‹ Histoire de l'art dans l'antiquité (volume 4)Chapitre 349 sur 440 · Ibidem · texte numérisé non relu

Ibidem

es S

qui jouaient ce rôle. Les chemins alors les plus fréquentés étaient ceux qui conduisent des hautes terres de l'intérieur aux rivages ioniens; ils descendaient par ces vallées du Caïcus, de l'Hermus et du Méandre qui s'encadrent entre les murailles parallèles des chaînes dont les derniers escarpements plongent dans les golfes de la mer Egée. Ces vallées sont moins tortueuses que celles des fleuves qui se jettent dans l'Euxin; elles sont moins abruptes que celles où se précipitent en blanches cascades les torrents des monts de la Carie et de la Lycie. Les fleuves qui les arrosent ne prennent pas leur source à plus de 800 mètres audessus du niveau de la mer; ils suivent la plus grande pente du terrain. Sans doute eux aussi rencontrent des obstacles, lorsque le léger sillon creusé par les eaux à la surface du plateau aboutit aux montagnes qui le cernent; il faut traverser ces massifs, ceux auxquels viennent s'attacher les crêtes allongées des chaînes occidentales. La rivière, en cet endroit, s'engage donc dans une gorge étroite et profonde; mais celle-ci ne tarde pas à s'élargir, à se changer en une plaine spacieuse, dont les ailuvions se prêtent merveilleusement à la culture. C'est surtout la vallée du Méandre qui présente ces avantages; avec celle de son affluent le Lycus, elle remonte plus haut vers l'intérieur que les vallées du Caïcus et de l'Hermus; en même temps, dans sa partie basse, elle offre au laboureur les campagnes les plus riches, où le fleuve serpente parmi ses atterrissements, prêt à répandre partout, dès qu'on l'y sollicitera, la vie et la fécondité . Nulle part ailleurs les relations ne sont plus faciles entre les habitants du littoral et ceux du plateau ; nulle part la nature n'a autant fait pour les préparer et ne les favorise aussi visiblement.

Ces contrastes que présente en Asie Mineure l'aspect du terrain, d'une province à l'autre, des basses aux hautes terres, de la plaine d'alluvion au steppe et à la forêt, on les trouve aussi marqués, comme il y a lieu de s'y attendre, dans le climat. Celui-ci n'est nulle part plus tempéré, plus semblable au nôtre que dans le voisinage du Pont- Euxin, sur la côte septentrionale. Là, l'été est rafraîchi par l'abondance des eaux qu'entretient la persistance de la forêt sans fin. L'hiver, on est battu par le souffle quelquefois presque glacé des vents du nord, qui ont passé sur le steppe de la Russie méridionale, alors tout couvert de neige ; mais ceux-ci n'arrivent pourtant aux rivages asiatiques qu'après s'être déjà un peu réchauffés en traversant la mer. Toute une partie de ce littoral est déjà trop froide pour l'olivier; quand on a franchi le Bosphore et qu'on cingle vers l'est, on ne revoit guère cet arbre que dans

ToyE iv. 74

586 LES HETEENS.

le voisinage de Trébizonde. Là on commence à être abrité par la haute barrière du Caucase, et l'oranger lui-même ainsi que le pin parasol prospèrent dans les jardins qui entourent cette ville et sur tout le territoire qui lui fait suite, jusqu'à la frontière russe.

Le versant occidental est beaucoup plus chaud ; l'hiver y est très doux, et les ardeurs de la canicule y sont modérées, au moins dans le voisinage de la mer, par les vents étésiens et par ces brises de golfe que les Grecs appellent l'ipSarr,;, « le vent qui entre dans les terres ». Autour de toutes ces baies, partout se découpe sur le bleu du ciel l'élégant et pâle feuillage de l'olivier; le citronnier, le cotonnier réussissent à souhait là où on a de l'eau pour les arroser; mais les dattiers et les palmiers chamaerops n'appartiennent pas à la flore spontanée de cette région. L'aimable climat de l'Ionie n'est sans doute pas indigne de sa vieille et poétique renommée; il est cependant moins tiède et moins égal que le climat des plages opposées de la Grèce et surtout que celui des îles de la mer Egée.

