L'ARCHÉOLOGIE HEBRAÏQUE
approprié les procédés et les modèles; mais on est fort embarrassé pour évaluer ce qu'elle leur a rendu, ce qu'elle leur a renvoyé, par voie d'échange, une fois que, son éducation terminée, elle eut monté ses ateliers, rempli ses magasins, assuré ses approvisionnements et ses débouchés.
Les textes se taisent ou restent très vagues; ce qui suppléerait le mieux à leur silence, ce serait une exacte définition des caractères propres que la main de l'ouvrier phénicien imprimait à ses œuvres ; mais où en chercher les éléments? Voici des objets trouvés soit sur le littoral syrien, soit chez des peuples qui ont été longtemps les clients de la Phénicie; ces objets sont certainement de provenance orientale; mais, dans tel d'entre eux, faut-il voir un original soit égyptien soitchaldéen, ou bien une contrefaçon phénicienne? Dans bien des cas, on n'ose se prononcer: Les Phéniciens sont punis ainsi par où ils ont péché. Habiles imitateurs, ils se sont enrichis à vendre des pastiches aux contemporains, qui s'y trompaient, qui ne distinguaient pas entre les marchandises que ces négociants fournissaient à titre de simples intermédiaires et celles qu'ils tiraient de leurs propres fabriques. Aujourd'hui la postérité voudrait faire la différence et le départ de ces deux catégories de monuments ; l'archéologue s'y applique et y travaille de son mieux ; mais souvent, par peur d'être pFis pour dupe, il hésite et se récuse ; il risque ainsi de ne pas porter au compte des Phéniciens tous les ouvrages dont ils sont les auteurs ; il expose l'histoire à commettre une injustice involontaire, à méconnaître la puissance de cette industrie, à ne pas mettre assez en lumière ce que ce peuple a su porter de goût ingénieux et d'originalité discrète dans l'art de combiner en proportions variables et d'adapter à des besoins nouveaux les procédés et les thèmes dont il n'était pas l'inventeur.
Ce n'est qu'à force d'observer et de comparer que l'on peut espérer sortir d'incertitude, non par la rédaction d'une formule qui ne saurait tout dire, mais par la fine et rapide perception des traits qui se rencontrent, plus ou moins marqués, dans toutes les créations de l'artisan phénicien. Or, si la Phénicie a répandu ses produits à peu près partout, si ceux-ci se retrouvent aujourd'hui sur presque tous les points du monde connu des anciens, on a plus ou moins de peine, suivant les lieux où on les cherche, à les séparer de tout ce qui leur ressemble, des modèles dont l'industrie phénicienne s'est inspirée et des ouvrages plus récents dont elle a fourni les modèles, dans une phase postérieure du développement de la civilisation antique.
En Mésopotamie et en Egypte, il y a toujours présomption, jusqu'à preuve du contraire, qu'un monument recueilli sur place représente l'industrie locale, qui a eu tant de siècles d'activité féconde. Il en est de même pour ce que donnent les fouilles de la Grèce et de l'Italie. Sans doute, dans ces dernières contrées, on découvre bien des bijoux, bien des vases, bien des meubles, où le décor rappelle le goût et les procédés des arts de l'Asie; mais les Italiotes et surtout les Hellènes ne se sont pas résignés longtemps au rôle tout passif d'acheteurs et de consommateurs des marchandises que leur offraient les trafiquants étrangers ; ils se sont bientôt mis à copier, puis à imiter de plus en plus librement les types que l'Orient leur avait envoyés. Pendant tout le cours de cette période, avant que leur originalité eût achevé de se dégager, ils ont beaucoup produit; aussi la perplexité de l'observateur est-elle souvent très grande, en présence des objets qui appartiennent ou qui peuvent appartenir à cette époque de transition. Pour beaucoup d'entre eux, la question de provenance reste douteuse; on craint toujours d'être entraîné à faire honneur aux Phéniciens de telle disposition, de tel choix d'ornements où il conviendrait plutôt de signaler les premiers progrès dus au rapide essor du génie curieux, inventif et sensible des races aryennes.
Les conditions sont tout autres quand il s'agit de pays où les Phéniciens ont joui d'une sorte de monopole, où ils ont eu toujours le privilège presque exclusif de satisfaire, par les apports incessants de leur commerce, des instincts et des goûts qu'ils étaient venus éveiller au sein de tribus demeurées jusqu'alors étrangères à toute civilisation. Tel est le cas de la Sar daigne et surtout de la Judée. C'est de la Phénicie que les Sardes et les Hébreux avaient reçu les rudiments de la vie policée; pendant de longs siècles, les uns comme les autres sont ensuite restés les fidèles clients et les disciples soumis de leurs premiers maîtres en matière d'industrie et de plastique; sur ce terrain, ils ne se sont jamais émancipés. Alors même que, dans l'ordre de la pensée pure et du sentiment religieux, le génie hébraïque s'élève, avec les grands prophètes, jusqu'à des hauteurs dont personne ne lui avait montré le chemin, dans un autre domaine, dans celui de l'art, il n'a aucune ambition, il ne cherche pas à inventer des formes et des motifs dont l'originalité corresponde à la grandeur et à la nouveauté des idées qu'il a conçues. L'emportement de son spiritualisme exalté le rend hostile à l'art; il le condamne comme une impiété, ou tout au moins comme une dangereuse tentation. Dans la pratique, qui diffère toujours
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de la théorie, il ne saurait s'en passer complètement; mais il n'y prend pas intérêt et se contente de se fournir chez ses voisins; il leur emprunte des artistes, quand il peut les payer, et, le reste du temps, il leur achète des produits ouvrés, figures de bois, de' terre cuite ou de bronze, vases de terre ou de verre, plaques d'ivoire, cachets, meubles, étoffes et bijoux. A la longue, un certain nombre d'Israélites finissent bien par apprendre les métiers qui défrayent ces goûts de luxe ; mais ces artisans juifs ne seront jamais que des apprentis, des élèves dociles, occupés à reproduire de leur mieux les modèles que créent Tyr et Sidon. Nous aurions toute l'œuvre des fondeurs et des ébénistes, des potiers et des tisserands qui travaillaient, sous les rois d'Israël et de Juda, dans les bazars de Samarie et de Jérusalem, que nous n'y verrions rien que nous ne connaissions déjà par l'inventaire que nous avons dressé des • monuments de l'industrie phénicienne.
