‹ Histoire de l'art dans l'antiquité (volume 4)Chapitre 387 sur 440 · TOME IV · texte numérisé non relu

TOME IV

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si Ton n'a pas sous les yeux un de ces ouvrages, d'un caractère encore indécis, par lesquels les plus anciens architectes grecs préludèrent à Tinvention et à l'adoption de formes qui leur appartinssent en propre. Ici au contraire, avec ce que Ton sait de l'histoire des pays au delà de l'Halys, voici l'alternative où l'on est placé : si l'on hésite, si l'on se refuse à voir dans la tombe voisine d'Aladja un monument de la vieille civilisation cappadocienne, il faut la faire descendre au moins jusqu'à l'époque des successeurs d'Alexandre ; or cette hypothèse n'est pas en rapport avec le style de cette façade; maintes particularités, sur lesquelles nous avons appelé l'attention, concourent à la rendre très invraisemblable. C'est ainsi que Ton se trouve conduit et presque contraint à ne pas séparer ce monument des autres monuments de la Ptérie, à le croire antérieur à la destruction de la cité des Ptériens par Crésus, et, par conséquent, contemporain de Tune des dynasties par lesquelles ont été habités les palais de Boghaz-keui et d'Euiuk'.

En tout cas, cette tombe est une des plus imposantes et des plus pittoresques que l'on puisse trouver en Grèce ou en Asie Mineure. Sa hauteur au-dessus du fond de la vallée, les grands rochers qui l'entourent et l'encadrent, ces trois puissantes colonnes et les ombres noires qui dessinent le portique au milieu de cette large surface toujours en pleine lumière, enfin le beau ton rouge de la pierre, tout cela donne à ce monument un caractère des plus frappants. Le roc n'est pas doré comme les vieux marbres; il est d'une couleur plus vive qui, par endroits, rappelle la teinte chaude et sanguine des baies dont s'empourprent à l'automne nos broussailles.

A côté, sur la gauche, se trouve un autre tombeau bien moins orné;

4. On peut rapprocher de Gerdek-kaîasi un monument étudié par Texier dans la Cappadoce méridionale, auprès d'Urgub (Description de l'Asie Mineure, in-f°, t. H, pp. 84-85, pi. 92 et 93) ; c'est ce qu'il appelle Dikili-tach ou « la pierre plantée », à cause d'une colonne, formée de plusieurs tambours superposés, qui se dresse sur la roche tout près de la tombe. La colonne, avec ses profils tout grecs et son inscription grecque, est certainement d'assez basse époque; quant au portique sur lequel s'ouvre la tombe, avec ses antes, ses deux piliers très ramassés et les deux colonnes coniques et trapues qui sont comprises entre ces deux piliers, il a un aspect beaucoup plus ancien ; cependant le fronton qui le surmonte trahit l'influence du goût grec, et les proportions très lourdes des supports ne sont peut-être dues qu'à un calcul de l'architecte; taillant piliers et colonnes dans le roc vif, il aura cru, par ce parti pris, donner ainsi à sa façade un caractère mieux en rapport avec celui du massif qu'elle couronne. Quant à la tombe, appelée aussi Gerdek-kaîasi, que le même voyageur a relevée dans la Phrygie Épictèle (Description, t. r, p. 462 et pi. 60, 61), c'est un monument tout grec; on y reconnaît tout d'abord les proportions élancées et les larges entre-colonnements du dorique de l'époque alexandrine et romaine.

pas de portique, mais un simple encadrement autour d'une porte rectangulaire. Nous essayons, par plusieurs côtés, d'y arriver; mais partout le rocher présente des surfaces lisses qu'il nous est impossible d'escalader. 11 faudrait une échelle. Nous observons ici dans les rochers ce que nous avions déjà rencontré la veille auprès de Kapoulou-kaia, des degrés qui, partant d'une plate-forme ménagée à 8 ou 10 mètres au-dessus du ruisseau, descendent vers celui-ci dans l'intérieur du rocher. Ils paraissent correspondre à des marches, celles-ci taillées à ciel découvert, qui, de la hauteur où se trouvent ces plates-formes, montent vers le sommet du roc. A quoi pouvaient servir ces escaliers? Au-dessus, sur les crêtes, pas de traces de fortification, pas même de place pour en établir. D'ailleurs, on n'aurait pu arriver jusqu'à l'endroit d'où part l'escalier souterrain sans se montrer à un ennemi qui aurait occupé le fond de la vallée. Ce qui paraît expliquer ces travaux, c'est la remarque bien vite faite par le voyageur qui explore ce ravin, d'Aladja jusqu'à Katchuk-djamili, que beaucoup des grottes qu'il y voit s'ouvrir, à droite et à gauche, dans les hautes parois de roc entre lesquelles il chemine, ont été appropriées à des usages domestiques. Les uns auprès des autres, morts et vivants ont habité ces cavernes, creusées dans une pierre friable, que le pic rendait aisément aptes à servir de caveaux funéraires ou de commodes demeures ; il y a eu ici, comme dans beaucoup d'autres cantons de l'Asie Mineure, des groupes de troglodytes ; ces escaliers, dont les débris s'aperçoivent partout, servaient à atteindre des grottes dont beaucoup, situées à une assez grande hauteur, sont maintenant inaccessibles ; c'étaient les rues de ces singuliers villages.

