TOME IV
dans les deux séries, sur ceux de ces ouvrages qui paraissent les plus récents. A partir du moment où les maîtres de Ninive commencèrent de faire sentir leur ascendant jusque sur le moyen Euphrate, le sculpteur hétéen, à Test du Taurus, s'est surtout attaché à copier les modèles assyriens; il est tel bas-relief (fig. 279), tel fragment (fig. 290) qui pourrait presque passer pour l'œuvre d'un des artistes employés à la décoration des palais du Tigre1. En Asie Mineure, au contraire, pendant le même temps, la statuaire, quoique exploitant toujours le même fonds de motifs et de symboles, suit pourtant, dans ses efforts et dans ses progrès , une direction indépendante , comme on le reconnaît au caractère de l'exécution. A Boghaz-keui , surtout dans les figures du couloir, la facture a une sobriété, une certaine élégance discrète qui ont pu suggérer parfois l'idée de voir dans ces images comme les devancières de l'art grec. Autre différence : les Hétéens occidentaux ont eu, bien plus que leurs frères de Syrie, l'habitude de ciseler leurs bas-reliefs dans les parois de roc; sans doute, ce qui leur en a donné Tidée, c'était la nature même des roches qu'ils avaient à leur portée1; la pierre volcanique de la Syrie septentrionale se prêtait moins à ce genre de travail que les calcaires qui abondent sur le plateau et dans les vallées de l'Asie Mineure. Il n'en est pas moins vrai que cette sculpture rupestre, comme on peut l'appeler, a pris en Cappadoce un développement qu'elle n'a eu nulle part ailleurs dans le monde ancien.
1. C'est sous l'influence de l'Assyrie que parait s'être introduite chez les Hétéens l'habitude de porter la barbe et de la porter frisée, à plusieurs étages de boucles, telle qu'on la voit dans les sculptures de la Mésopotamie. Parmi les signes de l'écriture hiéroglyphique hétéenne, il en est plusieurs qui représentent la tête huinaiue avec divers attributs (fig. 256) et elle y est toujours imberbe; de même, dans les bas-reliefs de l'Egypte, les Khili et leurs alliés asiatiques sont toujours figurés avec le visage glabre (fig. 257, 259, 260, 349, 388). Il en est de môme sur ces stèles de Murach [ftg. 282) et ces bas-reliefs d'Euiuk qui nous ont paru les plus anciens monuments de la sculpture hétéenne; partout là, point de barbe. Au contraire, celle-ci se montre dans les bas-reliefs qui nous ont semblé les plus récents, dans ceux où se fait sentir l'imitation des types et des modèles assyriens (fig. 276, 279, 290). En Asie Mineure, les visages imberbes dominent; il y a pourtant quelques personnages barbus (pi. VIII, E, en tête du cortège de gauche, Viç. 352, 354). Nulle part mieux que dans cette dernière figure, celle d'I6râ, on ne voit la préoccupation de copier cette disposition de la barbe et de la chevelure par laquelle se distinguaient les soldats des Salmanazar et des Sargon, les puissants maîtres de toute l'Asie antérieure.
2. Il semble bien y avoir eu aussi en Syrie des sculptures exécutées dans la roche vive, que leur caractère permettrait d'attribuer aux Hétéens ; on en signale près d'Antioche (Sayce, The Monuments, p. 209) et dans les montagnes qui sont à l'est d'AIexandrette(SAYCE, The bilingual inscription of Tarkondêmos, p. 306); niais les détails manquent, et ces figures n'ont pas été vues par des archéologues assez compétents pour que l'attribution à l'art hétéen en soit certaine.
sauf en Egypte, et c'est encore là un trait particulier qui distingue la civilisation primitive de la péninsule !.
