‹ Histoire de l'art dans l'antiquité (volume 3)Chapitre 314 sur 381 · Hérodotk, I · texte numérisé non relu

Hérodotk, I

3. Il y a là, comme nous l'avons jadis fait remarquer, dans la traduction de Larcher, un singulier contresens qui, suivant l'usage, a dû passer dans d'autres versions. Voici comment il rend cette phrase : tj $2 llxiçJ.ri eori tt); y/uprj; Taûiri; tô iT/upoTaiov, xorà SivwTîTjv T:rf>.iv TTjv Ev EjÇs^vm IIovTfo jxaXiorà xTj x£i{xevrj : « La Ptérie, le plus fort canton de ce pays, est près de Sinope, ville située presijue sur le PontKuxin. » D'abord xxxi n'indique

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LA PTERIE D'HERODOTE. 599

des Syriens. Il prit la ville des Ptériens et réduisit ses habitants en esclavage; il prit aussi toutes les bourgades voisines et ravagea tout chez les Syriens, quoiqu'ils ne lui eussent donné aucun sujet de plainte. » Hérodote raconte ensuite comment Cyrus vint au-devant de Crésus, comment les deux armées se livrèrent, dans la Ptérie même, sans résultats décisifs, de violents combats, qui se terminèrent pourtant par la retraite de Crésus.

Malgré son extrême brièveté, ce récit a de la précision : tous les renseignements qu'il contient s'appliquent bien au canton où se pressent les monuments que nous allons décrire; on ne saurait indiquer un autre district de la Cappadoce qui renferme, comme celui-ci, des vestiges d'une antiquité reculée, et auquel on puisse également rapporter les quelques données du texte grec. Il y avait bien, dans la Cappadoce méridionale, une ville qui passait pour très ancienne, Mazaca, plus tard Caesarea, aujourd'hui Kaisarieh; mais si c'était de Mazaca que Crésus se fût emparé, l'historien n'en aurait-il pas cité le nom et aurait-il laissé échapper cette occasion de parler du mont Argée? Crésus aurait-il eu d'ailleurs, à la hauteur de Césarée, tant de peine à franchir l'Halys? Pour que le passage du fleuve ait été, comme le raconte Hérodote*, une opération difficile, il faut que l'armée lydienne n'ait rencontré ce fleuve que dans son cours moyen, là où, après avoir décrit son grand cercle sur le plateau, il a reçu les eajix qui descendent du Keuch-dagh et, grossi par ces affluents, s'apprête à percer le rempart des chaînes qui le séparent de l'Euxin. Hérodote ne donne aucun détail sur la marche de Crésus; mais, selon toute vraisemblance, c'est sur la Cappadoce septentrionale que son attaque a porté. La campagne avait lieu pendant l'été-. De Sardes, le roi n'a pas dû conduire ses troupes à travers les plaines arides de la Phrygie Axylos et de la Lycaonie; il a dû prendre plutôt par la contrée boisée que domine la chaîne des Olympes. Enfin, si Hérodote établit un rapprochement entre Sinope et la Ptérie et non entre la Ptérie et quelque point de la côte méridionale, c'est que la Ptérie était plus voisine de l'Euxin que de la mer de Cilicie. L'indication que ren-

pas ici la proximité; si la Ptérie avait été près de Sinope, elle aurait appartenu à la Paphlagonie et non à la Cappadoce. Cette préposition marque ici la direction, Talignement; puis {xaXi<jra xrj xEi^uivrj se rapporte à la Ptérie et non à Sinope. Larcher a lu sans doute xsi.ti^vTjv ; mais Sinope n*est pas presque, elle est tout à fait sur la mer.

i . HÉRODOTE, I, 75.

2! C'est ce qui résulte implicitement du fait que Crésus, quand, au retour, il licencie ses troupes, compte sur Thiver pour s'assurer le concours de ses alliés et leur donne rendez-vous dans cinq mois (Héuodote, I, 77).

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600 LES HETEENS.

ferme cette sorte de parenthèse est exacte. Boghaz-tccui, le village près duquel se trouvent les monuments les plus importants du groupe, est, à très peu de chose près, sous le même méridien que Sinope. Voulant donner aux Grecs qui ne connaissaient pas l'intérieur de l'Asie Mineure quelque idée de la situation de la Ptérie, Hérodote a pris un point de repère sur la côte que fréquentaient leurs navigateurs.

Le seul écrivain ancien, outre Hérodote, qui mentionne la Ptérie, c'est Etienne de Byzance : « Ptérion, ville des Mèdes. Quelques-uns emploient la forme Ptéra, au pluriel neutre, pour désigner l'acropole de Babylone. On dit aussi au féminin la Ptéria. Il y a aussi Ptéria, ville de Sinope. L'ethnique de la ville médique est Ptériénos, et celui de la ville située dans le territoire de Sinope Ptérios. »

Tout ce que ce passage ajoute au texte d'Hérodote, c'est ce rapprochement entre le nom de la citadelle de Babylone et celui des deux Ptéria qu'il cite. Peut-être y a-t-il là un radical commun ayant le sens de forteresse. Quoi qu'il en soit, nous craignons qu'il ne faille réduire à une seule les deux Ptéria d'Etienne de Byzance. Le compilateur aura tiré deux villes différentes de notes qui, en réalité, se rapportaient au même objet. Il avait lu quelque part que Ptérion était la place forte la plus importante des Mèdes sur leur frontière occidentale ; c'est d'ailleurs ce qui résulte du récit d'Hérodote ; en même temps il aura retenu d'Hérodote cette mention : xarà SivwTr/iv (xiXiGTx 5cy) xeiuivri. De là sa « Ptérie, ville de Sinope ». Les environs de Sinope étaient trop bien connus des Grecs pour que, s'il avait existé sous ce nom un comptoir ou une dépendance de Sinope, ce nom ne se rencontrât pas chez un historien ou chez un géographe, par exemple AdSi^VAnabase de Xénophon ou dans quelque périple. Quant à la différence d'ethnique, tout ce qu'elle prouve, c'est qu'Etienne a trouvé les deux formes et qu'il a introduit entre elles une différence tout arbitraire. Pour désigner les habitants de sa « ville de Sinope », il emploie l'ethnique qu'Hérodote appliquée la population de sa Ptérie cappadocienne. Ceci nous est une raison de plus pour croire que la « Ptéria, ville de Sinope », ne provient que du passage d'Hérodote lu trop vite et mal compris. Quant à une double forme d'ethnique pour un même peuple, les exemples en sont nombreux.