A part quelques coups de pioche que nous avons donnés au pied des bas-reliefs de Boghaz-keirield'EuhtJc, il n'a pas été fait de fouilles en Ptérie. Il en résulte que nous connaissons mal la civilisation cappadocienne, malgré l'importance de plusieurs des monuments qu'elle nous a laissés. Par ceux-ci, nous avons quelque idée de son architecture militaire, civile et religieuse; sa statuaire est représentée par plus de cent figures différentes qui, malgré l'uniformité de la donnée première, offrent encore, surtout à Euiuk, une assez grande variété de pose et de costume; mais ce qui nous manque, ce sont tous ces petits objets qui, partout ailleurs, en Egypte, en Mésopotamie, en Sfrie, sortent en si

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grande abondance des tombeaux et des ruines de tout genre. C'est par ces menus débris que Ton sait où en étaient, chez tel ou tel peuple, ce que nous avons appelé les arts industriels, et que Ton arrive à deviner où il s'approvisionnait, pour tout ce qu'il ne fabriquait pas lui-même. Ici, nous n'avons pas cette ressource; c'est la sculpture qui vient en aide, dans une certaine mesure, à notre ignorance; mais elle ne nous fournit que des renseignements très incomplets. Même quand ils sortaient des mains de l'ouvrier, ces bas-reliefs, rapidement exécutés, comme à Boghaz-keui, sur de grandes surfaces exposées à l'air libre ou taillés péniblement, comme à Euiuk, dans une pierre triste et dure, n'ont jamais eu cette finesse et cette précision du détail que comportait l'albâtre tendre de Ninive; ils sont d'ailleurs assez mal conservés. C'est pourtant à eux, et à eux seuls, que nous pouvons demander comment s'habillaient les gens de la Ptérie, de quelles armes et de quels meubles ils se servaient, quels bijoux faisaient leur parure.

Pour ce qui est du costume, il est sans doute celui d'un peuple civilisé, chez lequel les différentes conditions se distinguent par les différences de l'habit; mais on sent, à le voir, que les habitudes n'étaient pas ici les mêmes qu'en Mésopotamie, que le goût du luxe y était moins développé. Le vêtement que les hommes paraissent avoir porté de préférence, c'est la tunique courte; on en habille jusqu'aux rois et aux dieux ; car c'est à l'une ou h l'autre de ces deux catégories qu'appartiennent certainement les personnages qui, dans le bas-relief central iïlasili-kaïa, marchent en tête du cortège de gauche, portés sur des sommets de montagne ou sur des têtes inclinées sous leur poids. Cette tunique, serrée à la ceinture, est d'un usage commode ; mais comme elle est loin d'avoir la richesse et l'élégance du manteau assyrien! Elles-mêmes, la longue robe et la chasuble du prêtre paraissent tout unies; point de franges ni de broderies, et rien ne nous indique que ces ornements aient été tracés au pinceau sur la pierre; pour toute décoration, une simple bande qui sert de bordure. Le vêtement féminin n'est guère moins simple; quelque recherche ne s'y marque que dans ces plis parallèles qui en strient toute la partie inférieure, plis que l'on observe aussi, dans le cortège de gauche, sur la robe des prêtres et des génies ailés (pi. VIII, D).

