‹ Histoire de l'art dans l'antiquitéChapitre 12 sur 349 · Strabon, XVI, i, 4; XI, xiv · texte numérisé non relu

Strabon, XVI, i, 4; XI, xiv

de leurs mains une empreinte qui leur permettait ensuite de courir comme monnaies nationales ; ainsi les idées religieuses qui dominaient dans TAsie Antérieure, adoptées par les Grecs, ont été comme surfrappées par eux et marquées d'un nouveau coin. Sur les côles de TArchipel, Tidée panthéistique se brise en tant de rayons, que Ton a pu méconnaître jusqu'à nos jours l'unité du foyer primitif.

Ces principes posés, on n'a pas de peine à constater quelles traces ont gardées de cette origine plusieurs des divinités que la Grèce avait faites siennes au point d^oublier parfois d'où elles étaient venues. La déesse nature de l'Asie était vénérée sur le Sipyle sous le nom de Khéa-Cybèle, et, quand les Éoliens et les Ioniens lui adressèrent leurs hommages, ils n'oublièrent pas qu'elle était la souveraine des monts de la Phrygie ; mais il n'en est pas de même pour Artémis, dont le nom parait êlre de provenance arménienne ou phrygienne. Artémis, qu'un lien d'étroite parenté rattache déjà, chez Homère, à Apollon, est une des figures divines auxquelles l'imagination grecque réussit, avec le temps, à donner la forme la plus accomplie; mais cette forme, résultat d'une élaboration prolongée, ne prévalut pas partout, et c'est la déesse orientale que l'on. reconnaît dans TArtémis du sanctuaire d'Éphèse, point où viennent converger les influences phéniciennes qui s'exercent par mer et l'influence assyrienne transmise par terre au moyen de toute une série d'intermédiaires; rien n'est moins dans le goût grec que l'aspect étrange de ce simulacre, dont le corps est couvert, du haut en bas, de plusieurs rangs de mamelles*. Le culte célèbre d'Héra à Samos a le même fond que celui d'Éphèse. Toutes ces divinités de l'Asie Mineure ont le même caractère de vague omnipotence, la même physionomie indéterminée. Il en est autrement sur le sol de l'Europe. Là, chez les Grecs et les Italiotes, partout tendance marquée à individualiser les dieux. L'idée du dieu suprême, telle que la réalise le type de Zeus, est restée prédominante en Europe; elle a empêché cette déesse nature de prendre dans l'Hellade la même suprématie qu'à Cypre ou à Éphèse. Ce qui a été aussi propre à la Grèce, ce sont les efforts faits pour établir une relation définie entre cette déesse et Zeus, dont elle est devenue ici l'épouse, là l'amante, ailleurs la fille, riche matière aux inventions des poètes. Ici, où la déesse est conçue comme errante, elle est l'objet d'un amour furtif de Zeus : c'est le cas d'Io et

1. Sur rArlémis d'Éphèse et la transmission à la colonie grecque d'un culte tout asiatique, voir le mémoire d'ERNEST Curtios, Beitrœge zur Geschichte und Topographie Kkinasiens (Ëphesos, Pergamon, Smyma, Sardes), in-4», 1872.

d'Europe; là, adorée comme déesse sédentaire, elle est unie à Zeus par un lien officiel ; on célébrait à Argos le mariage de Zeus et d*Héra, à Dodone celui de Zeus et de Dioné. Une très antique tradition, qui fait de Dioné une fille de TOcéan, atteste que son culte, apporté d'au delà de la mer, est venu s'ajouter à celui de Zeus. On remarquera aussi la place que tiennent dans plusieurs de ces cultes, dans ceux par exemple d'Aphrodite et Dioné, la colombe, l'oiseau de la déesse syrienne.

11 n'est pas jusqu'au personnage d'Athéna, si profondément grec sous l'aspect que lui ont prêté la poésie et l'art, qui ne laisse encore apercevoir quelques traits à demi effacés où Ton croit deviner l'influence du prototype exotique dont il a été tiré tant d'épreuves diverses, et cette impression est plus forte encore quand on étudie les mythes de Déméter et de Kora. Kora, sous le titre de Despoinay << la Souveraine », prend, dans certains endroits, le rôle d'une divinité suprême, et se confond ici avec Cybèle, là avec Aphrodite, avec qui elle a en commun certains emblèmes. Déméter est une dispensatrice delà vie; ses attributs étaient parfois ceux d'Aphrodite, parfois ceux d'Athéna ou de Cybèle. Au fond de son deuil se cache une idée analogue à celle qu'exprime la douleur d'Aphrodite pleurant sur Adonis. Pas de déesses qui aient mieux gardé que Déméter et Kora leur caractère naturaliste, qui aient moins pris un caractère éthique et politique.

