‹ Histoire de l'art dans l'antiquité (volume 4)Chapitre 360 sur 440 · TOME IV · texte numérisé non relu

TOME IV

LES HEÏEENS.

des murs d'appareil polygonal qui protégeraient les postes chargés de garder les hauteurs.

C'est entre les citadelles intérieures et ces ouvrages avancés que court l'enceinte qui enveloppait la ville. Ce mur a une épaisseur moyenne d'environ 4m,50. L'appareil n'y présente pas partout le même aspect; mais il reste toujours plus ou moins irrégulier. La face tournée vers le dehors est formée de blocs plus gros que ceux de la face interne; entre les deux parements, il y a un remplissage en moellons et en

300. — La porte principale de l'enceinte. Plan. Texier, Description, pi. lxxxi.

petites pierres. C'est dans le voisinage des portes que la construction est le plus soignée.

En avant de ce mur régnait partout un large fossé qui, suivant les endroits, avait été creusé dans la terre ou dans la roche vive; le mur s'y reliait par un talus qui, sur différents points, est encore très bien conservé. Entre le pied du rempart et le fond de la cuvette, il y a une distance de 20 mètres, avec une inclinaison de 39 à 40 degrés. Là où ce glacis n'est pas taillé dans le roc, les terres ont été maintenues au moyen de pierres plates, de grandeur inégale, qui forment une sorte de perré ou de dallage rustique sur lequel on aurait quelque peine à marcher, sans l'herbe et les buissons qui ont pris racine entre les joints. Représentez-vous l'assiégeant montant à l'assaut sous une grêle de traits,

parmi les quartiers de roche qui, lancés de la crête du rempart, roulent

à grand bruit jusqu'au fond du fossé; comme il devait, dans de telles

conditions, perdre aisément pied, sur cette surface unie et glissante!

Pour que Ton se rende bien compte de cette disposition, nous

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301. — La porte principale. Vue perspective. Texier, Description, pi. xxxi.

reproduirons le relevé que Texier a donné de la porte principale, de celle qui s'ouvre au sud. En voici le plan (fig. 300), la vue perspective, prise du dehors (fig. 301), et la coupe longitudinale (fig. 302). On y arrivait, de la campagne, par un chemin oblique tracé sur le glacis; si cette obliquité de la route adoucissait la pente, elle laissait d'autre part celui qui gravissait cette route plus longtemps exposé aux coups des défenseurs du rempart. La voie aboutit à un rentrant de 3 mètres de profondeur, qui se creuse dans la muraille et au fond duquel s'ouvre la porte. Derrière celle-ci il y a une chambre au fond de laquelle une seconde paire de battants devait fermer le passage; enfin deux corps de garde sont ménagés à droite et à gauche

302. — La porte principale. Coupe longitudinale. Texier, Description, pi. lxxxi.

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LES HKTKKNS.

de rentrée. Comme dans les enceintes assyriennes, la porte de la ville forme ici une construction indépendante, qui a environ 18 mèlres de profondeur. Ce bâtiment avait sa décoration; sur les deux jambages monolithes qui formaient le chambranle font saillie deux têtes de

lion qui ont 0m,90 de relief (fig. 303). 11 est facile de comprendre à quelle idée répondait cet ornement, que le visiteur rencontrait ainsi devant lui, comme enseigne parlante, à son entrée dans la ville. La baie aux côtés de laquelle étaient attachés ces symboles, aujourd'hui crevée par le haut, se terminait certainement en manière d'arche ; mais, en regardant le dessus des piedsdroits, on reconnaît qu'il n'y a eu là qu'une voûte simulée. Sur les jambages était posé un linteau massif, dans l'épaisseur duquel le ciseau avait continué la courbe qui naît vers la partie supérieure des deux montants. On ne s'était pas contenté de cette grande porte ; on avait voulu ménager aussi h la garnison les moyens de communiquer librement avec

303. — Une des têtes de lion de la porte. Texier, Description, pi. lxxxi

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304. — Passade souterrain. Coupe transversale. G. Perrot, Exploration archéologique, t. I, p. 329.

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303. — Passade souterrain. Coupe longitudinale. G. Perrot, Exploration archéologique, t. I, p. 329.

le dehors. Sur plusieurs points, nous retrouvons les restes de passages étroits qui, pratiqués en dessous de la muraille, débouchaient en bas du talus, dans le fossé. Le plus remarquable est celui qui se trouve h l'ouest de la grande porte, dans la partie la plus élevée de l'enceinte, là où le sol est couvert par un petit bois de chênes. 11 est formé par cinq assises doubles de pierres brutes, posées en encorbellement et

conlre-butlées au sommet par une rangée de blocs qui forment une sorte de clef de voûte, presque partout pendante (fig. 304 et 305). Il y a là comme une sorte de tendance à la voûte, de compromis entre la voûte simulée et la voûte à voussoirs. La porte qui donne dans le fossé est encore intacte (fig. 306); des trous de gonds y sont visibles, comme

306. — Passage souterrain. Face sur l'entrée. G. Perrot, Exploration, t. I, p. 329.

