Fragment d'étoffe péruvienne. Musée du Trocadéro
dans les tombes et parmi les ruines des très vieilles bourgades, les ouvrages d'une industrie dont le style rappelle celui de la céramique grecque à décor linéaire. Les analogies sont de celles qui ne peuvent être l'effet d'une simple rencontre. Dans ces monuments, qu'ils soient de pierre, d'argile ou de métal, on retrouve presque tous les motifs dont l'emploi caractérise celles des œuvres de cette céramique qui peuvent à bon droit passer pour les plus anciennes.
La comparaison serait peu probante si elle ne portait que sur les motifs détachés du contexte et arbitrairement isolés. A les considérer ainsi, il n'y en aurait guère que l'on ne réussît à rencontrer dans les ouvrages d'autres peuples, dont les uns ne paraissent pas avoir pu, vers ce temps, agir par leurs exemples sur la Grèce, tandis que d'autres sont séparés d'elle par toute la largeur des océans. C'est ce qu'il serait facile de prouver, soit en se reportant aux rares débris que nous avons pu découvrir des produits de la céramique assyrienne et phénicienne \ soit en présentant quelques échantillons des céramiques mexicaine, péruvienne ou kabyle*. La vraie ressemblance, celle qui atteste une même origine, un rapport de filiation et de dépendance, elle est bien moins dans la similitude des motifs pris séparément que dans celle de l'ordre suivant lequel ils sont groupés, dans ceque l'on peut appeler la svntaxe de l'ornement.
L'industrie que nous avons en vue, celle que l'on a proposé de nommer pélasgiçuey celtique, celto-ilfyrienne, a persisté, en Italie, jusqu'à ce que se fissent sentir, sur les rivages de ce pays, l'influence de la Phénicie et surtout celle de la Grèce. Elle s'est maintenue, sans presque rien changer à ses pratiques, dans l'Europe centrale et septentrionale, jusqu'à la conquête romaine. Ce ne sont donc pas des types absolument pareils que l'on doit s'attendre à rencontrer quand on dresse l'inventaire de l'œuvre multiplede tribus qui se sont dispersées dans d'aussi grands espaces, quand on compare les uns aux autres des objets entre lesquels il peut y avoir plusieurs siècles de distance. Les savants qui ont fait de ce genre d'antiquités leur étude spéciale y
1. Histoire de VArt, t. II, fig. 372-379; t. III, (îg. 478, 479.
2. Faute de pouvoir instituer ici cette comparaison, nous renvoyons aux travaux de M. Holmes, qui est le spécialiste le plus compétent pour Tétude de la céramique mexicaine. Il est conservateur [curator) d'un département spécial de céramique au Musée national à Washington. Voir dans le Fourth annual report of the bureau of ethnology (Washington, 1886, in-4) le mémoire intitulé Origin and development of form and ornament in ceramlc art, particulièrement les pa«es 459 et 461, et les figures 480, 482, 484 et, dans le même volume, une autre étude : Pottery of the ancient pueblos.
relèvent des différences qui leur ont permis de partager ces monuments en plusieurs groupes^ dont chacun se définit par certains traits qui lui sont particuliers. Nous ne saurions faire ici cette distinction. Les caractères communs qui donnent à tous ces ouvrages un air de famille sont assez marqués pour que Ton puisse considérer cette civilisation primitive comme formant, au point de vue de Tart du moins, un ensemble homogène. Dans ces conditions, nous ne craindrons pas d'alléguer, à Tappui de la thèse que nous nous proposons de soutenir, des preuves ou, si Ton veut, des indices que nous aurons recueillis un peu partout dans les différentes provinces de Tempire du décor géométrique. La seule règle que nous nous imposerons, ce sera de ne faire porter nos observations que sur des ouvrages où ce style, encore voisin de ses origines, ait gardé, si l'on peut ainsi parler, toute son intransigeance. A ce titre, nous laisserons de côté, pour la Grèce, hs vases les plus avancés du Dipylon, avec les personnages qui y sont figurés, et, pour les barbares, comme aurait dit un Grec, les sUules de la Styrie et de la vallée du Pô, où uh ciseau qui ne manque déjà point d'adresse a modelé des scènes de jeux et de sacrifices, de chasse et de guerre*.
Dans les monuments que nous allons chercher ainsi hors des frontières de la Grèce, nous retrouvons les dispositions et les caractères qui nous ont paru faire l'originalité des vases que nous venons d'étudier. Même instinct du rythme, d'un rythme qui rappelle celui de l'architecture; même habitude de diviser le champ en compartiments, dans chacun desquels le décorateur, s'attachant à ne point laisser de vide, multiplie les ornements; même prédilection très marquée pour la ligne droite. La ligne droite et les combinaisons où elle entre fournissent presque tous les motifs secondaires, là même où les lignes maltresses du décor sont et ne pouvaient être que des cercles. C'est surtout aux produits de l'industrie du métal que nous emprunterons nos exemples, car, dans les diverses contrées d'où nous les tirerons, la céramique est très en retard sur la métallurgie. On s'y est contenté, pendant très longtemps, d'une poterie dont le décor, très élémentaire, ne comporte que quelques traits grossièrement incisés. Pour rencontrer des vases où l'ornement soit appliqué au pinceau, il faut descendre jusque vers le milieu du v* siècle avant notre ère, et il serait étrange
1. On trouvera des images réduites, mais fidèles, de la plupart des représentations qui décorent ces vaisseaux de bronze dans l'ouvrage de MM. Al. Bertrand et Salomon Reinach, Les Celtes dans les Vallées du Pô et du Danube (in-8, 1894).
