TOME IV
montucuses qui sont la Lycie et la Ciliciè Trachée ; tantôt il recule, pour laisser place à des plaines comme celles de la Pamphylie et de la Cilicie plane; h d'âpres contreforts, que séparent d'étroites vallées et qui tombent à la mer par grands escarpements, succèdent des campagnes largement ouvertes, où les fleuves ne cessent de verser leurs eaux et leurs alluvions fécondes. A l'est du plateau, le Taurus se relie, par ce qu'on appelle l'Antitaurus, au nœud des montagnes de l'Arménie, que la chaîne des Olympes rejoint de son côté, par l'intermédiaire du plateau de Si vas et des froides cimes qui le dominent.
Vers l'ouest, le relief de la péninsule ne présente plus les mêmes profils qu'au sud ou au nord; là, point de chaîne qui longe la côte, mais plusieurs chaînes qui lui sont parallèles; celles-ci sont comme autant d'éperons qui se détachent du massif central; sous forme de presqu'îles montueuses cl capricieusement découpées, elles viennent aboutir à la mer Egée, où elles se prolongent par des îles comme Samos, Chios et Lesbos. Entre ces longs contreforts, l'Ida, le Tmolus, le Messogis et le Cadmus, le sol s'abaisse plus doucement, du plateau à la mer, que sur les deux autres versants (fig. 291).
L'Asie Mineure a sa plus grande étendue de l'est à l'ouest, et c'est aussi dans ce sens qu'en est dirigée la pente principale. Autour de Koutahia, c'est-à-dire dans la province qui correspond à la Phrygie, l'élévation moyenne du plateau est de 800 à 900 mètres ; elle est de 1000 à 1 100 auprès de Konieh, dans toute l'ancienne Lycaonic, et en Cappadoce elle dépasse sensiblement ce niveau. La principale ville de cette contrée, Kaisarieh, est à 1320 mètres au-dessus de la mer.
L'élévation des cimes, sur chacun des versants, est en rapport avec celle de la surface du plateau. A l'ouest, les sommets d'où l'on aperçoit la mer Egée n'atteignent pas 2000 mètres ; au nord, ils ne dépassent guère cette hauteur, tandis qu'au sud et à l'est plusieurs d'entre eux montent jusqu'à 3000 et que quelques-uns, comme le massif volcanique de l'Argée, s'élancent bien au-dessus de cette limite. Seuls l'Argée et quelques pics du Taurus ont, sur leur versant septentrional, des neiges éternelles.
Si la chaîne des Olympes est bien moins élevée que ne l'est celle du Taurus, elle est en moyenne plus épaisse, avec ses doubles et triples ressauts; les forets touffues qui en couvrent tous les étages cachent partout l'horizon; elles ferment les sentiers par l'entre-croisement de leurs branches; elles les dérobent à la vue sous un lit de feuilles sèches, et elles ajoutent encore, dans toute cette région, à la
difficulté des communications. Au sud, en arrière des plaines de la Pamphylie et de la Cilicie, il y a des endroits où la barrière des montagnes est assez mince; mais elle reste toujours très haute, et on ne la franchit que par des cols dont l'accès est toujours pénible, et qui chaque année sont, pendant la mauvaise saison, plus ou moins longtemps fermés aux caravanes.
Sur ces pentes abruptes du Taurus où les chemins ne s'élèvent jusqu'aux passages supérieurs que par des lacets sans fin, il n'y a guère place au fond des ravins que pour des torrents qui se précipitent, en bondissant dans le bruit et dans l'écume, depuis les sommets jusqu'à la mer. La Carie, la Lycie, la Pamphylie, la Cilicie Trachée, n'ont pas un seul fleuve qui mérite ce nom; sur toute cette côte, on ne saurait le donner qu'aux deux cours d'eau qui arrosent la Cilicie plane, au Sarus et au Pyramus; mais c'est à peine si ces deux fleuves appartiennent à l'Asie Mineure; le second, dans une partie de son cours, peut être considéré comme en marquant la frontière vers le sudest, et tous les deux ont leurs sources dans les montagnes qui forment, à l'orient, le soubassement du plateau an atolien.
