‹ Histoire de l'art dans l'antiquité (volume 3)Chapitre 336 sur 381 · Euiuk. L'aigle à deux têtes. Exploration y pi. i.xv · texte numérisé non relu

Euiuk. L'aigle à deux têtes. Exploration y pi. i.xv

Ptérie. D'autre part, sur les monnaies des princes turcomans qui, au treizième siècle de notre ère, régnaient sur le moyen Euphrateel en Syrie, on trouve, comme symbole de la toute-puissance, ceHamca, cet aigle bicéphale. D'après le témoignage d'un voyageur, ces émirs avaient sculpté ce même emblème, comme leur blason, sur les murailles de leurs places fortes*. Or ce fut plus d'un siècle après, vers 1345 seulement, que cet

i. Ces rapprochements nous ont été fournis par un article que dès i84.S, dans Fancienne Revue archéologique , Longpérier consacrait aux découvertes de Texier et HamilLoa en Ptérie {Œuvres, t. 1, pp. 9i-i 02). Longpérier a, dès le début, saisi et parfois deviné bien des choses qu'un moins habile archéologue n'eût pas aisément tirées de vagues assertions et de dessins infidèles. On trouvera dans cet essai la copie d'une monnaie de Malek el

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emblème fut adopté par les empereurs d'Occident, qui l'ont transmis à TAutriche et à la Russie. Ce serait, a-t-on supposé, pendant la dernière croisade que les Allemands ou peut-être les Flamands, après s'être emparés de quelque étendard turcoman, conçurent l'idée d'ajouter une seconde tête à l'aigle que la Germanie avait hérité du vieil empire romain. Ainsi se serait transporté dans notre Europe moderne un symbole appartenant primitivement à un culte asiatique de la plus haute antiquité, et, par un jeu singulier de la fortune, la race turque s'est vu, à Belgrade et à Lépante, interdire l'entrée de l'Occident par cet aigle qui l'avait guidée triomphante sur les rives de l'Euphrate et du Bosphore.

Plusieurs détails, que nous n'avons pu signaler pendant que nous cherchions d'abord à donner une idée de l'ensemble, achèvent de marquer le caractère religieux de ces bas-reliefs, analogue à celui que nous avons attribué aux sculptures de Boghaz-keui. C'est le litims^ que nous ne trouvons pas seulement dans la main des personnages en qui nous avons reconnu des prêtres (fîg. 328), mais aussi sculpté sur les flancs du taureau qui est debout sur l'autel (fig. 329) et du bélier que terrasse le lion (fîg. 341). Le lituus est accompagné, dans ces mêmes images, tantôt d'une boule, tantôt de deux boules, placées auprès de l'extrémité recourbée du bâton. De ces boules il convient peut-être de rapprocher les deux disques figurés dans le champ du bas-relief qui commence la série de gauche, au-dessus du taureau en marche (fig. 330). Enfin, c'est certainement aussi un objet qui joue un rôle dans le culte que cette espèce de sceptre à poignée semi-lunaire qu'un prêtre semble offrir aux respects d'un fidèle (fig. 335).

Quant au sens de ces images et au caractère des croyances qu'elles sont destinées à traduire, il est encore plus difficile de les définir ici qu'il ne l'a été à Boghaz-keui ; la représentation figurée n'a point, à Euiuk, la même ampleur ni la même netteté ; elle a, de plus, beaucoup souffert; il nous en manque plus d'un morceau. Voici pourtant la conjecture qui se présente à l'esprit. La pompe religieuse qui se développe sur la façade

Salah Mahmoud, frappée en 1217. Adalbert de Beaumont, dans la planche CLIX de son Recueil de dessins pour Vart et Vindustrie, donne deux sceaux représentant l'aigle à deux têtes, avec Ja mention : Sassanide. Dans Tun de ces sceaux, chacune des serres de Taigle, comme à Euiuk, étreint et terrasse lo lièvre. Par malheur, cet écrivain, qui est plus artiste qu'archéologue, n'indique pas ses sources; il ne dit point où il a pris ces figures ; il noos est donc impossible de vérifier si elles appartiennent vraiment à l'époque sassanide. Nous le regrettons, car il serait intéressant de trouver, pour l'histoire de ce symbole, un point intermédiaire entre l'époque reculée où ont été sculptés les bas-reliefs d'Euiuk et le treizième siècle de notre ère.

