‹ Histoire de l'art dans l'antiquité (volume 3)Chapitre 315 sur 381 · S 3. — LA VILLE DES PTÉRIENS. — SES ÉDIFICES ET SES DÉFENSES · texte numérisé non relu

S 3. — LA VILLE DES PTÉRIENS. — SES ÉDIFICES ET SES DÉFENSES

Boghaz-keiii est un village d'à peu près cent cinquante maisons situé à cinq heures environ vers le nord-nord-ouest de lusgat^ sur le cours d'une petite rivière qui coule vers Songourlou et de là se rend à l'Halys. C'est deux heures avant d'arriver au village que le chemin commence à suivre les bords du ruisseau. Jusque-là grises et pelées, les hauteurs se couvrent de taillis de chênes ; de belles masses de rochers calcaires dominent parfois la gorge étroite. Près du village, cette gorge s'élargit en une plaine; la montagne qui, sur la rive droite, continue à serrer le torrent, sur la rive gauche le quitte à angle droit et se dirige vers l'ouest, en s'abaissant, du côté de la plaine, par une suite de larges terrasses qui regardent le nord. Le village de Boghaz-keui occupe les pentes inférieures. L'ancienne cité descendait jusque-là; mais son enceinte et ses constructions s'élevaient, de terrasse en terrasse, jusque sur les hauteurs. Pour donner quelque idée du relief de ce terrain, de l'étendue de cette enceinte et de la manière dont les ruines y sont distribuées, nous aurions voulu mettre un plan sous les yeux du lecteur; mais celui de M. Texier est vraiment trop inexact pour qu'il y ait intérêt à le reproduire*.

Les monuments de Boghaz-keui se divisent en deux groupes distincts, la cité et ses défenses, sur la rive gauche du torrent, et, sur la droite, la chambre à ciel ouvert, connue sous le nom de lasili-kaïa ou « la pierre écrite », dont les parois sont couvertes de bas-reliefs taillés dans le roc vif. Il convient de commencer par la ville, et de prouver d'abord, ce qui a été révoqué en doute, qu'il y a bien eu là une véritable cité.

\. Texier, Desmption dr VXsie Minevre, t. I, pi. 73-74.

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Le périmètre des murailles a de 5 à 6 kilomètres ; après Tavoir suivi, après avoir parcouru l'espace qu'elles enveloppent, on a peine à comprendre comment Henri Barth, le célèbre explorateur de T Afrique centrale, a pu croire qu'il n'y avait pas ici de maisons, que ce n'était là qu'un vaste camp retranché, où, en temps de guerre, tous les gens des environs se mettaient à l'abri sous des tentes ou des cabanes improvisées*. Une pareille hypothèse est des plus invraisemblables; pour s'expliquer qu'elle ait pu être émise par un observateur aussi judicieux, il faut se rappeler que, dans sa rapide excursion en Asie Mineure, Barth n'a pu consacrer qu'une seule journée à Boghaz-keui. Tout près du ruisseau se voit un édifice considérable, qui ne peut être qu'un palais. Or un palais suppose un prince ou un satrape qui l'habitait et une population sédentaire d'employés et de serviteurs. Là où le peuple vit sous la tente, c'est une tente plus ornée ou plus grande, mais toujours une tente, qui sert aussi de demeure au chef. Là au contraire où s'élève, comme ici, un palais où la pierre, artistement appareillée, est employée en grands blocs, on peut être sûr qu'il y a des ouvriers habitués à la tailler, et un peuple qui vit sous des toits. Enfin, nous sommes ici au centre de l'Asie Mineure, au milieu d'un massif montagneux; d'après les observations barométriques de M. Delbet, le village de Boghazkeui, situé dans la partie basse du terrain que comprend l'enceinte, serait à 960 mètres au-dessus du niveau de la mer. Le 10 novembre, le matin, le thermomètre était déjà ici à zéro. Dans un mois, nous disaient les habitants, la neige commencera de tomber et séjournera sur le sol. Les habitants du village seraient fort empêchés si on les chassait de leurs maisons à demi enfoncées sous terre et si on les forçait à passer l'hiver sous la tente ou sous des huttes en branchages.

Ainsi, ne retrouvàt-on aucun vestige des anciennes demeures, nous n'en affirmerions pas moins qu'elles ont dû exister autrefois; mais, en plus d'un point, le terrain présente de nombreuses traces de maisons. Ici, ce sont de petits plateaux couverts de débris de tuiles et de poteries peintes; suivant que les murs se sont abattus au dehors ou en dedans, les moellons jonchent au loin le sol ou forment un grossier quadrilatère qui dessine l'aire de l'habitation. Ailleurs, ce sont des silos, des citernes, des escaliers taillés dans le roc; les marques qu'y a laissées le ciseau indiquent, comme on le voit sur les collines du Musée et du

TH. Barth, Reise von Trapezunt durck die nôrdliche Hàlfte Klein- Asiens naeh Scutarû im Hei'bfit 1858, mit einer Kartc von D^ A, Petevmann (Ergànzungsheft zu PetermanjC$ qeographitchen Mittheilungen/in-^^, 1860), p. 47.

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LA VILLE DES FTKKIENS. ti07

Pnyx à Athènes, la forme et la grandeur des chambres. Dans un massif de rochers nous observons un étroit passage en forme de couloir, des pièces dont la partie inférieure est creusée dans la pierre vive et, en avant, une sorte de terrasse bien aplanie qui servait peut-être à battre le grain.

