La plaine de Cilicie. D'après Reclus
et romains; c'est le seul passage par où l'artillerie puisse s'élever du littoral jusque sur les hautes terres de la Cappadoce et de la Lycaonie. Maître du col et de ses abords, Ibrahim pouvait déboucher, quand il lui plaisait, sur le plateau central, et en même temps il se sentait protégé contre tout retour offensif des Ottomans. La vraie frontière politique et militaire de la Syrie n'est pas au fond du golfe d'Issos, au sommet de l'angle que dessinent les rivages de la baie ; elle est à l'ouest et au nord de Tarse, dans les gorges étroites et tournantes, dans les épaisses forêts du Taurus cilicien, parmi ses précipices et ses cimes neigeuses; c'est cette haute chaîne qui, comme un énorme ouvrage avancé, couvre la Syrie à distance et en assure la possession au peuple ou au conquérant qui a su porter jusque-là sa première ligne de défense. L'histoire confirme ces vues que suggère un coup d'œil jeté sur
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la carte. Jusqu'au moment où, par l'effet de la conquête macédonienne, l'humanité civilisée n'eut plus, dans tout l'Orient, qu'une langue, qu'un art, et, tout au moins en apparence, qu'une religion, la langue, l'art et la religion de la Grèce, Tarse fut une ville toute syrienne. Des traditions qui eurent cours jusqu'aux derniers jours de l'antiquité en faisaient une des cités les plus anciennes du monde1; on racontait qu'elle avait été fondée par Hercule2; ceux qui se piquaient de plus d'exactitude nommaient comme ce fondateur Samdan, l'Hercule asiatique3; d'autres disaient qu'elle avait été bâtie par Sardanapale4; un récit qui semblait avoir un caractère plus historique la présentait comme construite par Sennachérib, qui l'aurait entourée d'un grand carré de murailles semblable à celui qui enveloppait Babylone5. Ce qui est certain, c'est que les derniers rois d'Assyrie, quand ils avaient soumis l'Occident, avaient occupé la Cilicie; ainsi Salmanasar III, dans les inscriptions où il racontait ses victoires, se vante d'avoir pris Tarzi6.
La riche et curieuse série des monnaies de cette ville témoigne des rapports étroits qu'elle ne cessa d'entretenir, pendant de longs siècles, avec les pays situés à l'est et au sud de l'Amanus7. Les légendes araméennes ne disparaissent des monnaies de Tarse que sous les Séleucides; pendant les deux siècles précédents, elles s'y étaient montrées bien plus fréquemment que les légendes grecques. Quant aux types qui décorent ces pièces, ils ont un caractère franchement asiatique, pendant toute la période du monnayage archaïque ; ils le gardent dans une certaine mesure, même après Alexandre, même sous l'empire romain ; si le style de l'image n'a plus alors rien qui la distingue de ce qu'on trouverait ailleurs sur des monuments du même ordre, ce sont les motifs qui continuent à rappeler ceux qu'affectionne la Phénicie. Au groupe traditionnel du héros qui enfonce son glaive dans le flanc du lion (fig. 266), a succédé la représentation d'un dieu dans lequel on reconnaît la grande divinité locale. Jadis on le figurait, comme les personnages divins des bas-reliefs de la Cappadoce , la tiare en tète , le carquois à l'épaule, tenant d'une main la hache à deux tranchants et
i. Nonnos, Dionysiaques, xli, 85.
2. Dion Chrysostôme, discours xxxm, t. II, pp. i et 23 de l'édition de Reiske.
3. Ammien Marcellin, xiv, 8. Samdan veut dire en assyrien le fort, le puissant.
4. C'est ce que racontait un historien cilicien, Cléarque de Soli (cité par Athénée, xii, p. 599, D).