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et sur les parois du vestibule est coupée parla porte en deux parties distinctes qui se correspondent, mais dont chacune pourtant forme un ensemble. De chaque côté, le cortège populaire et sacerdotal, ici partagé en deux tronçons, là rangé sur une seule file, se dirige vers la divinité en l'honneur de laquelle se célèbre la cérémonie. Cette divinité, on la reconnaît tout d'abord, sur le mur de droite, dans la figure assise qui y est deux fois répétée; à gauche, l'effigie ou le symbole auquel s'adressent ces hommages, c'est évidemment le taureau qui, du haut de son piédestal, domine les têtes de la foule. Sur le sexe de l'animal, point de méprise possible, tant l'artiste a franchement accusé les organes de la génération. Il peut nous paraître étrange de voir ainsi le taureau faire pendant à la déesse, une Istar, une Anaït ou une Cybèle; mais on n'en croit pas moins saisir l'idée qui a présidé à l'ordonnance de cette double série de tableaux, et l'on soupçonne ici l'adoration d'un couple divin, analogue à celui qui était honoré à Boghaz-keui. Qui sait si nous n'avons pas ici les mêmes divinités que dans le sanctuaire voisin de la capitale, mais figurées dans une autre attitude et sous d'autres traits? En Asie, les types divins n'ont jamais acquis la consistance et la fixité qu'ils ont prise en Grèce ; il a fallu la poésie et l'art helléniques pour faire des dieux des êtres vivants, dont chacun a sa physionomie propre et son expression particulière, comme l'ont les individus qui sortent des mains de la nature. L'art oriental n'a pas eu cette vertu ; il n'a pas créé de personnes. A quelques lieues de distance, le principe mâle a pu être représenté ici par un guerrier armé de la massue, et là par l'animal aux fanons épais et à la croupe puissante, par celui dont la semence remplit et féconde les flancs de la génisse.

Quelque interprétation que l'on donne de tel ou tel détail, on ne saurait se tromper sur le caractère de l'ensemble; c'est bien la religion du pays et ses rites que le sculpteur a mis en scène. Étant donné que l'édifice était, selon toute apparence, une demeure royale, on éprouve quelque surprise de ne pas rencontrer ici ces scènes de guerre et de chasse qui forment en Assyrie la décoration ordinaire des murs du palais, scènes que nous avons retrouvées dans les débris d'un bâtiment du même genre, chez les Hétéens orientaux, à Saktchêgheuksoti (fig. 279) . Ici, c'est le prêtre qui joue le principal rôle, ce prêtre dans lequel, à son visage imberbe, on est tenté de voir un eunuque. Une fois l'attention tournée de ce côté, on se souvient que, sur les parois du temple national, à Boghaz-keui, c'est ce même personnage qui, avec sa longue robe et son bâton augurai, est figuré de plus grande taille que le com-

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mun peuple des fidèles, soit qu'il semble présider à la cérémonie représentée dans le pronaos (fig. 314), soit que dans Fadyton il reçoive laccolade du dieu dont il est le pontife (fig. 321). Nulle part, ni à Euiuk ni à Boghaz-keui, on ne reconnaît le roi, que nous voyons, en Assyrie, officier lui-même, signalé à tous les yeux par la tiare qui le distingue et par l'arc redoutable qu'il tient à la main*. Ni dans le temple, où Ton pourrait s'attendre à voir figurer le roi, marchant auprès du prêtre, ni dans le palais, où sa présence paraîtrait encore plus justifiée, il n'y a rien ici qui rappelle la majesté royale. On est étonné de ne trouver nulle part, en Ptérie, le personnage qui, partout ailleurs, occupe le premier rang, et, pour s'expliquer son absence, on en vient à se demander si le prêtre n'aurait pas eu ici le pas sur le roi, ou si, plutôt, une seule personne n'aurait pas été investie à la fois de cette double dignité. On ne saurait, sur de si faibles présomptions, regarder la question comme résolue ; mais il est certain que tout l'ensemble de ces sculptures a ce que l'on peut appeler la physionomie sacerdotale. Sous l'impression que l'on en garde, on se souvient que, bien des siècles plus tard, vers le commencement de notre ère, le voyageur qui parcourait cette même contrée, le Pont et la Cappadoce, y rencontrait partout, dans les deux Comana, à Cabira, à Zéla, des grands-prêtres du dieu Men, des déesses Ma ou Anaït, qui sont en même temps des princes temporels. Choisis dans la famille royale, ils ne cèdent le pas qu'au roi; comme nos évêques du moyen âge, ils sont souverains dans la ville où se trouve leur temple et dans toute l'étendue d'une banlieue, plus ou moins vaste, qui en dépend; ils disposent en maîtres de tout un peuple d'esclaves sacrés des deux sexes, cultivateurs attachés au domaine, gens de métier et gens de service, musiciens, musiciennes et courtisanes. De telles habitudes et un pareil état de choses ne peuvent être que l'œuvre du temps; on est donc fondé k chercher jusque dans ces âges reculés desquels datent nos sculptures l'origine de ces petites communautés théocratiques dont Strabon, qui était de ce pays, s'attache à décrire la curieuse organisation^. Déjà peut-être, dans la Ptérie d'avant Cyrus, le prêtre était presque l'égal du monarque; auprès de Boghaz-keui, la place forte où régnait le roi des guerriers, il y aurait eu Euiuk, ville ouverte, où le roi des prêtres aurait eu sa résidence, dans le palais dont nous avons commencé de dégager les ruines, palais qui sans doute renfermait aussi un temple.

{. Histoire de l'Art, t. 11, fig. 303.

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