Le caractère des monuments qui ont été retrouvés dans ce canton et que nous allons faire connaître s'accorde bien avec la conjecture que nous présentons. Ce district montagneux paraît avoir été peu habité pendant toute la période gréco-romaine. De Néfez-keni à Tchoiiroum, à

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LA PTÉRIE D'HKRODOTE. 601

peine avons-nous trouvé quelques vestiges de villages grecs, une seule tombe un peu décorée et quelques stèles grossières. Au contraire, dans ce même territoire, nous avons rencontré sur plusieurs points les débris d'un art qui n'a rien de grec ni de romain ; à Boghaz-keui et à Euiuk^ Tarchiteclure, la sculpture, les symboles, tout a un caractère primitif et oriental des plus marqués. Dans notre hypothèse, rien de plus naturel. Crésus, dès le début de sa campagne, marche sur la Ptérie: c'est que ce canton était un centre politique et religieux. Les rochers de lasiU-kàia ont gardé la trace du culte qui se célébrait dans les sanctuaires du peuple de ce pays ; nous aurons à étudier les restes de deux palais dont l'un était peut-être la résidence d'été et l'autre la résidence d'hiver du prince qui y régnait, prince qui, au temps de Crésus, était vassal du roi des Mèdes. La vaste et puissante enceinte dont il subsiste des débris imposants, auprès de Boghaz-keuiy offrait à l'armée des Mèdes une excellente base d'opérations quand, dans ces longues guerres que Cyaxare soutint contre Alyattès et les Lydiens, elle s'apprêtait à envahir la Phrygie; en cas d'échec et de retraite, les troupes battues pouvaient s'y réfugier avec toute la population des environs. Suivant toute apparence, une des routes les plus importantes de cette région passait par cette gorge étroite qui a donné son nom au village actuel {boghaz^ défilé, keni, village) ; c'était par là que du plateau cappadocien on communiquait avec Sinope et avec son riche marché.

Crésus avait donc toute sorte de raisons d'attaquer la Ptérie avant l'arrivée de Cyrus ; il eut le temps de forcer les murailles de la cité et de prendre les bourgades voisines ; il ruina tout dans ce district et, suivant l'usage des conquérants orientaux, il expédia sans doute au delà de l'Halys des convois de Cappadociens prisonniers. Quand il battit en retraite, il ne devait laisser derrière lui que des ruines et le désert. Que ce district ne se soit qu'imparfaitement repeuplé, quoi de plus naturel et qui s'explique mieux par des exemples analogues tirés de l'histoire? Pour n'en citer qu'un seul, toute une partie de l'Étrurie, qui, au temps de l'indépendance, était couverte de riches et populeuses cités, a si bien été dévastée par la conquête romaine et par les guerres du dernier siècle de la répubhque que la solitude s'y est faite et qu'après vingt siècles les villes ne s'y sont pas relevées.

Tout concourt donc à nous faire reconnaître, dans le district cappadocien dont les monuments ont si vivement éveillé la curiosité des archéologues, celui qui a été le théâtre de la première rencontre entre Crésus et Cyrus, celui qu'il désigne sous le nom de Ptérie. Si l'on

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LES HEÏEENS.

admet que cette supposition présente un très haut degré de vraisemblance, on n'hésitera pas à voir dans les ruines qui entourent le village de Boghaz-keui celles de la capitale de cette province, de cette « ville des Ptériens » dont Crésus s'empara; mais, comme on pouvait le prévoir d'après les termes mêmes du récit d'Hérodote, il y avait encore, dans ce canton, d'autres lieux habités, des villes et villages de quelque

.GKerdek kaïact

Echelle de o 001 pour cinq mmufes de marche c f 2 3 4 sHeva

293. — Carte de la Ptérie. Perrot et Guillaume, Exploration archéologique. Feuille c.

importance, dont le site a pu garder des vestiges de cette civilisation tout orientale qui nous paraît être celle d'une branche de la nation hétéenne. Ces vestiges ont, en effet, été signalés sur trois points principaux, dont la position relative est indiquée, avec une approximation suffisante, par la carte ci-jointe, empruntée à nos feuilles d'itinéraires (fig. 293). A Boghaz'keui, il y a les substructions d'un palais, des traces nombreuses de constructions qu'enfermait tout un ample système de défenses, murs d'enceinte et forts détachés ; il y a enfin le curieux ensemble d'une longue suite de bas-reliefs taillés dans le roc.

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bas-reliefs qui paraissent avoir fait partie de la décoration d*un sanctuaire. A Eiiiuky ce sont les restes d'un palais dont le site et la disposition générale rappellent de la manière la plus frappante les palais assyriens. Enfin, à deux heures au nord d'AladJa, on rencontre plusieurs tombeaux creusés dans le roc. Nous étudierons successivement ces trois groupes de monuments, qui présentent assez de caractères communs pour qu'on puisse les considérer comme Tœuvre d'un même peuple et les produits d'un même art.

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