La coiffure présente aussi une uniformité qui laisse la même impression. Pour les hommes, deux types seulement, la calotte ronde et là tiare haute et pointue; celle-ci ofTre une variante, qui ne se rencontre d'ailleurs que dan#s deux des figures de la procession (pi. VIII, B) et

dans d'autres, à plus petite échelle, qui servent d'accessoires, comme celles qui supportent le conducteur du cortège des hommes (fig. 313), comme le personnage qui occupe le milieu d'un édicule (fig. 314); la pointe du bonnet y est recourbée en avant. Les femmes ont toutes la même tiare cylindrique. Ces bonnets, ceux des hommes comme ceux des femmes, devaient être en feutre. La fabrication des feutres est encore une industrie propre à cette contrée. De l'autre côté de l'Halys, en Phrygie, nous avons rencontré, je m'en souviens, des Grecs de Cappadoce qui parcouraient la campagne en louant leurs services ; on leur fournissait le poil de chèvre et, moyennant un prix convenu, ils confectionnaient sur place les tapis que l'on étend sur le sol et les grandes pièces de la même matière que l'on emploie comme couvertures des tentes.

Les armes sont l'épée courte, à garde semi-lunaire (fig. 313), la hache à deux tranchants (fig. 313), la massue terminée par une grosse boule (pi. VIII, E), le cimeterre à lame convexe (fig. 319). Il est possible que le bouclier soit indiqué dans un bas-relief d'Euiuk (fig. 338); encore la chose n'est-elle pas certaine. A cela près, aucune trace ici d'armure défensive; les Ptériens étaient des soldats armés à la légère. Ils ne connaissaient pas ces cottes faites d'écaillés de bronze ni ces casques de métal que l'on rencontre si souvent dans les plus récentes sculptures assyriennes; leurs jambes n'étaient pas protégées par la cnémide. Si, dans le défilé du couloir d'Iasili-kaïa, l'artiste a omis de représenter le bouclier (fig. 319), c'est peut-être uniquement le fait de son inexpérience; il ne savait où en trouver la place entre ces figures si serrées; en tout cas, d'après ce que nous voyons du reste de l'équipement, ce bouclier ne pouvait guère être qu'une planche ou une claie, peut-être recouverte d'une peau. Comme le costume, l'armement est d'une simplicité relative; la société cappadocienne ne dispose pas d'un outillage aussi compliqué, aussi perfectionné que celui dont les armées égyptienne et assyrienne avaient été dotées par de longs siècles de civilisation.

Ce n'était pourtant pas la barbarie ; les sceptres à poignée (fig. 335) et les bâtons à crosse (fig. 314, 328) que tiennent certains personnages, les bijoux partout pendus aux oreilles et au cou des hommes et des femmes, l'emploi d'instruments de musique, les uns à cordes (fig. 331) et les autres à vent (fig. 332), tout cela témoigne d'un certain luxe. On sait assembler le bois; on en fait des échelles (fig. 332) et des meubles; ceux-ci n'ont pas mauvais aspect (fig. 337). L'industrie du métal est

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assez avancée; pour créer des édicules comme ceux dont lasili-kaïa offre l'image deux fois répétée (fîg. 314 et 311), il faut savoir réduire le bronze et les métaux précieux en plaques minces, les battre, les repousser et les ciseler, les river ou les souder ensemble. Les formes des bijoux représentés ne sont ni très originales ni très riches; avec les copies de ces chîlsses dont nous avons cru deviner l'usage, elles suffisent pourtant à prouver que l'orfèvre a déjà la main adroite, qu'il possède les principaux secrets du métier.

Il entre dans la composition de ces coffrets des éléments qui n'appartiennent pas au répertoire courant des ouvriers de la Mésopotamie ou de la Phénicie ; tel est le petit personnage au bonnet pointu, à la robe ornée de dents de scie (fig. 31 4) ; tel est surtout le phallus (fig. 321) ; on est donc fondé à voir dans ces ouvrages des produits de la fabrication indigène ; s'il en est ainsi, il y a une conclusion intéressante à tirer de l'étude des motifs qui se trouvent ici réunis. L'orfèvrerie, nous avons eu déjà l'occasion de le remarquer, s'inspire de l'architecture ; elle reproduit souvent, en les appropriant aux dimensions et aux exigences des travaux qu'elle exécute, les formes que lui offrent les édifices nationaux1. Or nous avons ici, sur la devanture de ces caisses, des éléments que nous n'avons pas rencontrés parmi les restes des bâtiments de Boghaz-keui et d'Euiuk ; ce sont les taureaux mitres empruntés à l'Assyrie et des colonnes d'un type tout particulier. Ces colonnes, qui servent ici de supports au globe ailé, méritent une sérieuse attention2. Elles se rapprochent du dorique primitif par leur forme conique très marquée et par l'absence de bases ; mais elles ont un chapiteau très caractéristique ; il est composé de deux volutes que réunit une ligne courbe ; du premier coup d'œil, on y devine comme une ébauche du chapiteau ionique des Grecs. Seulement on ne rencontre ici aucun de ces ornements si ingénieux et si élégants qui, dans l'architecture grecque, accompagnent la volute ; rien de semblable aux petites feuilles, aux oves, aux fers de lance, à l'élégante courbure du canal. 11 y a loin entre le chef-d'œuvre de l'art attique, la colonne du temple d'Érechthée avec son merveilleux chapiteau, et cette courte colonne, surmontée d'un chapiteau trop large, de masse elliptique, qui semble aplati sous le poids

i. Histoire de l'Art, t. I, p. 8 H).

