Histoire de l'Art, t. VI, p. 1001-i
les Phéniciens fréquentant les marchés de la Grèce et y vendant des armes, des pièces d'orfèvrerie, des bijoux. Maints épisodes témoignent même de rapports directs avec TÉgypte : c'est Ménélas qui y est jeté par la tempête; c'est Ulysse qui raconte avoir été, avec une bande de pirates^ ravager les côtes du Delta, et, fait prisonnier , avoir habité, pendant plusieurs années, l'Egypte et la Phénicie. Ces témoignages ont leur intérêt; mais la difficulté est de savoir ce qui, dans ces récits, se rapporte à la période où s'est clos le cycle épique et ce qui n'est, au contraire, que l'écho d'un passé déjà lointain.
Il parait difficile d'admettre que les événements dont la Grèce fut le théâtre, vers l'an mil avant notre ère, aient amené la suppression complète de tout commerce entre la Grèce d'une part et, de l'autre, la Syrie et TÉgypte. Rhodes, Cypre et la Crète sont trop près des plages de l'Asie et de l'Afrique pour que l'on ait pu recommencer à s'ignorer, après plusieurs siècles de contact et d'échanges ; mais, dans de nouvelles conditions, ces rapports, sans cesser brusquement, ne se sontils pas relâchés ? Ce qui en a subsisté, nous ne le savons que par les monuments ; eux seuls nous indiquent à quel moment ces relations ont été sur le point de s'interrompre et quand elles ont repris pour devenir plus étroites et plus suggestives qu'elles ne l'avaient jamais été.
Il y a eu un temps, celui qui a suivi de tout près l'invasion des tribus du Nord, où les arts de l'Orient n'ont exercé presque aucune influence sur ceux de la Grèce. Dans les vases à décor purement linéaire et dans ceux où la figure de l'animal ne parait que comme motif d'ornement, rien ne trahit l'imitation du répertoire exotique. Oiseaux de marais, chevaux, chèvres et chevreuils, bouquetins, tous les animaux qui viennent s'insérer dans les cadres du décor géométrique, vivent en Grèce. Ni lions ni panthères ; point non plus de ces êtres factices qui sont nés dans les vallées du Nil et de FEuphrate. Si les Grecs continuaient alors à demander aux marchands étrangers quelques objets de luxe, ceux-ci leur arrivaient en trop petit nombre pour fournir des modèles au plus populaire et au plus fécond de tous les arts, à la céramique.
Il n'en est plus tout à fait de même pour la poterie du Dipylon. Quand on fait l'inventaire du mobilier des tombes du Céramique, on y rencontre l'ivoire et la terre émaillée, avec des inscriptions en carac» tères égyptiens (fig. 25, 26) ; on y trouve des diadèmes où est figuré un motif cher au décorateur oriental, le lion qui se jette sur le cerf *. Lui
i. Athen. Mitth., 1893, p. 109-110.
aussi, à ce moment, le peintre céramiste commence à subir celte influence. Mais il n'y cède que comme à regret. Il connaît mal Fart d'outrenoier ; ses plus grandes hardiesses ne vont qu'à y prendre tel ou tel détail qui, détaché de Tensemble dont il faisait partie, n'est point en harmonie avec ce qui Tentoure. Nous avons déjà eu l'occasion de citer un curieux exemple de ces maladresses : c'est le vase où l'artiste a introduit, entre des groupes de danseurs et de musiciens, rimage de deux fauves affrontés qui tirent à pleine gueule, chacun de son côté, sur le corps d'un homme qu'ils ont saisi dans leurs mâchoires (Qg. 66). Rien de plus gauche que l'exécution de ce motif. La position que le dessinateur a donnée à l'homme, suspendu en l'air entre les deux fauves, est tout à.fait invraisemblable. Quant aux animaux, on ne sait d'abord à quelle espèce les rattacher. A leurs longues oreilles, aux proportions effilées du museau et du corps, on dirait des loups. Il n'y a pas trace de crinière. C'est pourtant, on le devine au dessin des pattes, le lion que le peintre a voulu représenter ; mais il n'a jamais vu le lion. S'il l'avait aperçu bondissant parmi les broussailles, il n'aurait pas oublié de marquer tous les caractères, sauf un seul, qui font l'originalité de ce type. Ces traits si particuliers, l'artiste mycénien les avait saisis avec une intelligente fidélité qui nous a donné à penser que, de son temps, le lion habitait encore les halliers des montagnes de la Laconie, de l'Arcadie et de la Grèce centrale ; mais, depuis lors, quatre ou cinq siècles s'étaient écoulés. La population s'était augmentée ; le maquis avait reculé devant la culture. Le lion avait dû quitter le midi de la péninsule hellénique pour remonter vers les vallées plus sauvages du Pinde, de l'Olympe et du Pangée. Il n'apparaît pas, parmi les animaux de la faune indigène, sur les vases où ceux-ci sont figurés; il y a donc ici imitation d'un modèle étranger. Ce groupe de deux lions dévorant une proie est, dans tous les arts de l'Orient, un des lieux communs de Fornementation courante. Une pièce qu'il décorait sera tombée sous les yeux du peintre. Celui-ci aura été tenté par la couleur exotique et la nouveauté du motif. Il se sera hâté d'en tirer parti, sans se demander comment cette scène de meurtre s'accorderait avec le reste du tableau. C'est de mémoire qu'il a reproduit ce thème ; s'il avait eu le modèle sous les yeux, il n'aurait pas altéré à ce point la forme qu'il prétendait copier.
Ailleurs il n'y a pas un contraste aussi marqué, mais le motif d'emprunt ne se rattache pas au sujet de la peinture; il garde le caractère d'un pur remplissage. Tel est le cas pour une petite coupe
qui provient d'une des tombes du Céramique (fig. 96). Des Temmes qui portent à la main des rameaux s'avancent vers un trône, sur lequel on croit distinguer un personnage assis, dieu ou déesse*. De l'autre côté du siège, deux guerriers avec leurs armes et une femme qui, agenouillée sur un escabeau, tient un instrument de musique. C'est une scène d'adoration ; mais, à la suite de ces acteurs qui jouent un rôle dans la cérémonie, figurent un sphinx et un centaure ailés, qui semblent se battre. Comme celui des lions qui déchirent une proie, ce groupe des deux monstres affrontés est un de ceux dont l'artiste asiatique fait le plus fréquent emploi dans l'ornementation de ses étoffes et de ses
coupes de métal *.
Peut-être faut-il encore reconnaître l'imitation d'un motif de même originedans le groupe qui meuble un des compartiments du décor d'un vase qui, bien que découvert à Cypre, doit être de fabrique athénienne ^ On y voit deux chèvres qui se dressent contre un arbre, et, entre leurs pattes, les faons qui cherchent le pis de leurs mères. La même disposition est peinte sur l'un des petits côtés d'une boite égyptienne, en forme de maison*. Enfin, c'est aussi un souvenir de l'art oriental que l'objet qui occupe une partie du champ, dans le registre supérieur d'un cratère du Dipylon. Cette image, nous la détachons de l'ensemble (fig. 97). On y devine
96. — Coupe du Dipylon. Diamètre, 0«,125. Athen. Mitth., 1893, p. 113.
\, Par la manière dont est présentée la figure qui occupe le trône, cette image rappelle celle que nous avons rencontrée à Cypre, sur un vase d*Ormûiw, qui est d'un art un peu plus avancé {Histoire de VArt, t. III, fig. 523).
2. Uistoire de VArt, t. Il, fig. 138, 139, 44i, 447; t. III, fig. 552, 565, 625.