C'est à l'ouest, au nord-ouest et au nord que versent leurs eaux les vrais fleuves de l'Asie Mineure, ceux qui prennent naissance sur le plateau. Le plus grand de tous, celui du moins qui a de beaucoup le cours le plus long, c'est l'Halys ou Kizil-IrmakK . Il sort des monts de SivaSy il descend vers le sud-ouest, comme s'il se dirigeait vers la mer de Cypre; il rencontre l'Argée, qui lui barre le passage et le rejette vers l'occident; il remonte alors vers le nord, puis vers le nord-est, en décrivant une grande courbe qui enveloppe toute la Cappadoce et il finit par se jeter dans l'Euxin, entre Sinope et Samsoun. Malgré le vaste développement que présente ce bassin fluvial, l'Halys n'a pas un débit très considérable ; sur le plateau, pendant l'été, il perd plus d'eau par l'évaporation que ne lui en apportent ses quelques affluents ; il offre donc, jusque dans le voisinage de la mer, des gués assez nombreux, et nulle part il n'est si large qu'on n'y puisse jeter un pont. Cependant,
1. La longueur développée du courant de l'Halys, entre sa source dans le Keuz-dagh et son embouchure, est au moins quintuple de la distance directe entre les deux points extrêmes. L'Halys apporte à la mer moins d'eau que le Sakharia, dont le cours est bien moins long. Son nom moderne de fleuve rouge lui vient de. sa couleur, qui tient à la nature des terrains qu'il traverse, et son nom ancien, tiré de SXç, sel, s'explique par le goût saumatre que ses eaux ont pendant la saison sèche. Le fleuve passe, dit-on, dans la plaine deSivas, au-dessus de bancs de sel gemme; en tout cas, l'excès d'évaporation suffirait à expliquer ce mauvais goût; quelques-unes des eaux qui le rejoignent, sur le plateau, viennent de cantons où il y a des efflorescences salines à la surface du sol.
582 LES HETKENS.
lorsqu'il est gonflé soit par les pluies d'automne, soit par la fonte des neiges, il est difficile à franchir; et l'obstacle prend alors d'autant plus d'importance qu'il est le seul de ce genre où l'on se heurte dans ces espaces ouverts, qui semblent permettre la marche en tous sens. On s'explique ainsi le rôle que l'Halys a joué dans l'histoire et dans la géographie politique de ces contrées. Au temps d'Hérodote, il avait déjà servi de frontière conventionnelle entre l'empire mède et l'empire lydien1. Ce qui l'avait fait choisir à cette fin, ce n'était pas seulement l'avantage que l'on trouvait à suivre ainsi la ligne que la nature même avait tracée sur le sol, ligne qui, coupant l'Asie Mineure en deux parties inégales, en laissait sur sa gauche, à l'ouest, environ les deux tiers. Quand l'Halys fut ainsi adopté comme limite des deux Étals, il était déjà une limite de fait, il séparait deux races ; sur sa rive droite, en Cappadoce, habitaient des tribus que l'historien appelle Syriennes, des tribus qui parlaient une langue sémitique, tandis que sur l'autre bord, en Phrygie et en Paphlagonie, étaient établies des populations d'origine thrace, plus ou moins étroitement apparentées aux Grecs de la côte*. Nous retrouverons cette division marquée jusque dans l'histoire de l'art. A de rares exceptions près, dont il faut chercher la raison dans des expéditions militaires et dans des conquêtes sans lendemain, les monuments où est le plus marquée l'influence des civilisations orientales se rencontrent à l'est de l'Halys.
Il n'y a pas lieu d'accorder la même attention aux autres fleuves qui percent, sur divers points, le rempart de la chaîne des Olympes. Ce sont le Thermodon (Thermeh-sou), sur les bords duquel les Grecs avaient localisé le mythe des Amazones, l'Iris (Ie:hil-Irmak), qui traverse la ville pittoresque d'Amasia (fig. 292), le Sangarius (Sakharià), qui coule vers le nord-ouest et se jetait peut-être autrefois dans la Propontide. Grâce à la direction oblique qu'il suit, le Sangarius évite d'avoir à aborder de front les chaînes côtières; sa vallée, plus ouverte que celle des autres fleuves du nord, offre, dans la plus grande partie de son étendue, un passage facile aux caravanes; c'est par là que l'on va encore aujourd'hui de Constantinople à Angora et à Kaisarieh. Bien plus courte, la vallée du Rhyndacus a le même caractère.
Constantinople est, de nos jours, le point d'arrivée et de départ des routes qui mettent l'Europe en rapport avec l'Asie Mineure; dans l'antiquité, c'étaient, par l'intermédiaire de Sardes, Smyrne, ÉphèseetMilet
i. Hérodote, I, 72.