2. Nous avions déjà signalé ces colonnes aux historiens de l'architecture dans une noie qu'a publiée le Bulletin de la Société des antiquaires de France, 1871, pp. 39-45. Voir aussi, à propos de ces colonnes et de celles des bas-reliefs assyriens, Gn. Chipiez, Histoire critique de l'origine des ordres grecs, p. 75-86, 109-132.

qu'il porte. Cependant, si, comme on Ta déjà soupçonné, la colonne ionique et son chapiteau sont d origine asiatique, c'est encore ici qu'il faut chercher la forme la plus franche du motif dont les Grecs ioniens se seraient emparés pour l'embellir et le conduire à la perfection. La Perse est hors de cause ; ses monuments datent d'un siècle où l'art grec avait déjà conquis sa pleine indépendance ; d'ailleurs, dans le chapiteau de Persépolis et de Suze, la volute n'est employée que comme ornement secondaire, à peu près au même titre que dans le chapiteau corinthien ; elle y est tout à fait subordonnée aux deux bustes de taureaux qui couronnent l'ensemble de cet ouvrage compliqué. Ce qui est surtout à rapprocher de notre colonne et de la colonne ionique, ce sont ces colonnes assyriennes dont nous avons donné plusieurs échantillons1. À certains égards, ces colonnes ressemblent plus que les nôtres à la vraie colonne ionique ; il y en a qui ont des bases et où, au-dessous du chapiteau, courent trois tores qui jouent le rôle de l'astragale et qui rappellent le large collier que nous trouvons à cette même place dans la colonne de l'Érechthéion ; enfin, là, un tailloir sépare la volute de l'architrave2. D'autre part, les colonnes de Khorsabad ont le fût lisse, tandis qu'à Boghaz-keui les cannelures, quoique grossièrement figurées, se laissent aisément reconnaître. De plus, la forme conique qu'affectent nos colonnes leur donne un aspect plus primitif et les fait ainsi plus semblables d'aspect aux colonnes grecques les plus anciennes, qui ont toutes ce caractère. Enfin la volute a ici plus d'importance par rapport à la colonne, elle fait une plus forte saillie qu'à Khorsabad. En rapprochant l'une de l'autre la colonne de Khorsabad et celle de Boghaz-keui, on a donc ainsi deux variétés de ce que l'on peut appeler le proto-ionique ou l'ionique primitif, variétés qui sont caractérisées l'une et l'autre par l'emploi de la volute comme motif principal du chapiteau ; dans l'une ou dans l'autre de ces variétés on retrouverait tous les caractères secondaires de la colonne grecque ionique, ici les cannelures et l'amincissement de la colonne vers le sommet, là, en Assyrie, l'astragale audessous du chapiteau et la base. On ne saurait désormais étudier les origines de l'art grec sans accorder aux colonnes figurées dans les deux bas-reliefs d'Iasili-kaïa la même importance qu'à celles dont la copie s'est conservée dans les sculptures de la vallée du Tigre.

D'après le principe que nous avons posé, il y a tout lieu de croire que la devanture du coffret en métal figuré sur la roche rappelait la

4 . Histoire de l'Art, t. III, pp. 218-222 et fig. 71, 75, 76, 77, 78, 79, 80. 2. Ibidem, t. H, fig. 41 et 42.

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composition et l'aspect de quelque façade monumentale; à la place qu'occupait, dans l'édifice, le vide de la baie principale, l'orfèvre aurait mis, dans ces copies réduites, ici un idole, là un symbole. A Euiuk, l'architecte ptérien avait pris à l'Egypte ses sphinx, gardiens de la porte ; à Boghaz-keui, il aurait emprunté à l'Assyrie, pour leur assigner cette même fonction, les taureaux ailés et mitres ; à côté d'eux, il aurait dressé des supports lapidaires dont les formes dérivent, il est vrai, de l'emploi du métal, mais peuvent aisément être imitées dans la pierre. Si cette supposition est fondée, l'architecture, chez ce peuple, aurait disposé de plus de ressources que ne le donneraient à penser les ruines de ses bâtiments, ce que l'on en voit gisant sur le sol près du torrent de Boghaz-keui et à l'entrée du village d'Euiuk. Restaurez, d'après les données que fournissent ces édicules, une porte de temple ou de palais, et vous aurez un frontispice qui né sera pas dépourvu de noblesse et d'originalité.

