Reuss, la Bible. Les Prophètes, t. Il, p. i2o, n
2. Smend seul fait exception ; il n'a pas craint de manier le crayon, et, grâce au parti qu'il a pris, il a pu expliquer certains passages dont ses prédécesseurs ne s'étaient pas tirés. Son savant commentaire sur Ézéchiel (Der Prophet Ezechiel erhlârt von Dr Rudolf Smend, 2e édition, 1880) fait partie du recueil intitulé : Kurzgefasstes exegelisches Handbuch zum alten Testament, complet en 47 volumes in-8 (Hirzel, Leipzig). Il en forme le huitième volume; il est accompagné d'un plan lithographie du temple d 'Ézéchiel et de huit gravures sur bois, dont quatre représentent des détails de ce même édifice.
santé, en ce qu'elle ne nous donne guère que les dispositions relevées au ras du sol ; on la dirait faite par un homme qui travaillerait sur un plan, qui ne connaîtrait que par cette image conventionnelle le monument qu'il décrit. On prend des mesures sur un plan ; on s'y fait une idée très nette des distributions intérieures ; mais on ne saurait y lire et y deviner l'aspect que présentent, soit au dedans, soit au dehors, les élévations des bâtiments. Nous verrons, dans la suite de cette étude, par quels moyens on peut tenter de combler cette lacune du document biblique.
Ces objections écartées, il reste à traiter une question plus délicate, savoir quelle idée on doit se faire du projet dont Ézéchiel expose ici l'économie. Des traits qui composent cet ensemble, quels sont ceux que le prophète a tirés de ses souvenirs et ceux que lui a fournis son imagination? Où finit le reflet de la réalité, la silhouette que dessine dans la mémoire de l'exilé l'ombre de l'édifice auguste sur lequel s'étaient attachés ses derniers regards, quand il lui avait fallu quitter Jérusalem? Où commencent l'invention et les combinaisons systématiques, les agrandissements décrétés par le réformateur, qui dispose à son gré de la matière et de l'espace? Il n'est pas toujours aisé de distinguer ces deux éléments : ce que l'on entrevoit pourtant, c'est que la libre fantaisie joue ici un rôle moins important qu'on n'est en général disposé à le croire1. Comme première présomption en faveur de
i. C'est aussi l'impression de Smend : « Après tout, dit-il, on ne doit pas croire qu'Ézéchiel, dans sa description, s'écarte si fort de son modèle, qu'il ait beaucoup modifié les rapports qui existaient, dans l'édifice réel, entre les différentes parties de cet ensemble. Des données comme celles qui ont trait aux trois étages de chambres qui entourent le temple (xli, 6) paraissent correspondre exactement à l'état antérieur. Il est particulièrement digne d'attention qu'Ézéchiel lui-même a partout l'air de supposer connu le détail de la plupart des bâtiments. Sans aucun doute il possédait, pour l'avoir acquise sur les lieux, une connaissance précise des dispositions de l'ancien temple; peut-être y avait-il encore lui-même officié dans sa jeunesse. On a donc certainement le droit d'utiliser, sous certaines réserves, la description du prophète dans les essais que l'on fait pour restituer l'image du temple des rois de Juda » (Der Prophet Ezéchiel erklârt, p. 367). Stade est du même sentiment. Après avoir signalé les lacunes do la description du livre des Rois, il ajoute : « Heureusement les données de ce morceau se laissent compléter de plus d'une manière par la description circonstanciée du temple futur qu'Ézéchiel présente dans la vision que retracent les chapitres xl et suivants de son œuvre. Du fait que cette description concorde , pour toutes les particularités essentielles, avec celle du chapitre vi du livre Ier des Rois, on est forcé de conclure que , d'un bout à l'autre de sa vision, Ézéchiel est dominé par le souvenir du temple de Salomon, dans lequel il avait peut-être rempli les fonctions sacerdotales , et que ce qu'il attend, c'est une fidèle restauration de ce monument, sous la réserve des changements que comportait la modification des idées religieuses qui s'était opérée entre le temps de Salomon et celui d'Ézéchiel. » (Geschichte, 1, p. 326.)
