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plus guère contesté aux Lydiens ; c'est à eux que les Grecs ont pris cette idée, mais on sait quel parti ils en ont tiré. D'une part, en affectant à cet usage trois métaux au lieu d'un seul, ils ont créé la monnaie divisionnaire et donné ainsi au commerce des facilités merveilleuses; d'autre part, en variant à l'infini les types gravés sur leurs pièces et en y ajoutant des inscriptions, ils ont livré à l'histoire des documents d'un prix inestimable; enfin, avec ce goût du grand qu'ils portaient partout, dans ce cadre étroit du flan d'or, d'argent ou de bronze sur lequel la cité apposait sa marque, ils ont réussi à faire entrer des bas-reliefs du style le plus noble, de vrais chefs-d'œuvre de composition et de modelé.
On a comparé l'Asie Mineure à une main que le continent asiatique tendrait à la Grèce. Les doigts de cette main, ce sont les montagnes, les promontoires, les îles montueuses que la péninsule projette dans la mer Egée. Pour se faire plus libérale, pour mieux donner tout ce qu'elle tient, cette main s'ouvre toute grande vers l'Occident, elle élargit sa paume, elle allonge et elle écarte les doigts, qui semblent aller à la rencontre des terres par lesquelles l'Europe se termine au sud-est. Un coup d'œil jeté sur la carte suffit à faire comprendre combien est étroite la corrélation des deux presqu'îles, de l'Anatolie et de l'Hellade ; mais comme on en a le sentiment plus net encore et plus vif quand on parcourt cette mer et ces rivages, quand, dans la belle saison, monté sur une de ces barques qui, depuis le temps d'Ulysse, n'ont pas beaucoup changé de dimensions et de gréement, on se rend du Pirée ou de Syra jusqu'à Mételin ou jusqu'à Smyrne, visitant l'une après l'autre toutes les îles que l'on trouve sur son chemin ! Pour faire route, on profite des vents étésiens, de ces vents du nord-est qui, dans la mer Egée, par leur durée et leur constance, rendent tant de services au marin ; pour peu que celui-ci sache son métier, ils le conduisent, à son gré, d'Europe en Asie ou d'Asie en Europe. On se livre donc à ces brises qui ne cessent guère de souffler et de rafraîchir l'air pendant la journée ; vous abandonnent-elles un moment, vous prenez la rame. Sans doute il faut compter avec les calmes subits, avec les caps qui arrêtent le vent et qui le détournent; on n'arrive presque jamais à l'heure que l'on s'était fixée ; on ne va pas toujours là où l'on voulait aller; mais toujours, dès que l'on manque de vivres ou qu'on craint la tempête, en peu d'heures on aborde quelque part, à quelque terre où, le soir, on tire son caïque sur la grève ; s'il est trop lard pour monter au village, qui d'ordinaire est- situé à
quelque distance de la plage, on s'étend sur un lit de sable tiède et fin, les yeux attachés aux étoiles, jusqu'au moment où le sommeil vient les fermer. Une semaine ou deux se passent ainsi ; sans même y avoir songé, on s'est éloigné de la Grèce, on a passé des Cyclades aux Sporades, et voilà qu'un matin, dans la limpide clarté du ciel oriental, où le soleil n'est pas encore venu faire monter la brume, on voit se dessiner sur l'horizon la silhouette de ces hauts promontoires rocheux par lesquels se termine l'Ionie ou tout au moins celle d'une de ces grandes îles qui, comme Lesbos, Chios et Samos, ne sont que des fragments détachés du continent asiatique ! 11 y a quelques jours, la veille peutêtre ou l 'avant-veille, on cherchait encore du regard, sur le fond enflammé du couchant, les profils connus des côtes de l'Europe ou des îles qui sont censées en dépendre, et déjà Ton touche à une autre partie du monde, sans que jamais, pendant le trajet, on ait éprouvé cette secrète terreur qui s'empare à certains moments de l'homme le plus brave quand il ne voit plus autour de lui que le ciel et l'eau. Cette émotion pénible, à laquelle on ne devient insensible que par une longue accoutumance, il est aisé de l'éviter dans cette traversée de l'Archipel, et même, au cours de cette navigation, on ne saurait dire, à moins de regarder la carte, quand on quitte les eaux grecques pour les eaux turques, tant le voyage est facile, tant les mêmes aspects du sol et de la végétation se répètent fidèlement, des unes aux autres de ces îles et de celles-ci à la terre ferme, de la Grèce d'où l'on est parti h l'Ionie où l'on vient débarquer ! Je n'ai pas oublié l'impression que j'ai gardée de cette promenade, dont tous les détails me sont encore présents ; pendant ces longues heures de réflexion et de rêverie que laisse la vie du bord, même aux plus jeunes et plus gais compagnons, je songeais que s'il est une mer qui soit faite pour rapprocher et non pour séparer les hommes, c'est bien la mer Egée, avec tous ces lieux de relâche et de repos qu'y a préparés la nature. Les habitants des deux rivages opposés, de l'Hellade et de l'Ionie, ont eu des intérêts communs et une histoire commune dès le jour où ils ont su user de la voile et du gouvernail ; les hasards de la guerre et les conventions arbitraires des traités qui la terminent n'ont pu rompre ce lien, et aujourd'hui que la vapeur est encore venue rapprocher les distances, il est plus solide que jamais, en dépit des frontières artificielles que trace le caprice de la diplomatie.