Quant à la côte sud que le Taurus protège contre la bise du nord, la végétation y est à peu près celle de la Syrie; en Cilicie même, elle a un caractère plus franchement méridional. Dans toute cette région, les champs ont pour limite et pour défense des haies de feuilles épineuses et grasses, où brillent les fleurs rouges du cactus et au-dessus desquelles se dresse la hampe élancée de l'agave. Là il n'y a pas d'hiver, et, surtout dès qu'on s'éloigne un peu du littoral, les chaleurs, pendant trois ou quatre mois, sont presque intolérables. Alors les plaines delà Pamphylie et de la Cilicie deviennent à peu près désertes. Dès le commencement de juin, la population s'est enfuie presque tout entière; elle s'est réfugiée dans les ïaïlas ou villages d'été, sur les premières pentes de la montagne, au milieu de ses pâturages et de ses forêts.

Tout autre est le climat du plateau centrai. Sans doute il n'a pas les rigueurs du climat de ce plateau d'Erzeroum, autour duquel, par l'Ararat, le Taurus se relie au Caucase; on n'y voit pas, comme dans la triste Arménie, la neige rester sur le sol pendant six à sept mois. Tout en se maintenant à un niveau très inférieur, le plateau anatolien doit cependant à son élévation et à son déboisement le désavantage d'être soumis au régime des températures extrêmes. Les étés y sont d'une sécheresse cruelle, malgré les trois mers qui. l'enveloppent et que l'on aperçoit des sommets qui le dominent. Au-dessus de ces mers, il se forme bien quelques nuages; mais ceux-ci vont se heurter et s'accrocher aux cimes des montagnes du pourtour et ils crèvent sur

les versants tournés vers le littoral. D'autre part, une fois que le soleil du printemps a fondu les dernières neiges, les hautes terres de Tintérieur ont bientôt perdu toute leur humidité; à la place des lacs, on n'aperçoit plus qu'un épais marécage ou une croûte de sel, horizontale et blanche à perte de vue; dans leur lit devenu trop large, les rivières n'ont plus qu'un filet d'eau ; l'atmosphère ne trouve plus rien à tirer, par voie d'évaporation, de ces campagnes poudreuses et nues, et de la fin de juin à la fin d'octobre le sol ne reçoit presque jamais une goutte de pluie. En revanche, sous la latitude de la Sicile, cette région a des hivers plus durs que ceux du centre de l'Europe; les vents du nord, en passant sur les cimes de la chaîne des Olympes, s'y rechargent de froid; ils répandent la neige sur la surface du plateau, ils l'y chassent en tourbillons, ils l'y entassent dans les creux. Pour que leurs demeures soient moins battues par la rafale et plus chaudes, les habitants de maints cantons de la Lycaonie et de la Cappadoce renoncent donc à élever leurs maisons au-dessus du soi; ils les y enterrent presque complètement; on y^descend par une allée en pente douce. Il m'est arrivé, cherchant un village que j'avais deviné de loin aux fumées qui en sortaient, de m'y engager sans le savoir; mon cheval me promenait sur les terrasses, qui dépassent à peine le niveau du terrain d'alentour ; une fois j'ai été averti de ma méprise en sentant céder et s'effondrer sous ce fardeau la couverture déjà délabrée; un peu plus, et c'était par le toit que j'entrais chez les hôtes auxquels je venais demander une place à leur foyer et un gîte pour la nuit1.

Si, au cours de cette étude, nous nous sommes permis d'invoquer plus d'une fois les souvenirs que nous a laissés un voyage qui nous a conduit au cœur de la péninsule, c'est pour mieux mettre en lumière un fait qui domine toute l'histoire de la péninsule. Cette contrée, comme on l'a très bien dit, se compose de deux pays qui s'emboîtent l'un dans l'autre; c'est un plateau d'Asie enchâssé dans un littoral d'Europe. Les campagnes voisines de la mer et les steppes de l'intérieur sont des terres différentes, habitées par des populations distinctes qui n'ont pas eu la même vie, qui ne se sont pas développées à la même heure ni dans le même sens2. La civilisation est bien plus ancienne en Orient qu'en Occident. La Mésopotamie et la Syrie avaient

{. G. Pkrrot, Souvenirs d'un voyage en Asie Mineure, pp. 160, 176, 380.