228 LA JUDEE.
cette hypothèse, on peut alléguer le caractère même et les tendances de la nation et, plus particulièrement, du groupe auquel appartenait Ézéchiel. Il n'y a pas eu, dans toute l'antiquité, de peuple qui ait été aussi peu artiste que le peuple juif, aussi peu capable d'imposer aux formes ces rapports définis qui font en sculpture la beauté d'une statue, en architecture l'heureuse proportion et la solidité de son bâtiment. De tous les Juifs, un prophète, avec les brusques élans d'un esprit impétueux et prime-sautier, était bien l'homme le moins fait pour s'astreindre à ce genre de réflexions et de calculs. Voyez, par exemple, la description que l'auteur de X Apocalypse, quel qu'il soit, donne de sa Jérusalem céleste. Celle-ci forme un carré dont chaque côté a 12,000 stades, c'est-à-dire 500 lieues ; la muraille est en jaspe massif et la ville bâtie tout entière et dallée en or pur; les portes sont faites de douze perles. Comment douter un instant que tout ici, dimensions et matériaux, appartienne au domaine de la pure chimère? Il en est tout autrement de la description d'Ézéchiel. Les mesures qu'indique le prophète permettent de reconstruire, sur les données qu'elles fournissent, un édifice qui non seulement se tient debout, mais où sont même très satisfaisantes les relations de la longueur à la largeur, de l'épaisseur à la hauteur, des pleins aux vides. Ces relations ne peuvent varier que dans certaines limites, qui ne sauraient être dépassées sans que le bâtiment risque de s'écrouler ou tout au moins de choquer le regard par son aspect disgracieux. Pour se maintenir dans ces limites, l'architecte n'a pas besoin d'avoir appris la théorie de son art : il lui suffit de l'expérience acquise par une longue pratique ; mais Ézéchiel n'avait même pas cette routine de l'homme du métier : si, lorsqu'il s'est mis à rédiger son projet, il avait voulu en tirer de sa tête tout le canevas, il n'aurait abouti qu'à la confusion et à la contradiction. Lorsqu'on prendrait aujourd'hui le compas et le crayon pour essayer de traduire en figures les rapports qu'il a notés, on ne tarderait pas à s'apercevoir qu'il est impossible d'en tirer parti, que le projet n'est pas susceptible d'être exécuté. Or tel n'est pas le cas ; la grande difficulté , c'est de bien comprendre le texte; une fois celle-ci résolue, le monument se laisse restaurer dans des conditions excellentes d'effet et de stabilité ; ses différentes parties s'ajustent de manière à répondre tout ensemble aux indications de l'écrivain et aux exigences de l'art. N'a-t-on pas le droit d'en conclure que, même dans ce qu'il invente et ce qu'il ajoute de son chef, le prophète ne se détache et ne s'affranchit pas de l'imitation du modèle qu'il a toujours présent devant les yeux? Les proportions qu'il assigne aux
parties nouvelles et imaginaires de son monument demeurent celles qui avaient été suivies dans les constructions d'autrefois, et, malgré les développements qu'il a reçus, l'édifice garde son ancien caractère.
Tout en restant ainsi dans l'esprit et dans le principe de l'original qu'avaient créé les architectes de Salomon et de ses successeurs, le plan d'Ézéchiel comporte certainement des corrections et des additions assez notables à l'œuvre monumentale dont il est censé représenter la restitution future. Avant l'exil, le temple et les bâtiments qui s'y rattachent ne couvraient certainement pas une surface aussi vaste que celle qu'ils occupent dans le projet du prophète, et surtout ils n'y étaient pas distribués avec une aussi rigoureuse symétrie1. Jusqu'à la prise de Jérusalem par les Chaldéens, l'enceinte sacrée ne pouvait s'étendre librement vers le sud, où elle touchait au palais royal, voisinage que regrette et que condamne Ézéchiel. Celui-ci , pour remédier aux inconvénients de ce contact, interdit aux souverains et à leur dépouille mortelle le séjour de la montagne sainte , qui ne sera plus habitée désormais que par l'Éternel et par ses prêtres*. Par cette sorte de congé qu'il signifie si fièrement à la royauté juive, l'interprète des ambitions et des espérances de la caste sacerdotale se donne plus de champ pour les parvis et les dépendances qu'il veut répartir autour du sanctuaire. Le temple de Salomon, simple oratoire royal, n'avait pas encore besoin de si larges espaces ni d'aussi grandes cours. Le seul bâtiment accessoire que paraisse avoir admis l'œuvre de Salomon, ce sont les trois étages de petites chambres qui étaient adossées à trois côtés du temple3. Le livre des Bois n'attribue à Salomon que la construction d'une seule cour, la cour intérieure, celle que l'on appelle aussi la cour des prêtres*. D'après la Chronique, qui est loin d'avoir la même autorité, Salomon aurait aussi fait la grande cour ou cour extérieure ; il y aurait mis des portes et il aurait revêtu ces portes de battants d'airain5; c'est sur un des côtés de cette cour que se serait élevé le portique dont parle Josèphe et qui couronnait le mur d'enceinte6. Le rédacteur de la Chronique et Josèphe mettent-ils ici sur le compte de Salomon des
1i C'est ce qu'a très bien va Smend (Ezéchiel erklârt, p. 317).
2. C'est certainement là le sens des versets 7-9 du chap. xlih (Smend, Ezéchiel erklârt, p. 352).