LE MÉTAL
C'est d'après les monuments, d'après eux seuls, que nous avons étudié la céramique. Homère connaît le tour du potier; le jeu de cet instrument lui a fourni la matière d'une vive comparaison * ; mais nulle part il ne fait allusion au décor des vases de terre. Le poète n'a pas d'yeux pour des produits dont la matière est sans valeur et que l'ateher du céramiste livre par centaines. Ce qui éveille sa curiosité, ce qu'il décrit avec insistance pour amuser ceuxqui récoutent,ce sont les ouvrages de grand prix où les métaux précieux forment des alliages variés, où ils se juxtaposent pour donner d'heureux mélanges de tons, des effets imprévus et surprenants. L'art de l'orfèvre est un art aristocratique, dont les chefs-d'œuvre se transmettent de père en fils ou se gardent dans les trésors des princes. Les belles armes, les belles coupes d'or ou d'argent, les beaux bijoux, voilà ce qui provoque l'admiration, ce dont la possession rehausse la gloire des héros. Le reste, ce qui, , comme le vaisseau d'argile, fait partie du mobilier de n'importe quelle humble maison, n'a pas sa place marquée dans ce monde du mythe et de la merveille où l'imagination du poète transporte celle de ses auditeurs. Les deux poèmes fournissent donc, sur l'histoire des arts du métal, des renseignements qui complètent ceux que Ton doit aux découvertes faites dans les tombes.
Un des traits qui distinguent le plus nettement l'âge mycénien, c'est
i. J/todc, XVII r, 600.
rintroduction dans l'usage d'un métal nouveau, le fer. Celui-ci n'a laissé que de très faibles traces à Mycènes ; on ne l'y a rencontré que dans des sépultures qui appartiennent aux derniers temps de la période primitive*. Au contraire, \ Iliade eiV Odyssée îoni souvent mention du fer; mais les héros n'y ont encore que des armes de bronze.
Tout au plus peut-on citer la massue de fer de TArcadien Arcithoos et la pointe de flèche en fer de Pandaros^ Une épée de fer, nulle part il n'en est question; mais c'est déjà de fer que sont faits les outils, tels que la hache ou le sképamon^ qui servent à travailler le bois'. Ce sont aussi des haches de fer qu'Achille donne en prix dans les jeux auxquels il préside et que Télémaque dispose dans la grande salle du palais pour le tir de Tare *.
Les tombes duDipylon témoignent d'autres habitudes. Là, l'épée est toujours de fer; il en est de même des couteaux et des pointes de flèche^; mais on aurait tort d'en conclure qu'il faille nécessairement supposer un très long intervalle de temps entre l'heure où s'est fermé le cycle épique et celle où s'est ouvert ce cimetière. Le peintre céramiste reproduisait les spectacles qu'il avait sous les yeux, tandis que les chanteurs épiques s'attachaient à représenter un passé déjà lointain. Si Homère prête à ses héros l'épée de bronze, c'est qu'il sait que celle-ci était l'arme des héros d'autrefois, de ceux dont il raconte les prouesses ; en la leur attribuant, il fait, à sa manière, ce que nous appelons de la couleur locale ; quand fleurit la poésie épique, l'épée de fer était peutêtre déjà entrée dans Tusage. C'est ce que donnerait à penser un trait qui ne semble pas s'accorder avec la donnée générale des deux poèmes. Nous voulons parler d'un vers qui revient deux fois dans \ Odyssée :
« Par lui-même, le fer entraîne l'homme », c'est-à-dire, « quand l'homme a le fer en main, il se trouve, même sans le vouloir, entraîné à commettre des actes de violence ». Cette formule, elle n'a pu naître et tourner au proverbe que dans un siècle où, pour se battre, on se servait surtout du fer : le fer y c'est ici, par excellence, l'arme qui tue.