2. E. Reclus, Géographie universelle, t. IX, p. 464. C'est ce qu'avait déjà remarqué Ernest Curtius : « Nulle part plus qu'en Asie Mineure on n'observe le contraste de la région de l'intérieur et de celle du littoral; la côte est comme une autre terre, soumise à d'autres lois que l'intérieur. » (Die Ionier vor der Ionischen Wanderung.)

des états policés et une industrie florissante quand toute l'Europe en était encore au régime de la tribu et à l'usage des armes de pierre. Il n'y a donc pas lieu de s'étonner que le plateau de l'Asie Mineure se soit ouvert aux influences civilisatrices bien avant que celles-ci pussent encore se faire sentir sur les rivages qui le bordaient, surtout sur ceux de l'ouest et du nord, que de plus grandes distances séparaient des lointains foyers d'où partait ce rayonnement. Tout élevée qu'elle soit, la barrière du Taurus ne devait pas suffire à empêcher les arts et l'écriture de se propager dans cette direction ; il était facile de la tourner par le nordest, en remontant, avec les affluents de la rive droite de l'Euphrate, jusqu'à de hautes plaines qui se relient à celles où naît l'Halys; au sud-est, pour franchir l'obstacle, il y avait le défilé des Portes Ciliciennes et quelques autres passages du même genre. Dès qu'un peuple civilisé serait maître de la Cilicie, ce vestibule de l'Asie Mineure, il ne résisterait pas à la tentation d'aller voir ce qu'il y avait de l'autre côté de la montagne; après avoir opéré cette reconnaissance, il ne tarderait pas à prendre pied sur le plateau, à y établir solidement son avantgarde, dans une forte position, d'où les nouveaux venus domineraient tout ce pays découvert et pourraient, à leur gré, pousser leurs conquêtes vers l'occident aussi loin qu'ils le voudraient.

Si, par sa situation géographique, le plateau anatolien était destiné à recevoir, de très bonne heure, les éléments premiers d'une civilisation qui se rattacherait, par des liens plus ou moins étroits, à celle de l'Asie antérieure, le dessin du littoral semble au contraire avoir été tracé par une nature prévoyante, dont la préoccupation unique aurait été d'établir un étroit et actif commerce, un échange incessant d'hommes, de produits et d'idées entre l'Europe occidentale et l'Asie Mineure. Comparée à la superficie du territoire, la ligne des rivages a ici un développement prodigieux ; mais ce n'est point aux côtes méridionale et septentrionale qu'elle doit ce caractère; celles-ci, la dernière surtout, décrivent des courbes à grand rayon qui ne modifient que faiblement la direction générale des faces du rectangle. Il en est tout autrement à l'ouest et au sud-ouest. Là les hautes terres se divisent comme une étoffe qui s'effile1; à la rencontre de la mer, elles se ramifient et se découpent en presqu'îles montueuses, que continuent, au large, de grandes îles et des groupes d'îlots. Des baies profondes, les unes très ouvertes, les autres presque fermées et ne communiquant

\ . E. Heclis, Nouvelle Géographie univrrsellr, t. IX, p. 483.

avec le dehors que par un étroit goulot, se creusent entre les saillies de tous ces massifs péninsulaires. Ciselé par le flot, entaillé par les courants, chacun de ceux-ci présente, sur tout son pourtour, des golfes secondaires et toute une série de cirques et d'anses où des rochers à pic dominent de petites grèves d'un sable fin, commodes à l'échouage. Négligez toutes ces indentations légères du rivage, qu'aucune carte, sauf les cartes marines, ne prend la peine de reproduire, ne tenez compte que des inflexions principales, et vous reconnaîtrez encore que le contour total de la côte ionienne, entre l'Hellespont et le détroit de Rhodes, a une longueur au moins quadruple de ce que serait la dislance directe de l'un à l'autre de ces points1. Ces détours et ces replis du rivage augmentent singulièrement le nombre des ports, et, par suite, celui des sites où pourront se fonder des villes maritimes et s'ouvrir de ces marchés où se rapprochent et entrent en contact les nations que la mer semblait devoir séparer pour toujours.

Ainsi faite, cette terre ne pouvait manquer de devenir, un jour ou l'autre, dès qu'elle se peuplerait, la nourrice de toute une race de hardis marins. Ceux-ci, quand ils tourneraient vers la haute mer les proues de leurs barques , auraient en face d'eux les côtes de la péninsule hellénique ; sans doute ils ne les auraient pas aperçues du sommet de leurs montagnes et de la pointe de leur promontoire : mais cependant ils sauraient en trouver bientôt le chemin ; des lies qui, devant eux et comme à portée de leur main, se dressaient au-dessus de la mer, ils iraient à d'autres, situées un peu plus loin vers l'occident, et ainsi, de proche en proche, d'étape en étape, ils arriveraient, sans avoir perdu la terre de vue, jusqu'aux rivages de la Thessalie et de l'Eubée, de l'Attique et de l'Argolide. Eux aussi, ces rivages européens offraient partout aux navires battus du vent l'abri de rades spacieuses et de ports bien clos ; par leur structure, ils étaient aussi propres à éveiller, chez ceux qui s'y établiraient, le goût de la navigation et des entreprises maritimes. Dès que l'on y saurait se servir de la voile et du gouvernail, on ne tarderait pas à se lancer dans l'Archipel, à rendre les visites qu'on aurait reçues. Si les navires partis des ports de l'Asie Mineure ont pris les devants, c'est que la civilisation a marché, qu'elle s'est propagée de l'orient à l'occident ; mais, quel que dût être le début de ces relations , dès qu'elles seraient engagées , elles se resserreraient promptement et ne cesseraient plus ; la mer Egée deviendrait comme