Toutes brèves qu'elles soient, ces indications suffisent à faire reconnaître dans plusieurs des principales déesses de la Grèce des formes variées d'un même type divin, qui représente la puissance de la nature opérant dans le sol humide et nourrie par la rosée du ciel. Ainsi s'évanouit la distinction que l'on a prétendu établir entre Aphrodite et les autres habitantes de l'Olympe. Aphrodite n'est pas la seule fille de l'Asie qui ait reçu du génie hospitalier de la Grèce des lettres de grande naturalisation. C'est ainsi que s'abaisse et s'ouvre par larges brèches, à chaque découverte que fait l'histoire, cette barrière que l'orgueil national avait jadis dressée entre les Hellènes et ceux qu'ils appelaient les Barbares, clôture imaginaire devant laquelle, dans les temps modernes, s'étaient trop longtemps arrêtés une science incomplète et un enthousiasme où entrait quelque superstition ; mais l'originalité, mais la beauté des divinités grecques ne perdent rien à ce changement du point de vue. Nous n'en admirons que plus l'activité créatrice du génie grec, en voyant ce qu'il a su faire de cette idée sans forme, qui n'avait en Orient trouvé à s'exprimer que par une accumu-

lation indéfinie de symboles. De ce panthéisme qui se prête mal aux conditions de la plastique, Tari grec a tiré des personnes libres et vivantes, de cette déesse universelle des dieux nationaux. Suivant que les cités grecques se sont plus ou moins écartées du lype oriental primitif, elles sont arrivées à un degré de civilisation plus ou moins haut : c'est ains que nous voyons le culte garder un caractère bien plus matérialiste à Corinthe et à Patrae en Achaïe, où se perpétue l'institution des courtisanes hiérodules, qu'à Delphes et à Athènes ; or Athènes et Delphes ont pris une bien autre part au développement du génie grec que Patrae ou même que l'industrieuse et commerçante Corinthe.

Autre conclusion : il faut renoncer à chercher l'origine de chacune des déesses de l'Olympe grec dans autant de conceptions primitives différentes qu'il y a de divinités distinctes. L^mythologie devient ainsi une morphologie. Si c'était ici le lieu d'aborder cette étude, ce que nous aurions à chercher, c'est comment une idée très générale a été conçue et modifiée par les diverses tribus grecques, de quel cachet particulier chacune l'a marquée. Rien n'est plus intéressant que de suivre l'esprit grec dans ce travail de transformation et d'appropriation, que de retrouver les méthodes qu'il y a spontanément employées. Ce travail était déjà très avancé lorsque les arts du dessin ont commencé de lui prêter leur concours ; mais eux seuls pouvaient le pousser plus loin et l'achever. C'est par sa forme que se détermine l'être vivant ; or cette forme décrite n'est jamais perçue qu'en gros; seule la forme imprimée à la matière comporte cette précision qui permet de marquer, par les variations de la couleur et surtout parles inflexions du contour, la différence des âmes, de la marquer assez nettement pour que tel visage et tel corps donnent à qui les regarde la sensation de l'individu, d'un être unique au monde, qui se distingue, par certains traits particuliers, de tous les êtres auxquels il ressemble assez pour prendre rang dans le même genre et dans la même espèce.

La partie la plus intéressante du livre que nous nous proposons d'écrire, ce sera l'histoire des efforts que la plastique a tentés pour continuer ce travail et le conduire à son terme, efforts qui, de siècle en siècle, ont été plus heureux à mesure que l'exécution devenait plus srûre et plus libre. C'était le poète qui avait le premier donné une certaine consistance à ces types supérieurs, ébauchés lentement par une pensée, qui sous les apparences de la naïveté avait déjà une singulière puissance d'analyse; c'était lui qui avait tracé comme la première esquisse des figures dans lesquelles se sont incarnées ces conceptions

Si

théoriques; mais c*est Tartiste qui a repris et arrêté le contour, qui a modelé le visage et les membres de ces images et qui les a faites si merveilleusement belles, qu'elles se sont imposées pour jamais à l'imagination des hommes.

11 y a quinze siècles qu'ont été abattus les autels de Zeus et d'Apollon, d'Aphrodite et d'Athéna; cependant, aujourd'hui encore, lorsque l'art entreprend de traduire des idées générales, il ne peut se dérober à la tentation ou plutôt à la nécessité d'avoir recours aux formes que la plastique grecque a jadis créées à cette même (in. De toutes les solutions que comporte le problème, celle que les Grecs ont trouvée est encore la plus satisfaisante, et, dès qu'on l'adopte, les données et la méthode ne changeant point, on aboutit au même résultat. Nos idées sont plus complexes que celles des anciens, et nos sentiments ont des nuances que leur àme plus simple ne connaissait pas. L'artiste moderne se préoccupera de marquer cette différence ou, si l'on veut, cette supériorité. Pour oblenir cet effet, il comptera moins sur la diversité des attributs que sur la puissance et la profondeur de l'expression; il voudra mettre dans la physionomie de ses figures quelque chose qui ne soit pas dans les marbres antiques, je ne sais quoi de plus fin et de plus varié, déplus ému et de plus touchant; mais, alors même qu'il réussira dans cette tentative, il sera encore le disciple et le continuateur des maîtres grecs. A leur exemple et comme eux, c'est à l'étude subtile et passionnée de la forme humaine qu'il demandera le moyen de rendre sensible aux yeux ce qui, par soi-même, ne semblait pas pouvoir être représenté par des lignes et par des couleurs, les modes principaux de l'être, les idées de genre, de force et de qualité.

Page 1