il n'avait pas le respect du vrai, la sainte passion de l'exactitude; quand il revint de ses courses lointaines, il en rapportait nombre de croquis précieux; mais il ne voulut pas leur conserver cette forme, qui se serait mal prêtée aux dimensions et au luxe de l'ouvrage qu'il avait l'ambition de publier, et il arrangea ces esquisses, il les fit arranger et compléter par des dessinateurs à gages. Nous avons reçu les confidences d'artistes qui avaient été employés à cette besogne; ils n'auraient pas parlé que nous aurions encore aisément deviné comment les choses s'étaient passées. Nous avions emporté les calques de certaines des planches de Texier, et notre surprise fut grande lorsque nous les comparâmes aux originaux; la topographie surtout était de pure fantaisie, et c'est ce qui nous a empêché de reproduire le plan général de Boghaz-keiii, malgré le désir que nous aurions eu d'aider ainsi le lecteur à s'orienter, de lui indiquer nettement la situation relative des différents groupes de monuments dont nous aurons à l'entretenir. L'architecture et la sculpture valent mieux, quoique presque toujours le graveur y ait atténué la rudesse du modèle et dissimulé les ravages du temps; nous n'admettrons d'ailleurs ici que les images qui, sur les lieux, nous ont paru le moins s'éloigner de la vérité.
Le canton de l'ancienne Cappadoce sur lequel l'attention a été attirée, il y aune cinquantaine d'années, par les découvertes qu'y ont faites Texier et Hamilton, ce canton de médiocre étendue, pauvre et très peu peuplé
1. Description de l*Asie Mineure faite par ordre du gouvernement français, de i833 (i 1837, et publiée par le ministère de l'instruction publique. Beaux-arts, monuments historiques, plans et topographie des cités anHques, par Charlr^ Texier, gravure de Lemaître. Paris, Firniin Didot, i839-18t9, 3 volumes in-folio.
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n'a pas aujourd'hui de nom qui lui soit propre dans la géographie moderne, dans la nomenclature administrative de Tempire turc*. On peut le considérer comme compris entre le bourg de Tchourotim au nord et, au sud, la ville toute moderne de lusgaty résidence d'un vali de qui dépendent les pachas A' Angora et de Kaisarieh. Au nord d'Iusgat, un sommet presque isolé, le Kapak-tépé^ qui atteint environ 1700 mètres, forme Téperon méridional d'une chaîne de hauteurs que l'on appelle le Keuch-dagh. Vers le nord, celle-ci se rattache à ce que nous avons appelé la chaîne des Olympes, et vers le sud elle s'avance, comme un promontoire, au milieu des vastes plateaux qu'elle domine. Compris ainsi entre deux fleuves, ce district montagneux, jadis couvert de forêts dont il reste encore des débris importants, renferme quelques plaines fertiles, mais des plaines toutes étroites et bien closes, où l'on n'arrive qu'en franchissant les gorges au fond desquelles coulent des torrents qui descendent les uns, vers l'ouest, à l'Halys, les autres, vers l'est, à l'Iris; ce massif sépare les bassins de ces deux fleuves. Tout coupé de défilés qui se creusent entre de hautes parois de roc, souvent très abruptes, ce territoire contient donc nombre de passages difficiles à franchir, d'excellentes positions défensives. A le prendre dans son ensemble, ce district forme, au nord du grand plateau cappadocien, comme une sorte de réduit et de forteresse naturelle. C'est cette situation, ce sont ces caractères du terrain qui ont conduit à chercher ici le pays et la cité dont Hérodote fait mention, en termes par malheur très concis, là où il retrace les péripéties de la lutte engagée entre les Lydiens et les Perses*. « Après le passage de l'Halys, dit-il, Crésus arriva dans la partie de la Cappadoce appelée la Ptérie. La Ptérie, le plus fort canton de cette contrée, se trouve, à peu de chose près, sur la même ligne que Sinope, ville située sur le Pont- Euxin \ Crésus assit donc son camp en cet endroit et ravagea les terres
\, Hamilton parcourait TAsie Mineure en même temps que Texter, en 1835 et 1836. Il était plus soigneux et plus exact, comme le prouvent les copies qu'il a données de 455 inscriptions; mais il ne savait pas dessiner. On n'en consulte pas moins encore avec fruit les deux volumes qu'il a publiés en 18^2 gous ce titre : Researches in Asia Minor, Pontus and Armeniay with some account of their antiquities and geology, in-8°/John Murray, Londres.