Ces indices nous auraient fait défaut qu'un regard jeté sur la carte nous en aurait appris presque autant. A l'époque même où les deux branches de la nation paraissent avoir été le plus étroitement unies, il y a eu plutôt une confédération hétéenne qu'un empire hétéen. Aussi bien, on a peine à croire que les rois de Gargamich et de Cadech aient jamais été en mesure de conduire leurs armées à travers l'Asie Mineure ; ils avaient, en Syrie même, assez à faire avec leurs voisins. On ne saurait guère cependant se refuser à voir les souvenirs et les témoins d'une conquête hétéenne dans ces guerriers dont l'image, sculptée à l'entrée des défilés, semble attester qu'ils les ont forcés et franchis en vainqueurs. N'est-ce pas ainsi que les conquérants égyptiens et assyriens ont laissé leur effigie et leur nom ciselés en Syrie, sur les rochers de la gorge du Lycus ou Nahr-el-kelb* ? Tout s'explique si l'on suppose des expéditions entreprises par les Hétéens occidentaux, par ceux de la Cappadoce. Ils élaient maîtres des gués de l'Halys; ils avaient, comme le prouvent les ruines de Ghiaour-kalé, bâti des forteresses au delà du fleuve, sur les routes qui menaient vers l'occident; tout les conviait à envahir ces vastes plaines où ils ne rencontraient devant eux que des peuplades à demi sauvages dont ils avaient aisément raison, avec la supériorité de leur armement et de leur tactique ; devant Cadech, tandis que leurs chars, montés par trois hommes, deux combattants et un conducteur, parcourent au galop la plaine, leurs gens de pied, armés de la lance et d'une courte dague, forment une phalange profonde, aussi bien ordonnée que la phalange égyptienne3. Ce n'est pas de Gargamich ou de Cadech que l'on a jamais pu gouverner l'Asie Mineure, qui est séparée de ces places par toute l'épaisseur de l'Amanus et du Taurus; ce n'est même pas de Tarse, qui communique plus facilement avec la Syrie qu'avec le plateau de l'Anatolie ; mais il ne répugne pas d'admettre que, pendant deux ou trois siècles, la ville la
1. Le mot rupe&tre n'a été employé jusqu'ici que par les botanistes; ils s'en servent pour désigner les plantes qui aiment à pousser sur le roc. Nous demandons la permission de l'appliquer à toute une catégorie d'ouvrages de la statuaire, à ceux qui sont taillés dans la roche vire; ce sera étendre l'usage du terme, mais non pas le détourner de son sens propre.
2. Histoire de F Art, t. II, p. 651, fig. 312; t. III, pp. 6-8, fig. 2 et 3.
3. Celte phalange est celle que les Égyptiens qualifient de tuhiru, a les hommes de choix », et la qualité d'aâ en tuhiru, « chef de phalange », désigne un des plus hauts personnages militaires de la cour du roi des Khiti. (Fr. Lenormant, les Inscriptions hittiques, p. 414).
plus importante de la péninsule, la seule même qui méritât ce nom, ait été celle dont la vaste et puissante enceinte couronne encore les hauteurs voisines du village de Boghaz-keui. La Troie de Schliemann, Hissarlik, n'est en comparaison qu'une pauvre bourgade; à Boghazkeui, devant ces murs massifs qui ont plusieurs kilomètres de développement, en face de ces grands bas-reliefs où figurent les dieux et les rois de la cité, ses prêtres et ses défenseurs, on devine une vraie capitale. C'était de là que les rois hétéens, ceux qui sont représentés à Ghiaour-kalé et à Nymphi, partaient au printemps, avec leur armée, pour une de ces expéditions dont nous donnent une si vive idée les inscriptions et les bas-reliefs des conquérants de l'Egypte et de l'Assyrie. On allait ravitailler les garnisons d'outre-Halys et réparer les murs des forteresses qu'elles occupaient; on châtiait les sujets qui s'étaient révoltés; à chaque campagne nouvelle, on poussait plus loin qu'on ne l'avait fait dans la précédente; on recevait des soumissions et des tributs; au bout de quelques mois, on revenait, chargé de butin, poussant devant soi des troupeaux de bétail et de captifs; ce sont peut-être des prisonniers, ainsi ramenés des rivages mêmes de la mer Egée, qui ont bâti les forts et les murailles de la citadelle cappadocienne.