307. — Passage souterrain. Plan de l'entrée. G. Perrot, Exploration, 1. 1, p. 329.

on le remarquera sur le plan (fig. 307) ; mais en arrière du bloc qui forme le linteau, la voûte est effondrée. Il est d'ailleurs aisé, en prenant les dimensions des quelques pierres qui se sont déplacées en cet endroit, de restaurer toute cette entrée (fig. 308).

Par le trou qui s'est fait en arrière du linteau, on peut entrer dans le souterrain et le suivre jusqu'à 45 mètres de distance ; il va du sud au nord et s'élève avec une pente assez marquée jusqu'au point où on le trouve bouché. À une seconde visite, en prenant à la boussole la direction du passage, nous découvrîmes l'issue intérieure du corridor, cachée en arrière du rempart. Ce curieux couloir rappelle celui qui règne dans les murs de Tirynthe, en Argolide; les blocs sont ici plus petits, mais le couloir a en longueur 15 mètres de plus qu'à Tirynthe. L'issue qui débouchait dans le fossé était peut-être masquée par des buissons. A l'autre bout du corridor, dans l'intérieur de l'enceinte, nous avons relevé les restes de fondations en gros blocs qui dessinent sur le sol des redans. Il y avait là quelque édifice public ou peut-être un poste militaire. Sur le rempart, juste au-dessus du corridor, on distingue les

308. — Passage souterrain. Coupe restaurée de l'entrée. G. Perrot, Exploration, t. I, p. 329.

restes d'une porte dont faisaient partie des pierres énormes, qui gisent sur le sol et que surmonte une moulure en forme de doucine grossière. Pendant que l'assiégeant, voyant cette porte fermée, ne se défiait pas, on avait chance de le surprendre par une sortie subite, faite à l'aide du passage souterrain.

Ces quelques indications suffisent à donner une idée de l'intérêt que présenterait le relevé minutieux et complet de tout ce qui reste des défenses de la ville, travail que nous avons vivement regretté de n'avoir pu entreprendre, et qui, nous l'espérons, tentera quelque explorateur. On y trouverait tous les éléments d'une étude sur l'art de la fortification tel que le pratiquaient les peuples de l'Asie Mineure, avant toute relation avec le monde hellénique. Il y aurait profit à chercher en quoi les procédés suivis par les ingénieurs grecs diffèrent ou se rapprochent de ceux qu'avaient employés les ingénieurs orientaux ; peut-être, au cours de cette comparaison, serait-on conduit à constater de curieuses analogies entre la forteresse cappadocienne et les plus anciennes enceintes qui existent sur le sol de la Grèce, celles par exemple de Tirynthe et de Mycènes. On connaît les traditions qui donnent pour fondateurs à ces vieilles cités de l'Àrgolide des héros qui seraient venus d'Asie; le jour où l'on aurait étudié de plus près et dans un détail plus précis la civilisation primitive de la péninsule, qui sait si l'archéologie ne se chargerait pas de confirmer le témoignage de ces mythes que pendant longtemps l'histoire n'a pas pris au sérieux?

Ce qui surprend ici l'observateur, c'est que la courtine, partout du moins où nous l'avons examinée, n'est pas flanquée de tours; il ne semble pas y en avoir eu non plus auprès des portes. On en est d'autant plus étonné que, depuis une très haute antiquité, l'architecture militaire, en Egypte, en Mésopotamie et en Syrie, savait faire usage de la tour pour mieux protéger les entrées et pour tenir l'ennemi à plus grande distance du pied de la muraille1. A défaut de tours, le mur avait-il des créneaux? Comme il a perdu partout ses assises supérieures, on est embarrassé pour répondre à cette question ; ce qui la trancherait, ce seraient quelques fouilles exécutées autour du rempart; si le crénelage a jamais existé, on en retrouverait des débris. Jusqu'à preuve du contraire, nous doutons fort que le mur ait été crénelé.

Le créneau, qui naît si aisgment de la brique, est bien plus difficile à obtenir avec la pierre, surtout avec la pierre presque brute, comme

i. Histoire de VArt, t. I, pp. 494, 498; t. II, pp. 479, 488; t. IIÏ, pp. 325, 353; t. IVf pp. 31 1, 312.

elle l'est ici. Avec son mur à crête lisse et dépourvu de saillants, l'architecte cappadocien est donc moins habile, moins avancé dans son art que l'architecte assyrien; de plus, il a mal calculé le rapport entre Tétendue de l'enceinte et le chiffre de la garnison qu'elle exigerait ; il lui a donné un trop grand développement, et, lors de l'invasion lydienne, l'attaque portant sur plusieurs points à la fois, il s'en sera trouvé où les défenseurs de la place n'étaient pas en nombre, soit pour prévenir une surprise, soit pour repousser l'assaut. Tout en signalant cette faute et les conséquences fâcheuses qu'elle ne pouvait manquer d'avoir, il convient de rendre justice aux dispositions ingénieuses que renferme l'œuvre de ce constructeur, à l'adresse et au patient effort des ouvriers qu'il y a employés ; ses passages souterrains et surtout son glacis empierré sont bien conçus et exécutés avec beaucoup de soin.