Grâce au soin qu'a pris le sculpteur d'imiter des ouvrages où l'on admirait à la fois la matière et la mise en œuvre, on a donc quelque notion de ce que pouvait être l'orfèvrerie cappadocienne ; mais on ne possède pas les mêmes moyens d'information en ce qui concerne une autre industrie, la céramique. De toutes les industries, la céramique est pourtant la plus active et la plus féconde ; mais l'abondance même de ses produits en diminue la valeur. Le seul vase qui soit figuré dans nos bas-reliefs, celui que la déesse d'Euiuk porte à ses lèvres, doit être une de ces tasses de bronze comme on en a beaucoup retrouvé en Assyrie (fig. 337) ; quant aux tasses de terre que le potier fabriquait sur son tour presque aussi vite que les cassait la main de l'enfant, quel autre art aurait songé à imiter ces ustensiles communs, dédaignés pour leur bas prix et leur fragilité? En revanche l'argile, quand elle est bien cuite, est ce qui résiste le mieux à tous les agents de destruction; enfouie sous le sol, elle se conserve indéfiniment. La poterie cappadocienne, on la retrouvera donc ici, au moins à l'état fragmentaire, dès qu'on prendra la peine de la chercher. 11 m'avait suffi de me baisser pour recueillir dans l'intérieur de l'enceinte, à Boghaz-keui, un certain nombre d'anses et de tessons ; la caisse qui les renfermait a été perdue pendant le voyage. Si ma mémoire ne me trompe pas, les vases dont j'avais là les restes étaient en terre jaunâtre ; on n'y voyait que du dessin géométrique ; le décor était exécuté en rouge ou en brun, avec des couleurs ternes. Je me suis rappelé ces fragments quand j'ai reproduit la série des morceaux qui ont été découverts à Jérusalem, dans les couches

profondes des déblais du Haram-ech-chérif (fig. 244, 245, 246, 247, 248). Ce dont je suis certain, ce qui m'a frappé quand j'étais sur les lieux, c'est que parmi tous ces éclats de poterie que j'ai ramassés et regardés pour choisir les plus curieux, je n'en ai pas trouvé un seul qui eût une couverte métallique et où l'on reconnût les procédés et les motifs de la céramique grecque. Pour qui savait entendre leur langage, ces humbles débris confirmaient le récit d'Hérodote ; à leur manière, ils racontaient la prise et la destruction de la ville de Crésus ; ils témoignaient de l'étendue du désastre ; ils attestaient que la vie policée avait subi, dans ce canton, un arrêt de plusieurs siècles.

Lorsque, après avoir étudié l'Egypte et la Chaldée, l'Assyrie et la Phénicie, on aborde les monuments de la Cappadoce, on y reconnaît tout d'abord certaines conventions, certaines formes et certains symboles que l'on avait déjà rencontrés ailleurs, au cours de ce long voyage et particulièrement sur les bords de l'Euphrate et du Tigre ; c'est ce que nous avions déjà éprouvé et constaté dans la Syrie septentrionale, en présence de ce qui reste des constructions et des sculptures des Hétéens de Gargamich et de Cadech. On n'en saurait douter, Syriens et Cappadociens ont, les uns comme les autres, subi l'influence de la Chaldée et de l'Assyrie. Tout ce que l'on entrevoit du plan des palais de Boghaz-keui et d'Euiuk fait songer à une copie réduite des grands édifices royaux des bords du Tigre et de l'Euphrate. La grande figure dont les bras et les jambes sont remplacés par des corps de lion, à Iasili-kaïa (fig. 320), rappelle le dieu Dagon ou Oannès, adoré dans toute la Mésopotamie1; on pourrait aussi penser à Nergal, ce dieu de la chasse et de la guerre que l'on croit reconnaître dans le lion à face humaine2. Si la sculpture assyrienne n'a point offert jusqu'ici le type en question, elle fournit du moins l'exemple de combinaisons analogues. Les figures ailées se rencontrent à chaque pas en Assyrie; les figures à têtes d'animaux n'y sont pas rares. C'est Nisroch, la divinité à tête d'aigle3; c'est ailleurs une figure humaine à tête de lion qui fait le même geste qu'à Iasili-kaïa le couple des démons sculptés à l'entrée

\. Histoire de VArt, t. II, lig. 9, 224.

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