\. Rkclus, Xoiœrllr Géographie universelle, t. IX, p. 463.

un grand lac, et les habitants des deux rives opposées vivraient d'une vie commune ; à quelques nuances près, ils auraient mêmes croyances et même langue, mêmes lettres et mêmes arts. Ces liens que la nature et l'histoire ont formés, les révolutions politiques et religieuses n'ont pas pu les rompre. Du temps même où, dans l'intérieur de l'Anatolie, le fanatisme et l'orgueil des Ottomans se donnaient le plus librement carrière, on a vu, sur la côte, Smyrne rester une ville toute grecque ou plutôt tout européenne : « Smyrne l'infidèle », Giaour Ismirni, comme l'appelaient les Turcs.

Avant même que des navires eussent commencé de courir d'un bord à l'autre de la mer Egée, des rapports avaient pu s'établir entre l'Europe et l'Asie Mineure, par le nord-ouest de la péninsule. Là les deux continents ne sont séparés que par ces détroits qui ont conservé leurs vieux noms d'Hellespont et de Bosphore. Comme ce dernier l'indique, on prétendait avoir vu un bœuf traverser à la nage le fleuve d'eau salée qui coule entre les collines où s'élevèrent Byzance et Chalcédoine, Stamboul et Scutari. En choisissant bien le jour et l'heure, les tribus mêmes les plus étrangères à la navigation ont pu franchir ce bras de mer sur des radeaux soutenus par des outres. D'après les historiens grecs, c'est par là qu'auraient passé dans la péninsule, à une époque fort ancienne, des populations d'origine thrace,les Bébryces,Bryges ou Phrygiens ; remontant les vallées du Rhyndacus et du Sangarius, elles se seraient répandues sur toute la partie occidentale du plateau, entre la rive gauche de l'Halys et la source du Méandre. Dans cette région, où le bois et l'eau sont moins rares, où le sol est plus propre à la culture qu'en Lycaonie et en Cappadoce, les Phrygiens, comme on a pris l'habitude d'appeler celles de ces tribus thraces qui s'établirent en Asie Mineure, fondèrent un État qui fut pendant un siècle ou deux le plus important de la péninsule. Les noms de ses rois et les souvenirs de leur puissance et de leur richesse arrivèrent jusqu'aux oreilles des Grecs de la côte, mais enveloppés dans les voiles du mythe. Tout n'est pourtant pas fable dans ces récits ; c'est ce que prouvent les recherches des archéologues et des linguistes. Ces noms que l'on pouvait prendre pour ceux de personnages imaginaires, on les a lus gravés sur le roc et, toutes courtes qu'elles soient, les inscriptions où ils sont encadrés ne laissent pas place au doute ; l'idiome que parlait ce peuple, écrit avec des caractères dérivés de ceux qu'a inventés la Phénicie, est de la même famille que le grec ; on pourrait presque dire que c'en est un dialecte. Après la civilisation hétéenne, c'est la phrygienne que nous

étudierons ; elle est certainement la moins ancienne des deux, tout le démontre, les traditions qui s'y rapportent, la façon et le goût de sa plastique, surtout enfin l'alphabet dont elle se sert.