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§ 2. — LA PTKR1E d'HKRODOTE.
On a, depuis quelques années, découvert et signalé, sur différents points du plateau central et jusque dans le voisinage de la mer Egée, les monuments d'un art qui, tout en se distinguant par certains traits particuliers, tient de plus près à celui de la Syrie septentrionale qu'à tout autre style connu ; on a relevé, sur plusieurs de ces monuments, la présence de caractères qui appartiennent au même système de signes que ceux dont se composent les inscriptions plus longues et mieux conservées de Gargamich, de Hamath et d'Alep. De vastes espaces séparent d'ailleurs les uns des autres ces ouvrages d'une civilisation étroitement apparentée à celle des Hétéens ou Khiti de la vallée de TOronte ; on ne les trouve réunis et groupés en grand nombre que dans un seul canton de l'Asie Mineure, dans celui où nous croyons reconnaître la Ptérie d'Hérodote ; il convient donc de commencer par décrire ce district et les monuments qu'il renferme. Nous aurons d'autant plus de plaisir à nous acquitter de cette tâche que nous avons vu nous-même, en 1862, toutes ces sculptures et toutes ces ruines. On était loin alors d'en soupçonner l'importance historique; nous n'en avions pas moins, avant de partir, étudié avec soin tous les documents qui les concernaient, et malgré le peu de temps dont nous disposions, dans les dernières semaines d'un voyage que nous forçait d'interrompre l'hiver déjà commençant, nous avons pu beaucoup ajouter à ce que l'on savait au sujet de ce curieux ensemble. Moins pressés que ne l'avaient été nos prédécesseurs, Texier, Hamilton et Barth, nous avons pu relever là bien des détails intéressants qui leur avaient échappé. Nos fouilles ont été plus courtes et moins profondes que nous ne l'aurions voulu ; elles ont cependant dégagé des bas-reliefs cachés en terre et permis de restituer en partie le plan d'un édifice important.
Les sculptures déjà connues ont été plus fidèlement rendues. Pour la première fois, le docteur Jules Delbet a photographié toutes celles qui se prêtaient à ce mode de reproduction; quant aux autres, là où manquaient le recul et la lumière, j'ai eu recours à l'habile et exact crayon de l'éminent architecte qui m'avait prêté son concours, M. Edmond Guillaume. Ce sera donc à notre propre ouvrage que nous emprunterons presque toutes les figures que renfermera cette étude; mais le temps nous a manqué pour entreprendre un travail complet,
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pour reproduire tout ce que nous avons vu. Voulant donner tout au moins une idée «approximative de certains aspects et de certains détails que ne fourniraient ni nos esquisses ni nos clichés, nous devrons donc recourir quelquefois aux planches de Texier, le premier voyageur qui ait visité Boghaz-keui, et le seul qui, jusqu'à nous, ait entrepris d'en représenter les monuments1. Texier a rendu des services que nous nous reprocherions de méconnaître; il avait relevé beaucoup de monuments, en France, en Italie et en Afrique, avant d'aborder l'Asie Mineure, l'Arménie et la Perse ; peu d'explorateurs ont été aussi curieux, aussi actifs, aussi infatigables, aussi hardis, et cela quand les voyages en Orient étaient beaucoup plus difficiles et plus dangereux qu'ils ne le sont aujourd'hui; il était intelligent et, à défaut d'instruction, il avait du coup d'œil; il dessinait d'une main légère et preste. Le malheur, c'est qu'il n'avait pas le respect du vrai, la sainte passion de l'exactitude; quand il revint de ses courses lointaines, il en rapportait nombre de croquis précieux; mais il ne voulut pas leur conserver cette forme, qui se serait mal prêtée aux dimensions et au luxe de l'ouvrage qu'il avait l'ambition de publier, et il arrangea ces esquisses, il les fit arranger et compléter par des dessinateurs à gages. Nous avons reçu les confidences d'artistes qui avaient été employés à cette besogne; ils n'auraient pas parlé que nous aurions encore aisément deviné comment les choses s'étaient passées. Nous avions emporté les calques de certaines des planches de Texier, et notre surprise fut grande lorsque nous les comparâmes aux originaux; la topographie surtout était de pure fantaisie, et c'est ce qui nous a empêché de reproduire le plan général de Boghaz-keui, malgré le désir que nous aurions eu d'aider ainsi le lecteur à s'orienter, de lui indiquer nettement la situation relative des différents groupes de monuments dont nous aurons à l'entretenir. L'architecture et la sculpture valent mieux, quoique presque toujours le graveur y ait atténué la rudesse du modèle et dissimulé les ravages du temps; nous n'admettrons d'ailleurs ici que les images qui, sur les lieux, nous ont paru le moins s'éloigner de la vérité.