Par ses défauts et par ses lacunes comme par ses qualités, l'architecture militaire a donc ici tous les caractères d'un art indépendant et original, qui ne relève que de lui-même, qui est arrivé par ses propres forces à nourrir de hautes ambitions et à se montrer, dans une certaine mesure, capable de les réaliser. Cet art ne se contente pas d'obtenir l'effet utile auquel il vise ; il en est déjà à éprouver le désir d'orner ceux de ses ouvrages qui sont le plus en vue, qui doivent le plus attirer l'attention, les portes par exemple ; celle qui paraît avoir été l'entrée principale se pare de têtes de lions ; ailleurs on trouve la trace de moulures qui décoraient le chambranle. Si l'ornemaniste et le sculpteur ont été ainsi requis de prêter leur concours à des travaux pour lesquels, à la rigueur, on aurait pu se dispenser de leur intervention, c'est que cette société possédait déjà des artistes accoutumés à copier la forme vivante, celle de l'animal et celle de l'homme, à s'en servir pour donner une traduction plastique des idées et des croyances du peuple qui les emploie ; nous en aurons la preuve en quittant la ville pour aller visiter le monument que l'on peut considérer comme le chef-d'œuvre de l'art cappadocien.

La ville était tout entière sur la rive gauche du torrent ; il n'y a pas de restes d'habitations sur la rive droite. En gravissant de ce côté, dans la direction de l'est, les pentes assez raides de la vallée, on atteint, à 1000 mètres environ du village, la suite de bas-reliefs sculptés dans le roc qui est connue dans le pays sous le nom de Iasili-kaiq.

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Ces bas-reliefs se divisent en trois groupes. Le plus important i.A-K du plan) est celui qui couvre les parois d'une sorte de cour à peu près rectangulaire, taillée dans un massif de rochers qui la ferme de trois côtés et qui laisse au sud-ouest, vers la ville, une ample ouverture (fig. 309; '. Sa plus grande largeur est de lim,40 et elle a environ 25 mètres de long (fig. 310) *. Le deuxième groupe se compose des figures ciselées dans les parois d'une étroite galerie qui a été pratiquée dans le même massif, à Test de la précédente (N P du plan). On peut regarder comme formant un troisième groupe deux figures placées dans un renfoncement, à l'entrée d'une sorte de fente qui met en communication la grande salle et le corridor (L M du plan).

Après l'exécution, les sculptures avaient été recouvertes d'une sorte d'enduit jaunâtre et luisant, qui par places se détache encore sous le couteau3. Malgré ces précautions, elles ont beaucoup souffert, surtout dans les parties que frappe le vent de pluie et que le soleil éclaire mal. Là, en maint endroit, le roc s'est recouvert de taches et de plaques de lichen. M. Guillaume a dû souvent promener ses doigts sur les surfaces pour relever certains détails, qui ne se distinguaient pas sur les épreuves photographiques. La pierre est un calcaire cristallin d'un grain moins ferme et moins fin que le marbre; exposée à toutes les intempéries sous un climat d'ailleurs assez rigoureux, elle ne donne plus, par places, que le contour extérieur et le mouvement général de l'image.

Les figures sont de tailles très différentes. Elles varient dans une très large limite, de 0m,75 à 3m,23. Le relief en a toujours été très faible. Tout autour des personnages, la surface du roc avait été creusée de quelques centimètres ; les figures ressortaient ainsi au centre d'une sorte de cuvette verticale.

Aujourd'hui le sol de la grande salle est formé par de la terre où poussent du gazon et des broussailles. 11 n'en était pas ainsi dans l'an-

i. Celte vue a été dessinée par M. Saint-Elme Gautier, d'après la planche 72 de Texier et la photographie reproduite dans la planche 36 de notre Exploration archéoljgiqw *k la Galatie.

•2. Ce plan représente une section horizontale des rochers, à la hauteur des bas-reliefs. On y distingue la grande enceinte, et la petite, ou couloir, avec ses diverses issues. Chaque bas-relief est indiqué par une lettre placée devant la paroi qui le porte, ce qui permet de le retrouver dans la planche (^ensemble (pi. V1U). Le bas-relief Rest indiqué ici trop grand ; à l'échelle du plan, il aurait 2m,40 et il n'a, en réalité, que lm,40»le large.

3. Où nous avons pu constater le plus sûrement la présence de cet enduit, c'est dans les douze guerriers du couloir (fig. 319); ils étaient aux trois quart ensevelis, jusqu'au moment où nous les avons dégagés; sous la terre qui couvrait le bas-relief, le stuc s'était partout conservé.

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