C'est à ces vainqueurs hétéens qu'il convient, croyons-nous, de rapporter les faibles souvenirs que la mémoire grecque avait gardés de conquérants orientaux qui, à une époque très reculée, auraient étendu leur domination jusque sur les côtes de la Méditerranée; seulement ces souvenirs nous sont arrivés sous la forme qu'ils ont prise dans un temps où les esprits étaient encore tout frappés par des événements récents, tout occupés de la prodigieuse extension et de la chute rapide des empires assyrien et chaldéen ; éblouis et émus par ce qu'ils entendaient raconter à ce sujet, les Grecs n'ont pas manqué de rattacher ces héros plus anciens à ce Bélus, à ce Ninus, à celte Sémiramis en qui se résumait pour eux toute l'histoire de l'Asie antérieure, de sa puissance militaire et de son génie créateur, ils se trompaient; on le sait aujourd'hui. Les Assyriens n'ont jamais paru en armes à l'ouest du Taurus, et c'est seulement au septième siècle, sous Assourbanipal, que leur influence s'est fait sentir en Asie Mineure, par l'effet de la terreur qu'ils inspiraient. S'agit-il de personnages et d'événements très antérieurs, bien plus anciens que les exploits des Sargonides, c'est Hétéens qu'il faut entendre, lorsque la tradition parle des Assyriens. Nous aurions, par exemple, à voir un héros hétéen dans ce Memnon, fils de l'Aurore,
que l'on croyait parfois reconnaître, en Ionie, dans ces figures de guerrier sculptées sur le roc; cette attribution, qu'Hérodote mentionne tout en l'écartant1, était d'accord avec la légende suivant laquelle Teutamos, roi d'Assyrie, aurait envoyé Memnon, avec deux cents chars de guerre, au secours de Priam son vassal2. On trouve la trace d'une confusion du même genre dans le nom que l'on donnait encore, sous les empereurs romains, à cette Hiérapolis de la Comagène qui avait hérité deGargamich, la capitale des Hétéens orientaux; on l'appelait Ninos vêtus , « la vieille Ninive » 3. Enfin faut-il ne tenir aucun compte de la tradition lydienne, d'après laquelle Agron, le fondateur de la dynastie des Héraclides, qui avait précédé celle des Mermnades, aurait été fils de Ninus et petit-fils de Bélus4? L'histoire proprement dite ne commence, pour la Lydie, qu'avec ce Gygès,le Gugu des inscriptions cunéiformes, qui paya tribut à Assourbanipal ; on ne savait rien de la période précédente, au cours de laquelle la Lydie n'avait pas encore commencé de jouer un rôle dans les affaires de la péninsule ; mais ces noms de Bélus et de ISinus, placés en tète des listes royales, semblent indiquer que l'on avait conservé le vague souvenir d'un fige où la vallée de l'Hermus était au pouvoir de maîtres originaires de l'Orient lointain. Ces listes royales n'ont dû être dressées que sous les Alyatte et les Crésus; mais on a pourtant le droit d'y chercher l'idée que les Lydiens se faisaient de leur propre passé. Voici d'ailleurs qui ne laisse pas d'être curieux; si l'on accepte la chronologie qu'Hérodote emprunte h ses sources lydiennes, les cinq cents ans qu'il attribue à la dynastie des Héraclides, on se trouve ainsi reporté vers la fin du treizième siècle; or, d'après toutes les données que l'on a tirées des documents égyptiens, et assyriens, c'est à peu près vers ce temps que l'on inclinerait à placer le moment où la puissance hétéenne atteignit son apogée et s'étendit le plus loin vers l'Occident5. Plus tôt, les Hétéens de la Cappadoce, mêlés à la lutte contre l'Egypte, avaient les mains moins libres du côté de la péninsule; plus lard, ils auraient trouvé sur leur chemin une population très dense, ces Iribus thraecs de laboureurs et de pâtres