Le canton de l'ancienne Cappadoce sur lequel l'attention a été attirée, il y a une cinquantaine d'années, par les découvertes qu'y ont faites Texier et Hamilton, ce canton de médiocre étendue, pauvre et très peu peuplé
\ . Description de l'Asie Mineure faite par ordre du gouvernement français, de 4833 à 4837, et publiée par le ministère de l'instruction publique. Beaux -arts, monuments historiques, plans et topographie des cités antiques, par Charles Texier, gravure de LemaÎtrk. Paris, Firmin Didot, 1839-1849, 3 volumes in-folio.
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n'a pas aujourd'hui de nom qui lui soit propre dans la géographie moderne, dans la nomenclature administrative de l'empire turc1. On peut le considérer comme compris entre le bourg de Tchouroum au nord et, au sud, la ville toute moderne de lusgat, résidence d'un vali de qui dépendent les pachas à' Angora et de Kaisarieh. Au nord d'Iusgat. un sommet presque isolé, le Kapak-tépêy qui atteint environ 1 700 mètres, forme l'éperon méridional d'une chaîne de hauteurs que Ton appelle le Keuch-dagh. Vers le nord, celle-ci se rattache h ce que nous avons appelé la chaîne des Olympes, et vers le sud elle s'avance, comme un promontoire, au milieu des vastes plateaux qu'elle domine. Compris ainsi entre deux fleuves, ce district montagneux, jadis couvert de forêts dont il reste encore des débris importants, renferme quelques plaines fertiles, mais des plaines toutes étroites et bien closes, où Ton n'arrive qu'en franchissant les gorges au fond desquelles coulent des torrents qui descendent les uns, vers l'ouest, à FHalys, les autres, vers l'est, à l'Iris; ce massif sépare les bassins de ces deux fleuves. Tout coupé de défilés qui se creusent entre de hautes parois de roc, souvent très abruptes, ce territoire contient donc nombre de passages difficiles à franchir, d'excellentes positions défensives. A le prendre dans son ensemble, ce district forme, au nord du grand plateau cappadocien, comme une sorte de réduit et de forteresse naturelle. C'est cette situation, ce sont ces caractères du terrain qui ont conduit à chercher ici le pays et la cité dont Hérodote fait mention, en termes par malheur très concis, là où il retrace les péripéties de la lutte engagée entre les Lydiens et les Perses2. « Après le passage de l'Halys, dit-il, Crésus arriva dans la partie de la Cappadoce appelée la Ptérie. La Ptérie, le plus fort canton de cette contrée, se trouve, à peu de chose près, sur la même ligne que Sinope, ville située sur le Pont- Euxin3. Crésus assit donc son camp en cet endroit et ravagea les terres
i. Hamilton parcourait l'Asie Mineure en même temps que Texier, en 4833 et 1836. Il était plus soigneux et plus exact, comme le prouvent les copies qu'il a données de 453 inscriptions; mais il ne savait pas dessiner. On n'en consulte pas moins encore avec fruit les deux volumes qu'il a publiés en 185-2 sous ce titre : Researches in Asia Minor, Pontus and Armenia, with some account of their antiquities and geology, in-8°,'John Murray , Londres.