Il y avait donc là une cité populeuse; mais, autant que nous avons pu en juger dans un examen qui n'a pas été accompagné de fouilles, il y a bien des endroits, dans Tintérieur de l'enceinte, où le roc parait être resté brut et où manquent ces débris de constructions; il est donc permis de croire que toute une partie de cet espace était occupée par des cultures et des jardins; n'est-ce point encore aujourd'hui le cas pour toutes les villes de l'Orient?

Le paysan que nous avions pris pour guide, dès le matin du jour qui suivit notre arrivée, nous conduisit tout d'abord aux ruines de l'édifice que Texier avait décrit sous le titre de Temple dAnaitis; Barth y avait reconnu un palais, et nous ne croyons pas qu'il soit possible d'hésiter entre ces deux dénominations *. Cette ruine présente une particularité curieuse : on dirait que le bâtiment a été rasé presque au niveau du sol. Il n'y a pas un pan de mur encore debout; mais Tassise inférieure subsiste partout; quelquefois la seconde assise est encore en place, mais sans que jamais la saillie dépasse 60 centimètres (fig. 294). Il n'en faut pas plus pour qu'on puisse essayer de lire sur le terrain les dispositions principales de l'édifice. C'est ce qu'ont tenté nos diîux prédécesseurs, Texier et Barth. Les plans qu'on leur doit portent l'un et l'autre la trace d'une certaine précipitation, (^elui de Texier donne à tout l'ensemble une apparence de régularité et d'excellente conservation qui est trompeuse*; ainsi, à voir chez lui le tracé parfaitement rectiligne des murailles, on ne se douterait pas que tous les blocs qui composent cette assise inférieure sont loin d'avoir la môme largeur. De même, certains traits caractéristiques lui ont échappé; ainsi il laisse ouvert par ses deux bouts le corridor étroit qui règne h gauche de la grande salle centrale et dont l'extrémité postérieure était fermée, disposition que l'on a déjà rencontrée dans les palais assyriens (11 du plan*). Tout l'angle nord-ouest de l'édifice manque aussi dans le plan de Texier. Cette partie est moins bien conservée que le reste; mais pourtant, à y regarder de près, on peut reconnaître sur le sol la trace des murs. En revanche, Texier indique, en avant de l'entrée, cer-

\. Les habitants du village appellent cotte ruine Bazarlik, « le petit bazui- ». 2. Description, t. I, pi. 80.

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laines dépendances que Barth omet sur son plan ; celui-ci en prévient d'ailleurs, en disant que les murs de ces dépendances, n'étant pas en grand appareil comme ceux du palais même, mais en petites pierres, se laissent moins aisément distinguer. D'autre part, Texier, qui seul donne ces constructions, les place, sur son tracé, trop près du palais.

Il y aurait donc à refaire un plan détaillé ; quelques coups de pioche donnés là où l'assise se cache sous le sol achèveraient de révéler toutes les dispositions intérieures; peut-être, en fouillant jusqu'au rocher, retrouverait-on aussi des objets précieux, des restes de l'ancien dallage, certains débris de l'ornementation. Le temps nous a manqué; tout ce que nous avons pu faire, c'est de comparer sur le terrain, l'une à l'autre, les deux esquisses de nos devanciers. La veille de notre départ, nous travaillions encore, sur les neuf heures du soir, par un beau clair de lune, à achever cette vérification, et, tout compte fait, c'est encore le plan de Barth qui nous a paru le plus exact, tout au moins pour le corps même de l'édifice, la seule partie de l'ensemble qu'il ait relevée complètement; c'est donc son dessin que nous reproduisons ici (fig. 295).

A prendre ses mesures, l'édifice proprement dit avait environ 42 mètres de large sur 57 de long. C'est donc un rectangle dessiné par l'assise inférieure d'un gros mur qui n'a souffert et disparu qu'à l'angle nord-ouest. Ce mur est formé de blocs énormes de pierre calcaire, qui ont parfois de 5 à 6 mètres de long sur 2 mètres de large. Quelquesuns des murs de refend sont aussi épais que le mur extérieur; d'autres sont plus minces. Nous en avons remarqué un qui est fait d'une seule pierre, dont la longueur est de 7 mètres.

Dans les gros murs, les pierres ne s'ajustent pas par des joints unis; mais leurs extrémités s'emboîtent comme des pièces de bois assemblées dans une charpente, ce qui est un des caractères de l'appareil persépolitain. Les deux faces verticales de ces blocs sont restées inégales et à peine dégrossies ; la surface supérieure est seule soigneusement dressée. On y observe nombre de trous ronds; ceux-ci ont de 0"^,040 à 0",045 de diamètre ; ils sont profonds de 0",03 à 0",04 et éloignés l'un de l'autre de 0",25 à 0°,33. A quoi servaient-ils? On est d'abord tenté de se demander s'ils n'étaient pas destinés à recevoir la partie inférieure de poteaux ou de tiges métalliques auxquelles auraient été attachées des draperies; mais cette conjecture ne résiste pas à l'examen. Les trous sont trop petits pour que des poteaux aient pu y être engagés ; ils sont d'ailleurs distribués trop capricieusement pour

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avoir pu rendre un service de ce genre ; ils ne sont pas à des distances égales ni dans un même alignement. D'ailleurs une clôture si légère eût mal convenu à un si rude climat, et le seuil de plusieurs portes présente des traces de gonds, disposition qui ne s'expliquerait pas si les chambres n'avaient été fermées que par des draperies. Ces trous auraient-ils été faits pour contenir des crampons de métal qui reliaient

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