de s*aJresser à des monuments d'aussi basse époque pour y chercher quelque lumière sur les origines d'un style qui a fleuri en Grèce beaucoup plus tôt. Ce service, on n'a le droit de le demander qu'à des ouvrages qui soient présumés plus anciens que ceux qui nous occupent, ou qui puissent tout au moins en être les contemporains. Le bronze sera donc presque seul à nous offrir des termes de comparaison. Or, dans ce qui en reste, il y a nombre de pièces, tasses, boucliers, plaques destinées à servir d'insignes ou de parure, qui affectent la forme circulaire. Tels sont, par exemple, deux disques d'airain qui ont été trouvés en Italie chez les Èques*. Nous avons, à propos du Bouclier d'Achille, reproduit l'un d'entre eux, le plus grand (fig. 17). Ces disques ne sont décorés que sur celle de leurs faces qui était exposée à la vue. Quelle qu'en ait été la destination, le soin extrême avec lequel a été exécuté le décor indique des objets de prix. L'ouvrier y a fait usage de tous les procédés à l'emploi desquels se prête le métal, du travail au repoussé, ainsi que de la gravure au trait et au pointillé. C'est au marteau que Ion doit le relief des bossettes qui, symétriquement distribuées, font saillie sur le fond; c'est une pointe fine qui a tracé tous les autres dessins. Ceux-ci se pressent à se toucher; on sent icila même horreur du vide que dans les vases du Dipylon.
Parmi les motifs dont se compose ce décor, nous n'en trouvons point qui ne nous soient déjà connus. Les cercles concentriques qui circonscrivent les bandeaux où sont répartis ces motifs répondent aux ceintures qui, dans le sens de la hauteur, divisent en zones inégales le champ des vases grecs. Les lignes très fines qui se serrent ici dans le voisinage du bord se retrouvent sur le pied des vases (fig. 42). Ici, comme dans ces vases, ce n'est pas seulement les lignes maîtresses du décor que fournit le cercle réduit à un très faible diamètre ; il donne de doubles ou triples anneaux, qui par endroits sont semés dans deux des couronnes circulaires. La ligne courbe n'est représentée ici que par le cercle. Nulle part on n'y aperçoit la spirale ni aucun de ses dérivés, pas même cette ligne sinueuse dont les replis imitent les ondulations de la vague marine. Ce qui forme le motif central, ce n'est pas la rosace issue de la fleur ; c'est une sorte d'étoile, que dessinent des triangles
1. Ces disques ont été publiés, avec un savant commentaire, par Gian Carlo Cones- TABiLE, dans un mémoire intitulé : Sovra due dischi in bronzo antico-italici del Museo di Perugia e sovra Varte ornamentale primitiva in Italia e in altre parti di Europa, ricerche archœologiche comparative, in-4, Turin, 1874, 91 pages et 9 planches (Extrait des Memorie de l'Académie de Turin, série II, t. XXVIII). Voir aussi les disques de bronze qui proviennent de Nursia (Notizie degli scavi, 1880, pi. II). C'est le même décor.
ouverts d'un côté, qui s'opposent par leur sommet. Tout petits et jux^ taposés par la base, ces mêmes triangles donnent, pour une des bandes, le motif courant que Ton appelle les dents de loup et, dans une autre, plus près du bord, règne un ornement dont le principe est le même, celui du chevron avec ses brisures symétriques. Enfin, dans le plus grand des deux disques, on a le méandre ou tout au moins Tébauche du méandre, un méandre à Tétat naissant. Le motif se compose de deux potences, dont les bras horizontaux sont dirigés en sens contraire; reliez ces bras par un trait, et vous aurez le méandre classique.
Voici une dernière coïncidence, et ce n'est pas la moins curieuse. Le seul motif qui rappelle ici l'existence du monde organique, c'est celui qui, en Grèce aussi, apparaît le plus tôt sur les vases à décor géométrique; c'est l'oiseau, celui que l'on reconnaît, à la longueur de son col flexible et à celle de son bec, pour l'habitant des marais et des grèves. Une frise faite de ces oiseaux entoure la bosse qui forme le milieu du disque.
Ces types du palmipède et de l'échassier semblent avoir eu un attrait singulier pour l'artiste primitif, aussi bien pour celui de l'Europe centrale que pour celui de la Grèce et de l'Italie. Au premier, il apparaissait pendant la migration d'été ; au second, pendant toute la durée des tièdes hivers du midi. C'était par tourbillons que s'abattaient sur les étangs et dans les roseraies les cygnes, les oies et les canards, les cigognes et les grues. Dans nos pays, où le plomb guette, au matin, l'oiseau de passage , rien ne peut donner une idée de ces vols prodigieux, qui peuplaient de leur bruit d'ailes tout un canton. Je me souviens d'avoir encore vu, en Asie Mineure, dans les marais voisins de Nicée et aussi près de Samsoun, de vraies armées d oies; ce fut en vain que j'essayai d'en approcher à portée de tir : l'oiseau avait appris à se défier. Dans la haute antiquité, l'homme pouvait le regarder de plus près, le voir prendre ses ébats, nager, plonger, raser, en grandes troupes, la tête des joncs et des tamarisques. On croit sentir l'écho de l'impression que ce spectacle avait faite sur son esprit dans une comparaison d'Homère et dans l'imitation que Virgile en a donnée :
Jam varias pelagi vohicres, et quœ Asia circum Dulcibus in stagnis rimaniur prata Caystri, Certatim largos humeris infundere rores, Nune caput objectare frelis, nune currere in undas, Et studio incassum videas geslire lavandi*.
1. Homère, lliadCy IJ, i:>9. Virgile, Géorgiques, I, 383-387.