Texier, Description dr l'Asie Mineure, t. I, pi
Le périmètre des murailles a de 5 à 6 kilomètres ; après l'avoir suivi, après avoir parcouru l'espace qu'elles enveloppent, on a peine à comprendre comment Henri Barth, le célèbre explorateur de l'Afrique centrale, a pu croire qu'il n'y avait pas ici de maisons, que ce n'était là qu'un vaste camp retranché, où, en temps de guerre, tous les gens des environs se mettaient à l'abri sous des tentes ou des cabanes improvisées1. Une pareille hypothèse est des plus invraisemblables; pour s'expliquer qu'elle ait pu être émise par un observateur aussi judicieux, il faut se rappeler que, dans sa rapide excursion en Asie Mineure, Barth n'a pu consacrer qu'une seule journée à Boghaz-keui. Tout près du ruisseau se voit un édifice considérable, qui ne peut être qu'un palais. Or un palais suppose un prince ou un satrape qui l'habitait et une population sédentaire d'employés et de serviteurs. Là où le peuple vit sous la tente, c'est une tente plus ornée ou plus grande, mais toujours une tente, qui sert aussi de demeure au chef. Là au contraire où s'élève, comme ici, un palais où la pierre, artistement appareillée, est employée en grands blocs, on peut être sûr qu'il y a des ouvriers habitués à la tailler, et un peuple qui vit sous des toits. Enfin, nous sommes ici au centre de l'Asie Mineure, au milieu d'un massif montagneux; d'après les observations barométriques de M. Delbet, le village de Boghazkeui, situé dans la partie basse du terrain que comprend l'enceinte, serait à 960 mètres au-dessus du niveau de la mer. Le 10 novembre, le matin, le thermomètre était déjà ici à zéro. Dans un mois, nous disaient les habitants, la neige commencera de tomber et séjournera sur le sol. Les habitants du village seraient fort empêchés si on les chassait de leurs maisons à demi enfoncées sous terre et si on les forçait à passer l'hiver sous la tente ou sous des huttes en branchages.
Ainsi, ne retrouvât-on aucun vestige des anciennes demeures, nous n'en affirmerions pas moins qu'elles ont dû exister autrefois; mais, en plus d'un point, le terrain présente de nombreuses traces de maisons. Ici, ce sont de petits plateaux couverts de débris de tuiles et de poteries peintes; suivant que les murs se sont abattus au dehors ou en dedans, les moellons jonchent au loin le sol ou forment un grossier quadrilatère qui dessine Taire de l'habitation. Ailleurs, ce sont des silos, des citernes, des escaliers taillés dans le roc; les marques qu'y a laissées le ciseau indiquent, comme on le voit sur les collines du Musée et du
i. H. Barth, Keise von Trapezunt durch die nôrdliche H(Ufte Klein- Asiens nach Scutari, im Herbst J858, mit einer Kartc von Dr A. Petermann (Ergànzungsheft zu Petermann's qeographitchen MiM/rï/ungre/?, in-4°, J860), p. 47.
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Pnyx à Athènes, la forme et la grandeur des chambres. Dans un massif de rochers nous observons un étroit passage en forme de couloir, des pièces dont la partie inférieure est creusée dans la pierre vive et, en avant, une sorte de terrasse bien aplanie qui servait peut-être à battre le grain.
11 y avait donc là une cité populeuse; mais, autant que nous avons pu en juger dans un examen qui n'a pas été accompagné de fouilles, il y a bien des endroits, dans l'intérieur de l'enceinte, où le roc paraît être resté brut et où manquent ces débris de constructions; il est donc permis de croire que toute une partie de cet espace était occupée par des cultures et des jardins ; n'est-ce point encore aujourd'hui le cas pour toutes les villes de l'Orient?
Le paysan que nous avions pris pour guide, dès le matin du jour qui suivit notre arrivée, nous conduisit tout d'abord aux ruines de l'édifice que Texier avait décrit sous le titre de Temple cTAnaïtis; Barth y avait reconnu un palais, et nous ne croyons pas qu'il soit possible d'hésiter entre ces deux dénominations1. Cette ruine présente une particularité curieuse : on dirait que le bâtiment a été rasé presque au niveau du sol. 11 n'y a pas un pan de mur encore debout; mais l'assise inférieure subsiste partout; quelquefois la seconde assise est encore en place , mais sans que jamais la saillie dépasse 60 centimètres (fig. 294). 11 n'en faut pas plus pour qu'on puisse essayer de lire sur le terrain les dispositions principales de l'édifice. C'est ce qu'ont tenté nos deux prédécesseurs, Texier et Barth. Les plans qu'on leur doit portent l'un et l'autre la trace d'une certaine précipitation. Celui de Texier donne à tout l'ensemble une apparence de régularité et d'excellente conservation qui est trompeuse2; ainsi, à voir chez lui le tracé parfaitement rectiligne des murailles, on ne se douterait pas que tous les blocs qui composent cette assise inférieure sont loin d'avoir la même largeur. De même, certains traits caractéristiques lui ont échappé; ainsi il laisse ouvert par ses deux bouts le corridor étroit qui règne à gauche de la grande salle centrale et dont l'extrémité postérieure était fermée, disposition que l'on a déjà rencontrée dans les palais assyriens (11 du plan1). Tout l'angle nord-ouest de l'édifice manque aussi dans le plan de Texier. Cette partie est moins bien conservée que le reste ; mais pourtant, à y regarder de près, on peut reconnaître sur le sol la trace des murs. En revanche, Texier indique, en avant de l'entrée, cer-
1. Les habitants du village appellent cette ruine Bazarlik, « le petit bazar ».