Quand nous nous arrêterons au pied du tombeau de Midas, déjà, dans le lointain, derrière le rideau des bois et des rochers de la Phrygie, nous entreverrons ou tout au moins nous devinerons les cités ioniennes ; soit par les chemins qui aboutissaient àSinope, soit par ceux qui descendaient les vallées de l'Hermus et du Méandre, les Grecs d'Asie ont été en rapport avec le royaume phrygien. Après la Phrygie, c'est la Lydie que nous rencontrerons, sur la route où nous nous sommes engagés; alors nous serons déjà presque en Grèce. La puissance lydienne n'a succédé à la phrygienne qu'assez tard, bien après le siècle où est née l'époque homérique, et, d'autre part, le nouvel État a sa capitale, sinon au bord de la mer, tout au moins dans le bas pays, dans la plaine d'alluvion. A partir du moment où il commence à jouer un rôle prépondérant dans les affaires de l'Asie, tantôt il s'allie aux Grecs ioniens, tantôt il les combat et cherche à les asservir; mais, de toute manière, le contact est permanent, l'influence réciproque et profonde. Hétéens de la rive droite de l'Halys, Phrygiens établis près des sources du Sangarius et du Méandre, Lydiens fixés sur le cours inférieur de l'Hermus, ces trois peuples se font donc suite, dans l'espace comme dans le temps, sur ce qu'on peut appeler le grand axe de la péninsule et le courant principal de son histoire ; c'est en suivant ainsi la ligne médiane et la maîtresse pente du plateau que s'y est propagée la civilisation orientale. Plus tard, quand la civilisation grecque entreprendra la conquête de l'Orient, c'est par ces mêmes vallées occidentales qu'elle montera comme à l'assaut des hautes terres de l'Asie Mineure; avec Thymbron et Dercyllidas, avec Cléarque et Agésilas, elle cherchera sa voie, elle se montrera déjà loin des côtes ; avec Alexandre, elle traversera la péninsule comme au pas de course ; mais ce sera seulement sous les successeurs du conquérant, sous les rois de Pergame, de Bithynie et de Pont, qu'elle s'y répandra dans toutes les directions, qu'elle achèvera de la pénétrer et de la transformer tout entière. Il y avait encore, à la fin du quatrième siècle, de vastes districts qui, par l'effet de leur situation, étaient restés en dehors du mouvement, fermés aux influences qui s'étaient exercées dans toute la région centrale. Au sud, dans les vallées supérieures du Taurus, c'était le cas des tribus de la Pisidie et surtout de celles qui habitaient les âpres montagnes de l'Isaurie ; les Isauriens étaient des brigands de profession; des repaires inaccessibles où ils

592 LES HETEBNS.

avaient leurs châteaux, ils poussaient en tous sens leurs incursions, ils allaient ravager les campagnes de la Pamphylie et de la Cilicie, ou bien, sur les routes du plateau, ils arrêtaient les caravanes; pour mettre fin à leurs déprédations, il faudra l'énergie et l'esprit de suite des gouverneurs romains. Les habitudes et les goûts de la vie policée ne se répandirent aussi que très tard dans la zone forestière qui s'étend entre les plages de l'Euxin et les plus hautes crêtes de la chaîne des Olympes, sous ces sombres futaies, dans ces taillis où la vigne sauvage s'accroche et monte à tous les arbres. On n'y trouve point d'inscriptions et de sculptures hétéennes, aucun de ces monuments qui représentent la plus ancienne civilisation de l'Asie Mineure, celle dont le foyer était en Cappadoce. Quand Xénophon, quatre cents ans avant notre ère, traversa ce pays avec l'armée qu'il ramenait de Cunaxa, il n'y rencontra que des tribus sauvages, comme les Drilles et les Mossynœci ; ces peuplades, l'historien le dit formellement, étaient les plus barbares que l'armée eût rencontrées sur sa route dans ce long voyage qui lui avait pourtant fait traverser tout le massif des montagnes du Kurdistan et de l'Arménie1; elles n'avaient pas de villes, mais n'habitaient que des villages bâtis en troncs à peine équarris et en planches mal rabotées. 11 y avait cependant sur la côte des colonies grecques, jadis fondées par Milel; mais celles-ci ne possédaient, en dehors de leurs murs, qu'une étroite banlieue, tout enveloppée par ces halliers où se cachaient, comme dit le poète,

Tous ces peuples hagards qui hurlent dans les bois.

Ces provinces du nord, celles qui s'étendaient de la sortie du Bosphore aux racines du Caucase, ne commencent donc à compter, dans l'histoire de la civilisation et par suite dans l'histoire de l'art, que pour les périodes macédonienne et romaine; on peut en faire abstraction jusqu'au moment où leurs rois, les Nicomède et les Prusias, les Pliarnace et les Mithridate, commencent à se piquer d'hellénisme. Il n'en est pas de même de la Lycie, qui appartient au versant opposé de la péninsule. Le Taurus l'isole; il la sépare du plateau et ne lui laisse guère de jours et de vues que sur la mer. Le peuple qui l'habitait, les Solymes ou Lyciens, paraît, lui aussi, s'être tenu à l'écart des événements politiques et militaires qui s'accomplissaient derrière le rideau de ses montagnes, dans le centre de l'Asie Mineure. Lui aussi, il a

Page 1