S'il en est ainsi, on voit quel parti l'archéologue peut et doit tirer des découvertes qui ont été faites en Palestine dans ces dernières années. L'antiquité n'y avait pas été brisée en moins menus morceaux que sur la côte syrienne ; mais elle y a été recherchée avec plus de passion. Un intérêt tout particulier s'attachait, pour le chrétien, à l'étude de cette terre qui a été le berceau de sa foi ; aussi n'y a-t-il pas de contrée, pas même l'Attique ou le Latium, où les plus légers vestiges du passé aient été aussi attentivement relevés et où le sol ait été remué jusqu'à de pareilles profondeurs. Les résultats obtenus peuvent, à première vue, ne pas paraître en rapport avec la grandeur de la dépense et de l'effort ; il suffira cependant d'un seul exemple pour montrer comment la piété n'a pas profité seule des fouilles faites autour du Haram, comment les explorateurs ont été payés de leur peine par des surprises heureuses, dues au scrupule vraiment religieux avec lequel ils ont recueilli les moindres fragments. Ce qu'ils cherchaient, c'étaient les fondations du temple de Salomon ; ils ne les ont pas encore trouvées, si tant est qu'il en reste quelque chose ; mais en sondant, non sans péril, ces mobiles amas de décombres où se cache, au sud, à l'est et à l'ouest, le pied du Moria, ils nous ont mis à même de résoudre une question qui était restée jusqu'à ce jour très obscure et très controversée, celle de la céramique phénicienne. On savait, par les historiens, que les Phéniciens avaient été de grands fabricants de poterie, qu'ils fournissaient des vases à leurs clients des côtes de la Méditerranée, qu'ils en exportaient jusque sur les rivages de l'Océan ; mais on n'avait pas retrouvé, en Phénicie même, dans des tombes vraiment anciennes,
de vases que Ton eût le droit de présenter comme les types authentiques d'une industrie si bien achalandée. On croyait bien rencontrer, dans les nécropoles de Cypre,des produits de cette fabrique, et c'était à eux que Ton demandait quelles étaient les formes, quels étaient les motifs d'ornement que préféraient les céramistes phéniciens ; mais, après tout, ce n'était là qu'une conjecture ; l'île avait eu une population si mêlée, elle avait reçu de si bonne heure des émigrants venus de la Syrie septentrionale, de l'Asie Mineure et de la Grèce que l'on devait toujours craindre de se tromper, d'attribuer aux Sémites ce qui aurait été l'œuvre d'une autre des races qui partageaient avec eux ce territoire. On ne saurait avoir les mêmes doutes au sujet de ces vases peints dont les débris ont été ramassés au fond des ravins, à Jérusalem. Engagés comme , ils l'étaient dans les couches inférieures du remblai, bien loin de la surface du sol, ils ne peuvent provenir que de la Jérusalem des rois de Juda, de cette ville où tout était phénicien, tout, sauf la grande âme passionnée qui, sous ces dehors d'emprunt, ébauchait déjà son rêve merveilleux, cet idéal de justice et de pureté qu'elle a été la première à concevoir. Ces vases ont été fabriqués en Phénicie ou bien ont été copiés, en Judée, sur les originaux phéniciens; on en trouve de tout pareils à Cypre. Après avoir rapproché les uns des autres ces produits d'une seule et même technique, l'archéologue n'hésitera donc pas à en former un groupe bien défini, qu'il attribuera, en toute sécurité, à l'industrie phénicienne. Selon toute apparence, il est sorti des ateliers de Tyr et de Kition, à un certain moment, d'autres produits que ces vases à couleurs ternes et à décor purement géométrique dont la provenance est maintenant bien établie. On arrivera peut-être, à l'aide de nouvelles découvertes, à rendre certaine ou tout au moins très vraisemblable l'origine phénicienne d'autres vases où paraissent soit l'ornement végétal, soit même la figure de l'animal et celle de l'homme; mais, en attendant, lorsque la science entreprend aujourd'hui de déterminer les caractères principaux de cette céramique orientale qui a fourni aux potiers grecs les premiers modèles qu'ils aient imités, elle est sûre de son point de départ, elle sait où chercher les types primitifs, ceux qui ont dû paraître les premiers sur tous les marchés qu'approvisionnaient les trafiquants phéniciens. Cet inappréciable avantage, elle le doit à ces quelques tessons que les explorateurs anglais ont eu la sage pensée de recueillir, sans peut-être en saisir, sur le moment, tout l'intérêt. Partout ailleurs, soit en Mésopotamie ou en Egypte, soit en Grèce ou en Italie, ils auraient à peine mérité que l'on